Lecture / Ecriture
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Mrs Dalloway de Virginia Woolf

Virginia Woolf
  La maison de Carlyle et autres esquisses
  Mrs Dalloway
  Une chambre à soi
  La chambre de Jacob
  Orlando
  La Scène Londonienne
  La promenade au phare
  Correspondance - Virginia Woolf / Vita Sackville-West
  Nuit et Jour
  Elles
  Les vagues
  Suis-je snob ?

Virginia Woolf, née Stephen, est une romancière anglaise, née à Londres en 1882 . Elle fut élevée dans une ambiance aisée, cultivée et littéraire. Elle publia de nombreux romans et essais. Son premier roman fut "The Voyage Out" et parut en 1915.

Psychologiquement fragile, elle fit plusieurs dépressions et, parce qu'elle craignait de devenir folle, s'est suicidée à Lewes en 1941.

Geneviève Brisac et Agnès Desarthe ont consacré à Virginia Woolf un excellent ouvrage intitulé "V.W. (Le mélange des genres)"; tandis que Michèle Gazier et Bernard Ciccolini nous livraient une biographie de 90 pages en bande dessinée, et Richard Kennedy, un témoignage vécu.

Christine Orban a consacré un roman aux amours de Virginia Woolf et de Vita Sackville-West : " Virginia et Vita". On peut aussi s'intéresser à l'ouvrage intitulé "Les heures" de Michael Cunningham. et il faut voir le livre que son mari Léonard Woolf lui a consacré. On a même ausculté leur jardin.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Mrs Dalloway - Virginia Woolf

Le flux et le reflux
Note :

   La lecture du beau roman "Les Heures", que "Mrs Dalloway" a inspiré à Michael Cunningham, m'a donné l'envie de me replonger séance tenante dans le roman de Virginia Woolf. Une relecture qui a confirmé l'intelligence, la sensibilité et la finesse d'analyse avec lesquelles Michael Cunningham est parvenu à nourrir son roman de l'oeuvre de sa devancière, lui offrant ainsi le plus beau et le plus pertinent des commentaires. Et surtout la redécouverte d'une oeuvre bien plus riche, subtile et complexe - bien plus sombre aussi - que ce que ma première lecture m'avait laissé percevoir.
   
   Clarissa Dalloway, donc, est plongée dans les préparatifs de la réception qu'elle doit donner le soir même. Mille et une occupations en apparence futiles requièrent son attention - acheter des fleurs, réparer un accroc à sa robe de soirée... De menues tâches qui n'empêchent pas son esprit de vagabonder, nous entraînant dans le flux et le reflux de ses souvenirs et rêveries, de ses réflexions sur la mort aussi, sur ce qui subsistera d'elle, Clarissa, dans la mémoire de ses proches, et sur ce que sa vie aura (ou n'aura pas) été. Versant sombre d'une vie à première vue si insignifiante qu'elle en paraît réduite à la transparence.
   
   Mais les apparences sont trompeuses, et l'ombre portée par la mort est renforcée par la présence du double tragique de Clarissa, revenu marqué de la guerre de 14-18. Les infinis miroitements de l'écriture de Virginia Woolf ne tolèrent aucune interprétation facile, aucune généralisation. Le bonheur et les regrets, l'inquiétude et la sérénité y poursuivent leur flux et leur reflux. Continuel. Irréductible. Comme la vie même.
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critique par Fée Carabine




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Qui a peur de Virginia Woolf?
Note :

   Qui a peur de Virginia Woolf ? Moi ... D'autant plus qu'elle est un peu le passage obligé pour tout amoureux de la littérature qui se respecte. Aaaaah ça fait peur hein...
   
   J'ai commencé Mrs Dalloway il y a quelques années, lu une vingtaine de pages sans trop comprendre, puis laissé mon pauvre livre rôtir au soleil pendant plusieurs jours avant de me souvenir de son existence. Ô vision d'horreur, ô désespoir : tiens toi lecteur, les pages s'étaient décollées de leur tranche ! J'avais fait ça à un de mes bébés ! Vous me direz, Sally Seton a fait pire : elle a laissé son livre sous la pluie, irrécupérable pour le coup (comment ça « c'est qui Sally Seton ? » ?)Moi j'ai soigné mon pauvre livre, j'ai patiemment recollé les pages une à une et j'ai retenu la leçon : ne jamais jamais laisser un livre en plein soleil.
   
   Donc Mrs Dalloway s'est retrouvée confinée dans un coin obscur de ma bibliothèque (là où il y a des toiles d'araignées et tout). Elle a revu la lumière du jour après que j'aie vu «The Hours». J'avais compris qu'on pouvait lire ce livre, vivre ce livre. J'en avais un peu moins peur, mais ça ne voulait pas dire que je m'étais décidée à le lire. J'attendais d'être plus grande pour ça.
   
   Là en janvier je suis devenue plus grande. C'est bien d'être plus grande.
   
   Le pitch : en fait ce pitch ne servira à rien, il vous donnera l'impression d'un bouquin ultra chiant sans histoire et bavard.
   Si je vous dis qu'il s'agit d'une journée d'été en 1923 à Londres, rythmée par Big Ben, consacrée à deux personnages (l'un qui est stressé et prépare une soirée, l'autre qui est fou et...se promène, leurs chemins ne se croisant que tout à la fin) et que cette journée est le compte rendu du flot de leurs pensées, de temps à autre interrompu par les interventions de quelques autres personnages, vous arrêtez de me lire ?
   Bah vous voyez, pas de pitch alors.
   
    Bien sûr que l'histoire compte, mais ce qui importe encore plus, c'est la sensation que l'on a en la lisant. Disons que l'entrée dans le roman doit se faire à la manière d'un plongeon. Ensuite, il suffit de se laisser porter par les vagues, un peu comme quand on lit Proust (autre auteur flippant aussi). En effet, on suit leurs pensées : passé et présent se mêlent et échappent au temps chronologique, le flot passe de personnage en personnage, parfois s'étend à la ville qui devient corps, entité vivante et vibrante. De plus, les personnages sont dans l'âge mûr, et « L'avantage de vieillir, c'est tout simplement que les passions demeurent aussi vives qu'auparavant, mais qu'on a acquis la faculté qui donne à l'existence sa saveur suprême, la faculté de prendre ses expériences et de les faire tourner, lentement, à la lumière. » . Les pensées et sensations nous sont donc présentées avec beaucoup de finesse et d'acuité. On ressent très vivement leurs joies, leurs angoisses, parfois leurs moments de folie et de dépression, ce qui nous donne le sentiment d’être véritablement dans la tête du personnage.
   Ceci est très caractéristique de l'écriture de V.Woolf , qui subvertit les concepts de narration. (Je viens de me rendre compte que c'est horrible de parler de « plongeon » et de « flot » quand on sait que V.Woolf s'est suicidée par noyade)
   
   Ce livre pose, par les flots de pensée qu'il rapporte, la question de la normalité. Les deux personnages principaux, Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith, suivent plus ou moins la même évolution dans leurs consciences ; mais il faut savoir que la première est saine d'esprit et le second est fou, traumatisé par les horreurs de la guerre de 14-18 dans laquelle il a combattu. Or Clarissa semble parfois dérangée (elle délire complètement lors de sa fête !) et Septimus au contraire éclairé. Où se situe la frontière ? Est-elle fluctuante ? Ces catégories de folie et de normalité sont-elles pertinentes ?
   La description de la folie est douloureuse à lire quand on sait que Virginia Woolf était sujette à des crises de dépression. Ainsi les oiseaux chantant en grec pour Septimus ne sortent pas de l'imagination fertile de V.Woolf, mais de son expérience, malheureusement.
   
   Ce livre dit aussi une certaine distance par rapport à la société britannique conformiste d'après-guerre. Virginia Woolf, se moque des médecins, des grandes maîtresses de maison, des fonctionnaires, et c'est très drôle ! « Regardez-le donc, sur la pointe des pieds, avançant comme on danse, faisant des courbettes quand le Premier Ministre et Lady Bruton finirent par émerger, laissant entendre au monde entier qu'il avait le privilège de dire quelque chose, quelque chose de confidentiel à Lady Bruton au moment où elle passait. Elle s'arrête. Hoche sa belle vieille tête. Elle le remercie sans doute pour quelque preuve de servilité » (Peter Walsh parlant de l' « admirable Hugh »). Cette distance, que l'on peut même appeler révolte, se retrouve à la fin chez Clarissa et Septimus, et les réunit. Cette conclusion -véritable révélation existentielle- déchire tout. Mais je ne vous dirai pas en quoi.
   
   Même si j’en meurs d'envie.
    « Le seul moyen de se délivrer d'une tentation, c'est d'y céder ». Oscar Wilde
    Non non c'est mal.
   
   Bon, je vais vous lire les derniers mots du livre : c'est sublime, je ne vais pas vous gâcher l'histoire et je me sentirai mieux.
   
   (Il s'agit des pensées de Peter Walsh à l'égard de Clarissa, de qui il a toujours été amoureux.)
    « D'où venait cette terreur ? Et cette extase ? se demanda-t-il. Qu'est-ce qui me remplit de cette extraordinaire émotion ?
   C'est Clarissa, dit-il.
   Et elle était là. »
   « What is this terror ? What is this ecstasy ? he thought to himself. What is it that fills me with extraordinary excitement?
   It is Clarissa, he said.
   For there she was."

   
    Comment ça "c'est qui Sally Seton?"? Lisez le livre !
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critique par La Renarde




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24 heures de la vie d’une femme ... et d’un homme ...
Note :

   Nous sommes dans l’Angleterre de l’après-Première guerre mondiale, en 1923. A Londres. Clarissa Dalloway fait partie de la “bonne” société londonienne, avec ce que ce terme peut recouvrir de “culculteries” et de convenances ... typiquement anglaises. Notre Clarissa Dalloway prépare une réception pour le soir et c’est la grande affaire , une grande affaire pour laquelle, il faut bien le dire j’ai personnellement du mal à me sentir concerné. Parallèlement un vétéran de la guerre, irrémédiablement blessé et perturbé psychologiquement, Septimus Warren Smith, est suivi également par la loupe littéraire de Virginia Woolf. Alors disons, une dame de la bonne société londonienne et un «invalide» de guerre.
   
   Virginia Woolf va nous dérouler leurs vies sur une journée. Une vie pleine d’artifices et de convenances pour Clarissa Dalloway, une vie de souffrances et de folie pour Septimus. Un choix plutôt arbitraire en l’occurrence puisque le point commun le plus visible de ces deux existences est la cloche de Big Ben qui rythme les heures … et le roman de Virginia Woolf.
   
   Au niveau de la forme par contre c’est bien plus intéressant du fait du parti choisi par Virginia Woolf de nous immerger complètement à l’intérieur de ces personnages et de vivre avec eux un peu comme on vit dans la vraie vie; en passant du coq à l’âne d’un moment à l’autre, sans toujours besoin de cohérence et d’explications. Là il y a certainement une vraie nouveauté et une bonne réussite. Le fond néanmoins me fait minimiser cette réussite et relativiser l’intérêt de cette «Mrs Dalloway». D’autant que le fond historique a finalement pas mal d’importance et que plus les années passeront et moins les lecteurs seront probablement à même d’en saisir les implications dans le roman. Au contraire d’une Jane Austen, encore plus loin de nous dans le temps mais pour laquelle les préoccupations des héros et héroïnes – pourtant bien mièvres à l’aune de l’évolution de notre civilisation – restent facilement transposables pour le lecteur.
   
   "Elle avait, en regardant passer les taxis, le sentiment d'être loin, loin, quelque part en mer, toute seule ; elle avait perpétuellement le sentiment qu'il était très, très dangereux de vivre, ne fût-ce qu'un seul jour. Elle n'avait pas pour autant le sentiment d'être particulièrement intelligente, ni d'avoir quoi que ce soit de spécial. Comment avait-elle pu faire son chemin dans la vie armée des seuls rudiments que lui avait inculqués Fraülein Daniels, elle se le demandait. Elle ne savait rien : pas de langues étrangères, pas d'histoire ; il lui arrivait rarement de lire un livre, si ce n'est des Mémoires, avant de s'endormir ; et pourtant, elle trouvait tout cela absolument fascinant ; les taxis qui passaient ; et elle refusait de dire de Peter, ou d'elle même, je suis ceci, je suis cela.
   Son seul don, se disait-elle en poursuivant son chemin, c'était de connaître les gens par une sorte d'instinct, pour ainsi dire. Vous la mettiez dans une pièce avec quelqu'un, et elle faisait le gros dos, comme un chat ; ou alors elle ronronnait."

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critique par Tistou




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Le vide de la vie
Note :

   1ère publication mai 1925.
   
   
   Intéressée par "Ulysses" de Joyce, qu’elle a lu en 1920 et pas vraiment aimé, Virginia Woolf souhaite s’essayer au même exercice, pour en tirer son œuvre à elle.
   
   Elle raconte une journée de juin également, en 1923, l’action ayant lieu aussi dans la capitale de son pays, et même dans un espace restreint (le quartier de Westminster, et Regent’s Park). Les personnages s’expriment par monologues sans transition forte. Les personnages évoluent tantôt dehors (la rue, le Parc qui a beaucoup d’importance) tantôt dedans (leurs demeures, un café un magasin, un autobus) en alternance. Toujours en mouvement, puisqu’en pensée.
   
   Clarissa Dalloway 52 ans, s’apprête à donner une réception le soir, et sa journée est réservée à la préparation des festivités. En outre, elle rencontre Peter Walsch son ancien fiancé de retour des Indes, et tous deux vont évoquer d’autres journées d’été trente ans auparavant, dans une propriété familiale du père de Clarissa, dernier été d’une jeunesse libre avant les contraintes du mariage et de l’exil.
   
   En filigrane nous suivons la journée bien plus sombre, dans un récit qui n’est déjà point trop gai, de Septimus Warren-Smith, ex-jeune soldat, revenu de la Grande guerre encore toute proche, profondément traumatisé psychiquement. C’est un narrateur omniscient qui relatera son passé au milieu du récit car Septimus n’est pas connu du petit microcosme de la société où évolue Clarissa.
   
   Bien d’autres personnages interviennent dans le récit monologué de cette journée, connaissances de Clarissa, femme de Septimus, simples passants.
   
   
   On a dit que ce roman était dépourvu d’intrigue, et ce n’est pas vrai. Des intrigues, il y en a beaucoup dans ce récit! des intrigues de leur défunte jeunesse que revivent Clarissa et Peter chacun dans leurs pensées, physiquement ensemble ou séparés. Une intrigue qui concerne la fille de Clarissa, pour qui sa mère craint l’influence de certaine personne ; le devenir de Clarissa qui passe de l’inquiétude à un bonheur relatif, et inversement suivant les heures de la journée et ce qu’elles apportent. Le devenir de Septimus, progression vers une fin de journée que l’on devine difficile.
   
   De ma première lecture interrompue (il y a… bien des années) je ne me souvenais que de Septimus et de sa jeune femme. Ces personnages seuls, m’avaient intéressée à l’époque! et pourtant. L’auteur ne met en œuvre aucun effet dramatique appuyé, elle laisse s’écouler cette histoire avec beaucoup de pudeur.
   
   J’avais interrompu ma lecture parce que Clarissa et Peter me saoulaient avec ce que j’appelais leurs bavardages futiles incessants. A présent, je serais bien moins sévère à leur sujet. Clarissa doit remplir le vide de sa vie avec des réceptions, et elle réussit à transcender ses occupations en y percevant un rituel religieux : les réceptions sont une «offrande» qu’elle fait « à la vie».
   
   J’apprécie également les belles métaphores (parfois effrayantes) qui sont en rapport avec la nature et les arbres.
   
   Enfin la critique sociale est de la partie et elle est impitoyable. Dans ce registre aucun personnage ne sera épargné (le député balourd et paysan ; la gouvernante Quaker psychorigide et soi-disant mystique, les médecins cruels et irresponsables…) vu qu’ils se jugent les uns les autres et que nous avons beaucoup de points de vue différents.
    ↓

critique par Jehanne




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Une prose dissidente
Note :

   J’avais lu il y a longtemps "Mrs Dalloway" (1925) de Virginia Woolf. Je me souvenais d’une femme du monde qui sortait le matin afin d’acheter des fleurs dans Londres pour une réception prévue le soir. Il me semble que je n’avais même pas terminé ma lecture et que j’avais abandonné en chemin la pauvre Clarissa. C’est pour mon groupe de lecture que j’ai eu envie de (re)lire et de présenter ce roman, tout en me demandant comment j’avais pu passer à côté de cette œuvre majeure de la littérature anglaise.
   
   En effet, quand on fait l’effort de se plonger dans la phrase de Virginia Woolf, quand on en découvre le rythme intérieur (un peu comme pour Proust, qu’elle précède pourtant), le charme agit et l’on est surpris par tout ce qu’apporte – stylistiquement et émotionnellement – cette écriture résolument novatrice. Rejetant la tradition réaliste victorienne, réduisant à un degré zéro de l’histoire action et événements, transformant la conscience focale des personnages en matériau narratif, l’écrivain anglais propose "une littérature de l’espace intérieur", qui privilégie "la texture à la structure". Mais ce qui m’a surtout passionnée dans cette œuvre, c’est la manière dont Woolf se sert de cette écriture pour s’attaquer aux préjugés de l’époque de l’après-guerre et remettre en cause une vision stéréotypée de la femme. Catherine Bernard, dans son ouvrage "Catherine Bernard commente Mrs Dalloway de Virginia Woolf", fait des remarques très pénétrantes à ce sujet et dont je voudrais me faire l’écho.
   
   Pour appréhender le roman et sans tomber dans les travers d’une lecture biographique, on ne niera pas l’empreinte d’une éducation marquée par de nombreux deuils familiaux, à l’origine des troubles psychiques de Woolf. On ne mésestimera pas non plus l’influence, tout autant intellectuelle que tyrannique, de son père Leslie Stephen. Mais si les filles de la famille, Vanessa et Virginia, ont accès à la bibliothèque paternelle, ce sont les fils qui vont à Cambridge! On sait aussi que c’est sa participation au célèbre groupe de Bloomsbury, creuset des idées avant-gardistes du temps, qui permit sans doute à Woolf d’entrer en écriture.
   
   Par ailleurs, "Mrs Dalloway" ne saurait se comprendre si l’on omet de dire qu’en parallèle l’auteur fait œuvre d’essayiste. Dans "Le commun des lecteurs", elle révèle son aspiration à une écriture totale ; avec "Mr Bennett et Mrs Brown" (1924) elle oppose les édouardiens (Bennett, Galsworthy) et les géorgiens novateurs (Forster, Lawrence, Eliot, Joyce) et propose une approche moderniste de la notion de personnage ; avec "Le pont étroit de l’art" (1927), elle aspire à l’invention d’ "une forme hybride, instable, en mouvement, à l’image de la réalité moderne, violente et rétive à toute systématisation" ; enfin, avec "Une chambre à soi" (1928), un essai majeur, elle rêve à l’écrivain idéal, qui serait androgyne, à l’image de l’esprit de Shakespeare, tout à la fois masculin et féminin.
   
   On sait que la maturation de "Mrs Dalloway" fut longue, jalonnée par plusieurs textes, et dura dix ans. Dans "La traversée des apparences" (1915), Clarissa y est personnage secondaire. Pourtant, la carte de visite du couple qu’elle forme avec son époux Richard, "Mr and Mrs Dalloway, 23 Browne Street, Mayfair" est déjà révélatrice de ce qu’elle sera dans le roman : "Non plus même Clarissa, c’est là Mrs Richard Dalloway". Dans la nouvelle intitulée "Mrs Dalloway dans Bond Street" (1923), le personnage prend de l’ampleur. Si l’héroïne ne va pas encore acheter des fleurs mais des gants, on trouve déjà la tension entre le temps subjectif de la conscience et le temps officiel ponctué par Big Ben, élément qui sera essentiel dans le roman.
   
   C’est donc en écrivant ce texte que Woolf conçoit l’idée d’une œuvre construite autour de ce personnage féminin. En octobre 1922, son Journal révèle qu’elle a déjà imaginé d’en faire "une étude de la folie et du suicide". Le personnage de Septimus Warren Smith, présent dans une autre nouvelle, "Le Premier Ministre", est le personnage qu’elle choisira pour porter la dimension sacrificielle du roman. Alors que c’est Clarissa qui devait à l’origine se suicider ou mourir à la fin de sa réception, c’est finalement à Septimus que la mort sera dévolue. Infléchissement capital dans cette structure symétrique qui ne s’est pas imposée d’emblée à l’écrivain.
   
   Un dernier élément essentiel dans la genèse du roman est la découverte du "procédé de sape" qui donne l’occasion à Woolf de pratiquer les "retours amont". Dans son Journal, le 15 octobre 1923, elle écrit : "Il m’a fallu une année de tâtonnements pour découvrir ce que j’appelle mon procédé de sape, qui me permet de raconter le passé par fragments, quand j’en ai besoin." Innovation stylistique majeure et pourtant on connaît l’angoisse qui la saisissait toujours à la fin de l’écriture d’une œuvre. En janvier 1925, Leonard Woolf, son mari, la rassurera en lui disant que Mrs Dalloway est ce qu’elle "a fait de mieux".
   
   Un des aspects passionnants du roman est ainsi la manière dont Woolf parvient, grâce à l’association étroite entre présent et passé, à restituer le temps vécu par les personnages. C’est le philosophe Paul Ricœur qui a remarquablement analysé le thème du temps dans l’œuvre (Temps et Récit, 1983). Il y interroge le lien entre ce qu’il appelle le "temps monumental" - celui que sonne Big Ben et celui que rappellent les statues des grands hommes - et le temps subjectif des personnages. Il met en lumière la manière dont le courant de conscience circule entre les nombreuses intériorités, formant un temps "en réseau". Par le biais de cette étude sur le temps woolfien, il révèle comment l’ "obscur souffle de vénération" qui passe sur Bond Street est en fait un souffle de mort, symbolisant la décadence de l’Empire.
   
   Plusieurs personnages, Hugh Whitbread, Sir William Bradshaw, Lady Bruton, Miss Kilman, participent aussi de cette entreprise de démolition. Ces piliers de l’ordre britannique apparaissent comme les tenants d’un ordre conservateur, "de marbre", comme celui des effigies noires de Whitehall. Chacun à sa manière se fait le chantre d’une Angleterre imbue de ses traditions, en proie à l’esprit de système, que ce soit celui du nationalisme, de la médecine officielle ou encore de la religion établie. Tous, ils sont partie prenante dans l’entreprise sceptique de Woolf.
   
   C’est Clarissa Dalloway et Septimus Warren Smith qui seront surtout les porte-parole du discours subversif de l’auteur. A travers eux, elle s’insurge contre le statut des femmes soumises au mythe de l’éternel féminin et contre celui des victimes de la guerre réduites à la folie.
   
   "To kill the angel in the house" est la métaphore de l’émancipation féminine choisie par Woolf dans une de ses conférences en 1931. C’est bien ce qu’elle fait déjà dans le roman en donnant à Clarissa des qualités proprement féminines marquées au sceau de l’ambiguïté. Le lexique floral, souvent convoqué, est révélateur à cet égard : Peter Walsh compare les femmes à "ces fleurs que la tante Helena de Clarissa pressait entre deux feuilles de buvard gris avec un Littré dessus"…
   

   Si Clarissa est associée à la lumière par son prénom, elle l’est aussi, souvent, à la lune "blafarde". Si Clarissa est celle qui entre en relation avec les autres, elle est pourtant encore comparée à une religieuse "qui fait retraite". Et quand Peter Walsh, l’amoureux d’autrefois, la retrouve, "elle est là à raccommoder sa robe […] Elle est restée assise là pendant tout le temps que j’étais en Inde ; à raccommoder sa robe." Image conventionnelle d’une Pénélope éternelle.
   
   L’ambivalence du personnage de Clarissa est aussi perceptible dans l’image de la "parfaite hôtesse" qui se tient en haut de l’escalier les soirs de réception. N’est-elle pas celle qui préside à l’harmonie des relations sociales, qui fait perdurer des rites mondains immuables? Dans le même temps, ce rôle la contraint à se tenir en retrait et la condamne à une forme de solitude et d’ignorance : "Elle ignorait tout des problèmes sociaux."
   
   C’est l’évocation de Sally Seton, l’amie d’autrefois, qui ouvre une brèche dans le personnage de la bourgeoise snob qu’est Clarissa. "La sauvage, l’audacieuse, la romantique Sally" est celle qui avait converti son amie aux idées du socialiste William Morris, défendu l’abolition de la propriété et la cause des femmes. Autrefois, à Bourton, on l’avait surprise nue dans le couloir! Le baiser passionné que Sally donnera à Clarissa est soudain "gonflé de quelque signification extraordinaire" et se trouve métaphorisé dans l’image de l’allumette que Clarissa voit brûler dans un crocus. N’oublions pas que l’on est à une époque où le désir n’a pas voix au chapitre. C’est le vers de la Cymbeline de Shakespeare – "Ne crains plus la chaleur du soleil" - que se répètent et Clarissa et Septimus - qui dit cette aspiration à une sexualité libérée des interdits.
   
   Septimus, l’ancien combattant de la Grande Guerre, est en effet l’autre voix dissidente que le lecteur est amené à décrypter. Victime du shell shock à la faveur de la mort de son ami très aimé Evans, il a refoulé au plus profond de lui-même la douleur de sa perte. De plus, la société des années vingt a oublié "ces milliers de pauvres types […] qu’on avait mis au trou et à qui on ne pensait déjà plus". En proie à de terribles visions, il est donc condamné à la folie et, à terme, à la mort.
   
   De plus, il représente l’écrivain incompris – ne ressemble-t-il pas à Keats? - réduit à écrire des odes au temps, à tracer des dessins inintelligibles, à se livrer à des conversations avec Shakespeare, à envoyer des messages d’outre-tombe à Evans, à entendre les oiseaux chanter en grec. En dépit de l’amour de son épouse Lucrezia, il est condamné au silence et rien ne le sauvera du suicide. Sa folie – échappatoire - est bien le signe de son opposition aux impératifs de la société qui veut faire de lui un héros : "Qu’il fallait, qu’il fallait, pourquoi toujours "il faut"?"
   

   Ces deux personnages en miroir – qui condensent par ailleurs nombre des éléments de la propre maladie de Woolf – sont ainsi les porte voix remarquables de l’auteur. S’ils ne se rencontrent jamais, ils sont pourtant de la même famille. C’est au cours de la réception de Clarissa que celle-ci apprend la mort de Septimus. Au cours de cette "cérémonie secrète", la jeune femme se sent mystérieusement en empathie avec lui et comprend intuitivement qu’ "il y avait dans la mort une étreinte".
   
   A travers ces deux très beaux personnages gémellaires, Virginia Woolf fait donc entendre une parole vibrante et subversive que le lecteur est amené à découvrir entre les lignes. Avec eux, et de manière poignante, Woolf donne la parole à tous ceux que la société musèle et rejette. Ce faisant, "Mrs Dalloway" est bien l’expression de cette "prose dissidente", ainsi que la qualifie Augustin Trapenard.

critique par Catheau




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