Lecture / Ecriture
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La demoiselle de Ivo Andric

Ivo Andric
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AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013



Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.


Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.

Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.

Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.

C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.

La demoiselle - Ivo Andric

Un portrait totalement convaincant
Note :

   Titre original : Gospođica, 1945
   
   Ce roman d’Ivo Andric occupe une place toute particulière dans son œuvre. On n’y retrouve pas, du moins pas au premier plan, l’histoire et le folklore de son pays. Le personnage principal ici, est bien une personne, c’est cette extraordinaire Demoiselle, âpre usurière de son enfance à sa mort, et cependant personnage extrêmement humain dans l’âme duquel l’auteur parvient à nous faire entrer les yeux grand ouverts. On est loin de l’image simpliste de l’usurière répugnante et avec laquelle le lecteur ne peut éprouver nulle proximité. Et pourtant, celle-ci est bien cupide et fermée à toute générosité, toute compassion, mais Andric a su si bien nous la raconter, il a su nous installer si près d’elle que même en la voyant dans toute son ignominie, on ne peut totalement la détester. C’est que d’une part, la plupart de ses victimes le sont par leur faute et que d’autre part, Andric a fait un portrait psychologique d’une telle justesse et nous décrit si bien les rouages de son esprit que nous comprenons parfaitement sa logique interne (aussi dépourvue de méchanceté que de bonté) et voyons qu’elle ne fait que l’appliquer à tous comme à elle-même. Comment d’ailleurs ne pas se dire que si elle n’avait été aussi rude, cupide et déterminée, elle serait sans doute allée grossir le rang des victimes, en tant que jeune fille pauvre dans un monde d’hommes âpres au gain eux aussi, sous leurs manières plus civiles.
   
   C’est donc sur les pas de cette femme hors normes, ce monstre social, que nous allons pénétrer cette société du Sarajevo du début du 20ème siècle. Elle a déjà un certain âge, elle vient de rentrer dans sa triste maison grise de Belgrade, d’accrocher son manteau trempé et de se mettre à son ouvrage de raccommodage (son seul loisir). Il fait froid et sombre chez elle, mais son ouvrage laisse vagabonder son esprit et la voilà ce soir qui se souvient de toute sa vie et de son parcours depuis son enfance à Sarajevo et la mort prématurée de son père, commerçant estimé mais ruiné. A sa suite, nous verrons comment fonctionne l’usure, comment on s’enrichit ou/et se ruine en temps de guerre. L’attentat de Sarajevo puis la guerre 14/18 bouleversent toute la donne politique et financière du pays Raïka Radakovic est parmi les premières à s’en apercevoir et à mesurer les opportunités comme les risques, énormes des deux côtés de la balance. Toutes ses forces et ses pensées orientées vers le gain, Raïka va-t-elle consacrer toute sa vie à l’argent? Est-elle vraiment insensible aux sentiments? A l’amour? L’auteur nous le montre fort bien. Son portrait de cette femme est remarquablement fin et juste et en même temps, dénué de jugement de valeur. Portraitiste, Andric peint fort bien, mais c’est tout, il ne juge pas. C’est ici une de ses grandes forces, il n’était pas évident de rester si longtemps si près de cette femme sans manifester d’opinion, sans tenter de forcer le trait et en évitant toujours la caricature. C’est admirable.
   
   Un roman remarquable. Je ne suis pas près d’oublier Raïka Radakovic.

critique par Sibylline




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