Lecture / Ecriture
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L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme

Réjean Ducharme
  L'Avalée des avalés

Réjean Ducharme est un écrivain québécois né en 1941. Il vit à Montréal, retiré et refusant toute apparition publique depuis des décennies.

L'Avalée des avalés - Réjean Ducharme

Vacherie de vacherie !
Note :

   Avec l'été, retrouver des lectures injustement oubliées plutôt que se satisfaire de pavés conçus pour le farniente ou la plage. Voici un exemple avec le roman qui rendit célèbre Réjean Ducharme.
   
   Le Québec, vers Montréal : une île du Saint-Laurent abrite une abbaye désaffectée restaurée par une famille étouffante. C'est le domaine de Bérénice Einberg, fillette de huit ans au début du roman. Avec tout pour être schizophrène : le père prétend l'élever dans la rigueur du judaïsme quand la mère s'accroche au respect de la foi venue de sa Pologne catholique. Un frère, Christian, quelques années plus âgé, est objet d'adoration pour Bérénice qui passe le reste de son temps à détester ses parents. L'île au milieu du fleuve est un terrain de jeu où vivre des aventures, un éden où découvrir la nature avec l'aide du frère qui se passionne pour la biologie. Mais l'occupation première de Bérénice est de haïr sa mère, puis son père qui lui ont imposé d'être ce qu'elle est, d'être "avalée" par le monde et elle se bat pour s'affirmer, s'imposer, quitte à détruire. Tout lui est bon. Elle fait périr Mauriac, le chat de sa mère qu'elle appelle "Chat Mort", et recommence avec Mauriac II. (On se souvient que Mauriac, écrivain très inspiré par le catholicisme, fut particulièrement célèbre dans les années 60 quand Ducharme écrivait son œuvre).
   
   Devenue insupportable à son père, celui-ci, pour la séparer de son frère, l'expédie à New York en pension chez Zio, un banquier juif très religieux. Bérénice y étouffe dans son "columbarium" – entendez un appartement dans une tour– même si elle y a été exilée en compagnie de son amie Constance Chlore. Au bout de cinq ans, Zio finit par renoncer à briser le caractère sauvage de Bérénice qui rentre à Montréal en espérant revoir le frère avec qui toute sa correspondance a été interceptée par Einberg. Elle retrouve une mère accaparée par les aquariums puisque Christian fait des études de biologie. Mais Christian est devenu décevant lui aussi : il repousse sa sœur, se prend pour un sportif, s'essaie au javelot, participe à des compétitions dont Bérénice n'a rien à faire.
   
   La guerre de Bérénice pour exister n'en continue pas moins : cette fois-ci, elle est expédiée par son père en Israël où opère le rabbin Schneider, vieille connaissance familiale. L'action se passe juste avant la guerre des Six Jours (puisque le roman a été publié en 1966). Comme à New York où Constance Chlore a perdu la vie sous ses yeux en traversant une rue imprudemment pour la rejoindre, ici son amie Gloria est tuée dans ses bras par des balles ennemies tandis qu'elle achève son récit en héroïne. "J'ai du talent pour la guerre" dit-elle.
   
   Lire ce livre est un choc. Certains trouveront l'histoire incompréhensible et il vrai que l'auteur ne facilite pas l'abord de son œuvre. Au cours de ces quatre-vingt chapitres –le 64ème n'existant pas– le fil de l'action se rompt souvent. Ducharme plonge son héroïne dans des réflexions généralement assez chaotiques où l'on affirme couramment une chose et son contraire. Aussi l'interprétation par la schizophrénie est-elle attendue. Parfois les propos prêtés à Bérénice n'ont rien à voir avec l'univers mental d'une fillette de huit-dix ans. Plus juste est d'insister sur la rage qu'elle manifeste de voir le monde refuser d'obéir à sa volonté. C'est une révolte sans fin contre "l'adulterie", une insubordination qui se moque de toute autorité. "Vacherie de vacherie!" dit-elle comme Zazie mais à la puissance dix. Et pitreries en abondance. Bérénice se donne en spectacle et avoue qu'elle est toujours "curieuse de l'effet" qu'elle fait.
   
   Plus : c'est la langue de ce roman qui mérite l'examen. "Je hais tellement l'adulte, le renie avec tant de colère, que j'ai dû jeter les fondements d'une nouvelle langue... Une nouvelle langue était née, le bérénicien..." L'auteur né à Montréal en 1941 s'exprime en utilisant des idiotismes québécois, comme on s'y attend, mais ce n'est pas le plus remarquable de son style. Pas de "Tabernacle!" donc, mais un mélange détonant comprenant aussi bien des inventions, des anglicismes et des emprunts à diverses langues, que du vocabulaire scientifique sans doute plus tiré du dictionnaire que de l'écoute des contemporains. Toutes les figures de style s'y trouvent. La langue est souvent familière, elle abuse des jeux de mots infantiles pour devenir lyrique aussitôt après et replonger dans le comique sans prévenir. Il paraît que certains ont comparé Réjean Ducharme à Pynchon ou à Salinger...
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critique par Mapero




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Dérangeant
Note :

   Oh my…
   Comment je vais faire pour vous parler de ça? Ce roman fait partie des classiques québécois. Publié en 1966, en plein pendant la révolution tranquille, il donne la parole à Bérénice, 9 ans au début de l’histoire, une enfant qui n’en est pas une. Pour la petite histoire, quand mon prof en avait parlé au début du secondaire, je pensait que le titre était "La vallée des azalées"… mettons que ce n’était pas tout à fait ça!
   
   Mais revenons à Bérénice. Née au sein d’une famille bourgeoise. Père juif. Mère catholique. Pour que ce soit juste, ils se sont partagés les enfants. La mère a Christian, l’aîné et le père a Bérénice, la plus jeune. Oui, je sais, c’est super sain, comme truc.
   
   "Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est par ce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque."

    Ce sont les premières phrases du livre, les premiers mots que nous adresse Bérénice. Avaler pour ne pas être avalée. Contrôler l’amour pour ne pas être faible. Et se décider parfois à aimer, à la folie, pour posséder.
   
   La voix de Bérénice est très particulière. Une voix d’enfant qui n’est pas un enfant, mais qui refuse totalement d’être une adulte, qui méprise ceux-ci et qui s’efforce de haïr. Haïr sa mère, qu’elle appelle "chat mort" ou "chamomort". Un truc vraiment répugnant, qu’elle ne peut pas aimer. Et le pire, c’est que l’on est rapidement happés par cette folie, ces propos violents, que ce soit dans la haine ou dans l’amour. C’est rempli de références, autant à Nelligan qu’aux poètes antiques, Plus ça va, plus on lit avec de grands yeux, Parce que ça dérange. Parce qu’on se demande où on s’en va, entre New York et Israël, les lettres incroyables et le bérénicien, langage inventé.
   
   Un roman auquel il faut parfois s’accrocher, qui ne s’offre pas si facilement, mais qu’on referme soufflés. Ça ne plaira clairement pas à tout le monde, ce délire, ce monologue intérieur avec ses digressions et ses répétitions. Mais c’est disons… une expérience.
   Qui m’a plu.

critique par Karine




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