Lecture / Ecriture
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La mer et le silence de Peter Cunningham

Peter Cunningham
  La mer et le silence

Peter Cunningham est un écrivain, scénariste et journaliste irlandais né en 1947.

La mer et le silence - Peter Cunningham

Les méandres de l'Histoire
Note :

   En Irlande, le sympathique notaire Dick Coad est dépositaire de deux manuscrits provenant d'une très chère cliente, Ismay Shaw, qui vient de mourir. Il est chargé d'en prendre connaissance et de les détruire.
   
    Dick Coad était fasciné par la très belle Is, dès leur première rencontre et tout au long du roman, il nous fait découvrir le passé énigmatique de cette femme à travers le temps.
   
    Le premier manuscrit débute en 1945 au mariage d'Is âgée de 23 ans avec Ronnie et se poursuit dans les années 70 avec le conflit irlandais. A l'installation du couple dans un phare suivent les années conjugales plus ou moins harmonieuses avec la naissance d'Hector. La description des paysages sauvages balayés par le vent accentue le romantisme de cette histoire.
   
    C'est le deuxième manuscrit racontant la vie d'Is avant son mariage quand elle vivait encore chez ses parents qui donne dimension et profondeur au récit.
   
    La belle histoire d'amour se transforme en témoignage de vie d'une femme audacieuse et secrète, la trame historique de l'Irlande enrichit le récit. L'auteur nous rappelle la neutralité de l'Irlande pendant la deuxième guerre mondiale, la situation des anglo-irlandais et la fondation de l'IRA.
   
    Un livre vraiment plaisant qui nous fait découvrir les méandres d'une vie à travers l'Histoire.
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critique par Marie de La page déchirée




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Le monde du silence
Note :

   Je ne connais pas Peter Cunningham dont un autre titre "Trio à cœur" a précédemment été édité.
   
   Deux récits, Hector, qui s’échelonne de 1945 à 1970, Iz qui, lui, commence en 1943, un fil conducteur, Dick Coat, notaire à Monument, deux enveloppes à lire en vue d'une succession. Dick, qui connaissait tous les protagonistes du récit en particulier Iz, revit son existence et l'histoire de l'Irlande avec un grand H de la fin de la guerre au début de la période des "Troubles".
   
   Étrangement l'ordre chronologique n'est pas respecté, comme si seul le hasard avait décidé de l'ordre des lectures.
   
   Iz et Ronnie, jeunes mariés, s’installent à Sibrille au bord de la mer, près d'un phare. Elle est près de sa belle-famille, en particulier de sa belle-mère Peppy et la naissance de son premier enfant Hector semble le signe d'un grand bonheur... qui hélas ne durera pas très longtemps. Peppy meurt, mais lui léguera une maison à Dublin. Ronnie devient un autre homme, ses affaires périclitent doucement, il commence à découcher et à boire... le couple ne semble plus qu'une illusion. Iz aura une aventure désastreuse qui sauvera un temps son mariage. Ne lui reste plus que son amour maternel pour Hector.
   
   Dans la seconde partie du livre, nous sommes chez les Seston, famille Anglo-Irlandaise typique. Qui sont-ils réellement? Ils ne le savent pas, mais tout sauf irlandais est leur seule opinion. Ils méprisent l'Irlande et son statut de nation indépendante regrettant la fin de l'hégémonie britannique sur l'ensemble de l'île. Bien sûr les filles étudient en Angleterre, un des fils est dans l'armée anglaise, leurs relations appartiennent tous à ce qu'ils nomment avec fierté "Protestant Ascendency", alors que leurs prérogatives diminuent au même rythme que leurs grands domaines. Bella fête son anniversaire, Iz sa soeur fait la connaissance d'un voisin Ronnie dont le domaine a été réquisitionné par l'état ; il les invite à un match de rugby, sport de l'occupant!
   
   Les deux histoires vont se rejoindre dans un final qui, comme l'histoire de l'Irlande, sera plein de morts...
   
   Iz personnage très attachante ; son couple bat de l'aile, sa tentative de s'en libérer la fera tomber dans le lit d'un homme d'un cynisme total, l'éducation d'Hector reste sa seule raison de rester à Sibrille.
   Hector est déchiré entre deux cultures, l'irlandaise de sa vie de tous les jours pendant ses jeunes années, et l'anglaise de sa famille. Il choisira cette dernière!
   Ronnie Shaw est respectueux des traditions quand cela l'arrange. Profondément immature, piètre homme d'affaire, il dilapidera la fortune du couple. Volontiers buveur et séducteur impénitent, il laissera beaucoup d’amertume derrière lui et une Iz dubitative! Où est passé le brillant jeune homme qu'elle a follement aimé!
   Frank est aussi membre de cette caste qui fût dominante, Iz n'est pas insensible à son charme, mais lui reconnait aux irlandais le droit d'avoir de la rancœur, même s'il en souffre. Quelle peut être la justice quand, dit-il, quatre vingt quinze pour cent de la richesse de l'île appartient à trois pour cent de la population?
   
   Ce roman, en plus de l'histoire d'une famille sur une vingtaine d'années, nous parle de certains habitants de l'Irlande qui sont peu présents dans les romans de l'île. Je m'explique : les Shaw sont des Anglo-Irlandais vivant en République, ils sont catholiques, ce qui est plutôt rare. Mais, et quelques lignes sont frappantes et à la limite de la violence des sentiments, ils sont, surtout Ronnie, foncièrement de culture Britannique. Et lorsque se pose la question des études supérieures d'Hector, le divorce culturel est très présent, Is et le jeune garçon sont pour une éducation irlandaise en Irlande, la position de la mère de famille est :
   - Nous sommes en Irlande, c'est notre pays. Pourquoi s'en remettre toujours et encore à l'Angleterre. Tu n'es pas de ton temps.
   La révolte d'Hector est encore plus virulente, il ne veut pas aller étudier en Grande-Bretagne :
   - Il n'y a que les vrais Britons* de l'Ouest qui font ça, aucun de mes copains n'y va. Ils sont tous à l'école à Dublin.
   Et pourtant, comble des paradoxes il s'engagera dans l'armée anglaise! Et cela pour le meilleur et pour le pire.
   
   Finissons par la sagesse des anciens qui n'est, hélas, pas partagée par tous :
   - Les anciens maîtres, c'est-à-dire "nous", sont finis. C'est le pays de la jeune Irlande désormais, il suffit de laisser faire le temps.
   
   Extraits :
   
   - En cela, je crois qu'elle avait le grand avantage d'être anglaise, car les Anglais n'avaient rien à prouver aux Irlandais, alors que les Anglo-Irlandais voulaient à toute force s'imposer dans des batailles perdues d'avance.
   
   - Bien sûr. Le monde est plein de beauté et les femmes en sont la preuve.
   
   - La première page montrait l'Ulster en feu : des bus et des voitures incendiés, des émeutes dans les villes.
   
   - Je me sens davantage chez moi en Angleterre qu'en Irlande, je t'assure.
   
   - Dans l'ensemble, nous traitions l'indépendance irlandaise par le mépris.
   
   - Bien sûr, vérité plus gênante, nous n'étions pas Anglais non plus. Pour les Irlandais de souche, nous incarnions l'Angleterre et ils nous le faisaient payer ; mais, quand nous allions en Angleterre ou au pays de Galles, nous comprenions bien que pour les Anglais ou les Gallois nous étions des Irlandais.
   
   - Quand je lui disais que cette guerre n'était pas celle de l'Irlande, il voyait rouge. J'ai fini par m'engager uniquement pour m'éloigner de lui.
   
   - Il m'arrive de penser que le seul espoir c'est de quitter l'Irlande. Partir aussi loin que possible et aimer mon pays à distance.
   

   Titre original :The Sea and the Silence (2009).
   
   *Britons de l'Ouest, terme très péjoratif, pour ne pas dire insultant souvent employé par les Anglais pour qualifier les protestants d'Irlande du Nord, parfois considérés comme des sous-Britanniques qui ont coûté hommes et argent à l’économie britannique.

critique par Eireann Yvon




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