Lecture / Ecriture
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Retour à Yvetot de Annie Ernaux

Annie Ernaux
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  L'occupation
  La femme gelée
  L'autre fille
  Retour à Yvetot
  Regarde les lumières mon amour
  Le vrai lieu - Entretiens avec Michelle Porte
  Mémoire de fille

Annie Ernaux est une écrivaine française née en 1940.

Retour à Yvetot - Annie Ernaux

Pays natal
Note :

   Dans "Les Années" publié en 2088, Annie Ernaux s'est livrée à "une sorte d'autobiographie impersonnelle", où le quotidien n'a de sens que conceptualisé dans l'Histoire, où les souvenirs se fondent dans la mémoire collective anonyme. Car cette romancière septuagénaire tient une place originale dans la production littéraire française, tant par son projet que par son écriture. Il lui restait à consentir au "retour officiel" à Yvetot, sa "ville mythique, ville d'origine" où pourtant "elle ne pouvait pas aller", sinon à titre privé. Ce n'est qu'en octobre dernier qu'elle s'y est enfin rendue donner une conférence : devant cinq cents personnes, elle a tenu à justifier son parcours et à rendre hommage à sa ville. Les photos personnelles, "activateurs d'écriture" illustrant des extraits de ses romans, "rendent sensible le passage du temps", un de ses thèmes majeurs. Annie Ernaux éprouve à la fois de la reconnaissance et de la gêne vis-à-vis d'Yvetot : si elle y a connu le bonheur de l'enfance, elle en a eu honte et l'a fuie; si ses œuvres s'en inspirent elles ne la privilégient pas.
   
   Toute petite elle aimait rencontrer les clients du café-épicerie familial, de petites gens au même parler populaire que ses parents. Mais l'école catholique où elle côtoyait les "enfants de bonne famille", les lectures romanesques où elle découvrit la belle langue lui ont fait prendre conscience de son origine sociale "inférieure". Encouragée par sa mère à poursuivre jusqu'au professorat, elle a dû renier son milieu pour être acceptée par la classe dominante. P. Bourdieu l'a aidée à mettre des mots sur son malaise de "transfuge social", d' "immigrée de l'intérieur".
   
   Si Yvetot a bien nourri son imaginaire, ses sensations d'où émergent ses souvenirs, si cette ville constitue bien pour Annie Ernaux le "lieu de l'expérimentation", elle ne s'attache pas plus à sa couleur locale qu'aux détails de sa propre existence : elle-même n'est qu'un exemple de sa classe sociale, et Yvetot une ville comme une autre — "Yvetot vaut Constantinople" notait déjà Flaubert.
   
   Écrire est vite devenu un devoir pour cette auteure, écrire afin de faire connaître et reconnaître la vie des gens du commun, afin de rendre sensibles les interactions sociales conflictuelles. Mais écrire pour tous n'est possible que dans "la langue de tous". Annie Ernaux a donc choisi "l'écriture plate", objective, l'enregistrement de la réalité sans émotions ni poésie : du personnel au mode impersonnel. Elle a ainsi évité d'avoir recours à "la langue de l'ennemi", le dominant.
   
   Revenir officiellement à Yvetot n'était pas chose aisée pour la romancière. Toutefois elle a sans aucun doute su trouver la langue pour rendre à "sa" ville un attachant hommage.
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critique par Kate




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Conférence à Yvetot
Note :

   J’ai découvert Annie Ernaux lors de la parution de "La femme gelée", le roman se déroule à Annecy ville où je vivais alors, enthousiaste j’ai ensuite suivi le tracé naturel de ses parutions.
   
   J’ai pratiquement lu tous ses livres et je les ai tous aimés. J’aime son écriture, son questionnement sur l’enfance, sur l'amour, sa passion des livres, sa langue verte parfois, j’ai compris sa rupture avec son milieu d’origine et la honte et les scrupules qui s’en suivirent.
   
   Son roman le plus abouti "Les Années" est un livre superbe que j’ai lu et relu.
   
   Tout naturellement j’ai commandé aussitôt "Retour à Yvetot" qui sans être un récit, nous en apprend beaucoup sur l’auteur.
   
   Est-ce que j’ai aimé? oui j’ai aimé le ton simple et la pudeur qui s’en dégagent. J’ai aimé ce retour public toujours repoussé jusque là, sur les lieux de l’enfance.
   
   Il ne s’agit donc pas d’un roman mais du texte de la conférence qu’Annie Ernaux donna à Yvetot, sa ville natale son "lieu de (ma ) mémoire la plus essentielle, celle de mes années d’enfance et de formation" avoue-t-elle.
   
   Ce retour aux sources est à la fois intéressant et émouvant. La petite fille revient sur La place de son enfance et nous faisons connaissance avec son passé à travers une série de photos.
   
   Toujours un peu hantée par la honte de sa condition de fille de cabaretier, toujours souffrant des humiliations ressenties, on retrouve ici l’auteur sans fard aucun, et j’ai aimé la simplicité de ce retour. Si vous n’avez jamais lu ses romans ce livre perdra peut être un peu de son intérêt mais il pourrait aussi vous inviter à ouvrir les romans d’Annie Ernaux.
   
   Je lis peu la littérature française mais Annie Ernaux à une place à part dans ma bibliothèque et ce petit livre va se faufiler sur l’étagère.
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critique par Dominique




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78 pages
Note :

   "A Yvetot, certes, je suis toujours régulièrement revenue en tant que nièce, cousine, membre d'une famille qui y a toujours vécu. J'y suis revenue en tant que fille, gardienne des tombes de ses parents ainsi que d'une sœur morte à sept ans. J'y suis même revenue une fois, il y a quinze ans, comme élève de la classe de 7e dans ce qui se nommait alors le "pensionnat" Saint-Michel, retrouvant mes anciennes condisciples autour d'un repas à l'Hôtel du Chemin de Fer. Jamais encore je n'y suis revenue en tant que femme qui écrit, qui publie des livres. Je pourrais dire que, sous un certain point de vue, intime et profond, Yvetot est la seule ville au monde où je ne pouvais pas aller. Pourquoi ?"
   
   Cette lacune est comblée en Octobre 2012, lorsqu'Annie Ernaux donne une conférence à Yvetot, devant une salle comble et attentive. Elle y revient entre autres sur le lien étroit entre écriture et mémoire, mémoire réelle ou mémoire recomposée "Quelle alchimie existe-t-il entre cette mémoire et le contenu de mes livres, quel rapport y-a-t-il entre cette mémoire et la manière d'écrire ?".
   

   Ce petit livre de 78 pages est composé de la conférence proprement dite, suivie d'un entretien avec Marguerite Cornier, professeure documentaliste à Yvetot et auteure d'une thèse soutenue à l'Université de Rouen : "soi-même comme objet : l'autobiographie selon Annie Ernaux". Il se clôt sur quelques questions du public.
   
   Annie Ernaux et le lecteur, c'est avant tout une affaire personnelle, on se sent concerné ou pas. Je me souviens du choc ressenti à la lecture "des armoires vides" en 1974, roman qui m'avait été mis dans les mains par une cousine, professeur de lettres, me disant, tu verras il va te plaire, c'est une toute jeune romancière, c'est une nouvelle manière d'écrire. Ont suivi la lecture de "ce qu'ils disent ou rien", "la femme gelée" et bien sûr "la place", livre qui l'a fait largement connaître.
   
   Par ailleurs, j'habite à une vingtaine de kilomètres d'Yvetot, une partie de ma famille maternelle est issue de ce périmètre-là, mon enfance a été bercée de souvenirs du bourg d'avant-guerre, son marché réputé, la dévastation des années 40-45 et la laideur de la reconstruction.
   
   Je suis plus jeune qu'Annie Ernaux, mais pas tant que cela, et le monde qu'elle décrit m'est extrêmement proche, je ne pouvais qu'apprécier ce retour aux sources. On n'apprend rien de nouveau si l'on a lu ses livres, c'est un rappel du contexte, et de faits déjà évoqués, qu'elle a l'art de rendre passionnants. La honte, lorsqu'elle se rend compte qu'elle n'est pas issue de la "bonne" classe sociale, la difficulté d'aller au-delà
   "Est-ce que, sans me poser de questions, je vais écrire dans la langue littéraire où je suis entrée par effraction, "la langue de l'ennemi" comme disait Jean Genêt, entendez l'ennemi de ma classe sociale ?"

   
   J'aurais aimé mentionner de larges extraits, mais autant que vous le lisiez directement... Un tout dernier seulement, qui fait curieusement écho à une parution récente. Annie Ernaux y rappelle qu'à la parution des "armoires vides" on lui a reproché de dénigrer ses parents.
   
   "Il est évident que l'on ne peut pas écrire tout cela sans y avoir réfléchi, sans avoir compris que les parents ne sont pas condamnables, mais bien la société divisée, hiérarchisée, les valeurs et les codes qui travaillent celle-ci, qui provoquent chez l'enfant issu de milieux populaires la honte de ses parents. Il y a énormément de culpabilité, d'"amour séparé" des parents - comme je l'ai dit plus tard dans "la place" - à l'origine de ce premier livre. La violence du ton a sans doute masqué ce qui est une réconciliation profonde au travers, justement, de la perception et de la mise en évidence du processus de séparation entre moi et mes parents".
   

   Si vous n'avez jamais lu Anne Ernaux, cette conférence peut être une bonne introduction à son œuvre.

critique par Aifelle




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