Lecture / Ecriture
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La belle et la bête, suivi de Passion des corps de Clarice Lispector

Clarice Lispector
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  La belle et la bête, suivi de Passion des corps

Clarice Lispector est une écrivaine brésilienne née en 1920 en Ukraine, dans une famille juive qui émigra aussitôt au Brésil. Elle est morte d'un cancer en 1977 à Rio de Janeiro.

Benjamin Moser lui a consacré une biographie.

La belle et la bête, suivi de Passion des corps - Clarice Lispector

Passions et châtiments
Note :

   Je poursuis ma découverte de l’œuvre de Clarice Lispector par ce recueil de nouvelles dont les 6 premières furent écrites en 1940/1941, donc avant "Près du cœur sauvage" mais qui semble n'avoir été publié qu'en 1974.
   Comme son titre l'indique, ce livre est divisé en deux parties ; dans la première partie figurent ses textes de jeunesse, et dans la seconde, des écrits somme toute plus contemporains, rédigés en 1974.
   
   La nouvelle qui commence ce recueil est courte, elle met en scène une jeune fille de 22 ans, et un homme triste, la jeune fille est amoureuse, l'homme pessimiste... nouvelle brève comme certaines vies!
   
   La nouvelle "Obsession", texte et personnages tourmentés, est par contre plus longue. Une femme Christina mène une vie ordinaire, un peu morne avec son époux Jaime. Un souci de santé l'oblige à partir en cure à Belo-Horizonte, et dans sa pension de famille elle fait la connaissance de Daniel, personnage en définitive peu sympathique, mais qui l’envoûte et la domine... lui faisant perdre tous ses repaires. Pourtant elle regagne le domicile conjugal... mais pour combien de temps? Et au final une grande solitude. Un très beau texte qui m'amène la réflexion suivante : comment une adolescente a-t-elle pu écrire cela en 1941?
   
    La nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage, dont l'intégralité est "La belle et la bête ou la trop grande blessure" met en scène deux personnages, une femme de pouvoir, riche, vivant dans sa bulle, "La belle", un clochard handicapé vivant dans la rue. Quand le second demande l'aumône, la femme lui donne le seul billet qu'elle a sur elle... et d'un seul coup elle se révèle à elle-même.
   
   La tonalité de la seconde partie est très différente, ces nouvelles furent qualifiées d'ordurières par un lecteur!Miss Ruth Algrave a 30 ans, elle est rousse, d'origine irlandaise et vierge. Une nuit par sa fenêtre entrebâillée entre le démon de minuit. Sa vie en est bouleversée, elle a un corps, fréquente des hommes et dorénavant se fait payer!
   
   La nouvelle "Le corps" pourrait aisément figurer dans un recueil érotique, un homme bigame, ses deux épouses à demeure, quelques escapades avec une prostituée... mais un jour les deux femmes découvrent qu'entre elles ce n'est pas mal et que cela change... et les après-midi sont parfois si longs! Mais gare au dénouement final! L'univers de cette seconde partie est en effet peuplé de gens un peu troubles, strip-teaseuse et travestie entre autres, femme d'un âge certain avec un gigolo de 17 ans... La valeur n'attend pas le nombre des années!
   
   Une jeune fille amoureuse qui a toute la vie devant elle,une autre qui découvre que "Aides toi et le ciel t’aidera" est très certainement la meilleure façon de régler ses problèmes. Une femme terne et solitaire qui se demande quand s’égraine les heures "Et après". Une femme Maria des Dores vierge et enceinte... une autre rencontre, un homme ivre qui est en fait un poète... Une femme belle, son maquilleur homosexuel et un riche industriel... un deux trois partez! Une femme qui a en permanence le désir de jouir! Docteur est-ce normal à quatre-vingt un ans?
   
   La lecture de ce livre m'apporte quelques remarques : Clarice Lispector étant née en 1925, elle avait donc 16 ans quand elle a écrit la première partie de ces lignes! Je suis étonné de sa maturité et de sa clairvoyance sur des sujets qui sont en général abordés par des auteurs plus mûrs. La qualité de l'écriture est aussi assez stupéfiante et laisse présager de la richesse de l’œuvre à venir. Enfin dernier sujet de réflexion, ses écrits ont plus de 70 ans... et n'ont pas pris une ride!
   
   Les sujets traités dans ces textes de longueur variable paraissent intemporels, mais c'est dû je pense à la finesse de l'analyse de l'auteur sur de simples sujets de société .
   
   Pour l'instant c'est le meilleur livre de Clarice Lispector que j'ai lu, car l'écriture tout en étant très fouillée reste aisée pour le lecteur.
   Clarice Lispector dans ce livre se pose la question:
   -Je ne sais pas si cet ouvrage ajoutera quelque chose à mon œuvre. Tant pis pour mon œuvre.

   
   Extraits :
   
   - C'est dans l'état d'esprit d'une jeune fille au jour de ses noces que je me levais.
   
   - Elle savait à présent pourquoi le Dieu tout-puissant avait créé des infirmes, des aveugles, les méchants. À la seule fin de se divertir.
   
   - Je ne m'évertuerai pas à me faire pardonner. Je ne me m'évertuerai pas à accuser. La chose arriva tout simplement.
   
   - "La réalisation tue le désir, la réalisation tue le désir", me répétai-je, un peu éberluée.
   
   - Et je ne me saoulais pas sans rime ni raison mais dans un but : moi, j'étais quelqu'un.
   
   - Ce qui complique les choses : pour boire un verre, elle devrait s'habiller de façon plus audacieuse, plus mystérieuse, plus personnalisée...
   
   - Elle ne pouvait se souvenir depuis quand elle avait pour la dernière fois joui de la solitude. Jamais peut-être.
   
   - Elle ne prenait qu'un bain par semaine, et sans ôter sa culotte et son soutien-gorge, afin de ne point se voir nue.
   
   - Nul ne sait si cet enfant dût porter sa croix. Chacun la porte.
   
   - Elle était très maquillée et le désir que lui inspirait cet homme se lisait dans ses yeux.
   
   - Je veux de la gaieté : la mélancolie me tue à petit feu.
   
   - Quant à Carla, elle avait deux façons de "travailler" : en dansant à demi nue et en trompant son mari.
   

   Titre original : A Bela e a fera, A via crucis do corpo. (1974)

critique par Eireann Yvon




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