Lecture / Ecriture
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La Cour maudite de Ivo Andric

Ivo Andric
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AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013



Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.


Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.

Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.

Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.

C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.

La Cour maudite - Ivo Andric

Microcosme
Note :

   Titre original : Prokleta avlija, 1954
   
   "C’est l’hiver, la neige a tout recouvert jusqu’au seuil, enlevant à chaque chose son aspect réel et fondant tout en une unique couleur."
   
   Les moines se livrent à l’inventaire des biens de l’un des leur, enseveli la veille. Mais le bien le plus précieux, le plus lourd, celui qui a occupé le défunt dans les derniers mois de sa vie ne peut apparaitre dans la liste. Il s’agit d’un récit, celui des deux mois que frère Petar passa par erreur dans la prison d’Istanbul.
   
   La Cour maudite, nommée en italien, par les Turcs eux-mêmes, le deposito, l’"entrepôt", ses multiples cours isolées de la ville au cœur de laquelle elle se situe mais dont les détenus n’aperçoivent qu’un minaret inidentifiable, ou un cyprès anonyme, recèle l’humanité : la police de Constantinople s’astreint "au principe qui veut qu’il est plus facile de relâcher un innocent de la Cour maudite que de rechercher un coupable dans les méandres de Constantinople."
   
   De cette masse humaine mouvante et bruissante, querelleuse même les jours où le sirocco s’empare des lieux, émergent des conversations presque anonymes (rodomontades sur les conquêtes féminines, règlement de vieux compte de jeux…) et des hommes. Trois hommes.
   
   Latif-aga, fils de bonne famille auquel sa jeunesse dissolue hantant la pègre de la ville a valu le sobriquet de Karagöz, est le directeur de la prison. Mouvant légèrement sa masse énorme, il apparaît à l’improviste devant le prisonnier sur lequel il a jeté son dévolu et lui fait subir un insolite mais diantrement efficace interrogatoire ou lui propose un marché auquel sa proie du jour ne peut se soustraire.
   
   Haïm, marchand juif de Smyrne, paranoïaque et logorrhéique, se meut comme une ombre et confie au moine bosniaque les secrets de la prison et en particulier ceux qui concernent Ćamil-effendi, personnage central du récit, jeune homme animé d’une amitié réciproque avec le religieux.
   
   Issu d’une riche famille de Smyrne, scandaleusement né de père turc et de mère grecque, orphelin au sortir de l’adolescence, Ćamil s’éprit éperdument d’une jeune fille grecque, passion partagée par l’objet de sa flamme mais rejetée par la famille, par le clan de cette dernière qui voyait en lui un Turc. Il renonça et se consacra à l’étude, s’isola dans les livres, se dédia au voyage, s’intéressa, jusqu’à l’obsession, à l’histoire de Gem, fils de Mehmet le Conquérant, rival de son frère Bajazet pour l’accès au trône, enjeu et otage de diverses cours européennes, jouet de l’affrontement de deux civilisations. Mais dans l’empire ottoman, cultiver une ardente sympathie pour un frère déchu de sultan est éminemment suspect, et aussitôt passible de prison pour éclaircissements pour peu que l’on se heurte à un fonctionnaire impérial aussi borné que zélé.
   
   Le délicat jeune homme confie au moine la flamme qui l’habite avant de disparaître et que Haïm ne narre au religieux et au lecteur le fin mot de cette disparition. L’instant où la raison d’un homme se brise, point d’orgue du livre.
   
   Petar racontait Haim qui racontait Ćamil qui racontait Gem.
   
   "Allez, écris. Une scie d’acier, petite, allemande, une."
clôt l’ouvrage. L’objet continue d’exister, la neige qui tombe sur la Bosnie a submergé tout le reste.
   
   Prose mesurée touchant l’intime démesure humaine, un livre d’Andrić.

critique par La mauve et l'asphodèle




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