Lecture / Ecriture
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Les harmoniques de Marcus Malte

Marcus Malte
  Carnage, constellation
  Garden Of Love
  Intérieur Nord
  Toute la nuit devant nous
  Cannisses
  Les harmoniques
  Fannie et Freddie
  Il va venir
  Le garçon
  La part des chiens

Marcus Malte est né en 1967 et vit depuis ce temps à La Seyne-sur-Mer. Il a fait des études de cinéma, a été musicien de rock, de jazz et de variétés. Puis il s’est lancé dans l’écriture, plus particulièrement des romans noirs pour les adultes et pour la jeunesse…
(Source éditeur)

Les harmoniques - Marcus Malte

Un roman d’amour et de haine
Note :

   Mister, pianiste de jazz de son état et Bob, chauffeur d’un taxi improbable – une vieille 404 jaune- cherchent à connaître la vérité sur la mort d’une jeune fille croate de Vukovar, Vera Nad, qu’on a retrouvée brûlée vive sur un terrain vague. Pourquoi? Tout simplement parce que Mister la croisait de temps à autre dans son club de jazz, parce que disait-elle, sa musique lui faisait du bien, et surtout parce qu’ils commençaient à tromper leurs deux solitudes. Finalement, c’était l’aube d’une histoire d’amour, le plus beau moment.
   
   Cette quête va les conduire vers des personnages étonnants, pour certains (Milosav et son arrière-arrière-grand-père aveugle, musiciens de fortune du métro, le peintre "géant" Kristi) et absolument répugnants pour d’autres jusqu’au ministre de l’intérieur fictif appelé Karoly (oui, il me semble qu’il manque deux lettres importantes de cet anagramme.)
   
   Tout ce petit monde est baigné dans l’atmosphère chère au polar français moderne : goût du jazz et des vieilles voitures, héros ressemblant à des anges déchus socialement (Bob est un philosophe de haut vol), vies nocturne et diurne se confondant, parti-pris pour la veuve et l’orphelin, nostalgie des vieux objets et d’un âge d’or disparu (les cassettes encombrant le sol de la 404), militantisme à peine voilé du narrateur, haine de la société de consommation :
   "Pas si facile de se défaire de ses possessions, si modestes soient-elles. On achète. On vole. On accumule. On conserve. On thésaurise. On calcule. Et pendant que Trane joue, pendant que Nina procède à la grande distribution des richesses de son âme, on remplit des armoires et des caddies, on croule sous le poids des marchandises. On crève d’avoir. Et ceux qui n’ont pas crèvent d’envie."
   
   Mais on s’attache à ces personnages et à leur quête donquichottesque, on aime que les petits s’en prennent aux gros, aux puissants, aux mercenaires avides de sang et d’argent. Tout au long de cette intrigue, le narrateur fait son mea-culpa pour l’Europe toute entière sur la guerre en Bosnie en général et la destruction de la ville martyre de Vukovar. On sait que si Vera a échappé à ses tortionnaires là-bas, elle les a retrouvés en plein Paris. Car l’avidité et la soif de pouvoir écrase. L’argent, Bob et Mister appellent ça "la puanteur" ; l’argent a une odeur. Le pouvoir et l’argent apparaissent à tous les coins de rue, témoin cette blonde en 4x4 :
   "Un 4x4 paramilitaire leur collait au cul, entravé dans sa progression conquérante. L’aryennasse qui le pilotait les bombardait d’appels de phares et de coups de klaxon."
   J’avoue que j’aime assez ce néologisme : "l’aryennasse". Et puis aussi quelqu’un qui déteste les 4x4 au profit des 404 ne peut pas être mauvais.
   
   La dernière partie du roman est, à mon sens, plus ennuyeuse, un peu trop démonstrative dans le long monologue de l’homme (qui n’est pas nommé) et qui explique tous les tenants et aboutissants de la guerre bosniaque dans un cours d’histoire gore dans lequel on se rend compte que l’armée serbe n’avait rien à envier aux pires nazis. La lecture est assez indigeste (dans tous les sens du terme). Certes, il s’agit de bien montrer l’horreur dont il est question dans le fond, d’expliquer la cupidité dès lors que le pouvoir est donné aux crétins et aux petites frappes.
   
   Le titre – qui m’a fait acheter l’ouvrage – plus réussi à mon sens que son sous-titre ("Beau Danube blues") – (je n’aime vraiment pas Strauss!) – fait référence à un terme musical assez usité à la guitare mais que l’on peut entendre sur d’autres instruments, dont le piano, est une allégorie de l’histoire qui poursuit les faibles jusque dans leurs derniers retranchements, un hoquet de cette guerre :
   "Les notes derrière les notes, dit Mister. Les notes secrètes. Les ondes fantômes qui se multiplient et se propagent à l’infini, ou presque. Comme des ronds dans l’eau. Comme un écho qui ne meurt jamais."
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critique par Mouton Noir




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Désaccord mineur
Note :

   J'ai été séduit par l'ambiance et beaucoup moins par l'histoire. On se doute des retombées des guerres balkaniques et on sait l'anarchie qu'elles ont engendrée dans ce qu'il est convenu d'appeler le milieu. Et la collusion avec les politiques emprunte des sentiers battus et rebattus. Là vraiment, je n'ai guère apprécié et ça m'a paru hyperconventionnel, la Place Beauvau, notamment. Bref.
   
    Mais Marcus Malte martèle, c'est dur à prononcer, ça, essayez donc! Marcus Malte martèle beaucoup mieux le clavier du piano que le clavier azertyuiop. Son joli titre, Les harmoniques, fait référence à ces notes parfaites, que je suis incapable de vous résumer, quintessence de la construction musicale. Particulièrement importantes en jazz, je crois. Et là, Marcus Malte est orfèvre. Pas seulement bien sûr parce qu'il présente les choses de façon très ciné avec une bande son très éclectique au long des chapitres (le Norvégien Lars Saabye Christensen a fait ça avec les Beatles). Mais bien plus parce qu'on a l'impression de vivre ces pulsations, dans le souvenir qu'évoque le grand musicien noir qu'on imagine ressemblant à Forest Whitaker, Mister, de Vera, assassinée et brûlée, le souvenir de leurs regards dans le club où il joue du piano en trio. Et plus encore dans l'amitié qui unit Mister et Bob, chauffeur de taxi philosophe, polyglotte et fou de jazz. Et comme leurs discussions dans cette 404 pourrie sont bien rendues. On en claque des doigts en frissonnant en rythme et en syncopes.
   
    Quel dommage que le scénario des Harmoniques ne soit pas constitué de méandres et d'arpèges tout aussi complexes. Je n'ai pas lu les autres livres de Marcus Malte. Mais j'ai lu que Marcus avait beaucoup fréquenté musiciens de rock et salles obscures, ce dont je ne peux que le féliciter. Marcus, à mon avis, qui n'est que mon avis, vous n'avez nul besoin de la fiction policière dans l'air du temps, très dans l'air du temps, pour écrire, et très bien, sur, et autour, de la musique. Vous ne m'en toucherez que davantage. Je suis déjà à votre écoute, comme Vera devant Mister.
    ↓

critique par Eeguab




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Un quotidien marqué par le passé
Note :

   Vera Nad est morte. On l'a brûlée. Affaire bouclée en quelques jours. La drogue, semble-t-il. Règlement de compte entre racaille.
   
   Et à ça, Mister n'y croit pas. Vera, il la connaissait à peine, en fait. Mais à chaque fois qu'elle venait écouter sa musique, ses envolées jazz, son cœur battait à tout rompre. Et il ne croit pas à cette explication, trop simple, trop éloignée de ce qu'il croit connaître de Vera Nad.
   
   Avec son ami Bob, chauffeur de taxi dûment casquetté, polyglotte et philosophe, il décide de suivre son pif et de lever le voile sur tout ça. Sauf que sa quête va le mener bien loin du Dauphin Vert et de son univers à lui...
   
   De Marcus Malte, j'avais eu un énooorme coup de coeur pour "Garden of love" il y a quelques années. Récemment, mes parents, à qui j'avais prêté ce roman il y a une demi-éternité, ont décidé de le lire et ils ont comme moi été happés. Du coup, j'ai sorti de ma pile cet autre roman de l'auteur, d'un autre genre... et j'ai encore une fois beaucoup aimé.
   
   Je suis définitivement fan de l'écriture de Marcus Malte ainsi que de ses ambiances. Dans ce roman, il mélange les genres... roman noir, polar... j'ai trouvé le tout assez difficile à définir. Tout de suite, on est plongé dans un univers sombre, un Paris inconnu de moi. Noir, qui imprègne. Un mélange de silence lourd et de jazz. Parce que la musique a une place prépondérante dans ce roman.
   
   Les harmoniques, c'est ce qui reste quand l'accord se disperse. Les notes derrière les notes. Les échos.
   
   Et ici, nous avons les harmoniques d'une guerre. Celle de l'ex-Yougoslavie. Il n'y a pas si longtemps, en fait.
   
   Vera y était. Elle y a survécu mais une guerre, ce n'est jamais fini pour ceux qui l'ont vécue. Vera, on ne la connaîtra qu'à travers le regard de Mister mais aussi celui de ceux qui l'ont côtoyée. Un peu. On rencontrera plutôt ces deux hommes qui semblent flotter dans leur vie (il paraît d'ailleurs que ce n'est pas le premier roman où ils apparaissent... je serais curieuse de lire les autres), on rencontrera un géant manchot, un homme sans nom, un arrière-arrière-grand-père immortel et un jeune guitariste des rues.
   
   Et on verra les échos d'une guerre. Par bribes. Et on en réalise graduellement l'horreur.
   
   Bien entendu, on pourra se demander pourquoi nos héros ont droit à certaines confidences. C'est un peu irrationnel, en fait. Mais c'est très maîtrisé, on est emporté dans ce monde, dans ce quotidien marqué par le passé. Les chapitres en italique, qui racontent Vera, sont magnifiques et terribles à la fois (celui où il est question de la grand-mère, entre autres, m'a mis les larmes aux yeux). Malgré tout, les touches d'humour et les dialogues entre Mister et Bob, le chauffeur, empêchent le roman d'être trop lourd à porter.
   
   Je l'ai lu en écoutant du jazz et ses saxophones plaintifs, ses voix qui atteignent aux tripes, ses pianos qui s'envolent et qui transforment. Et je l'ai terminé en écoutant U2. Miss Sarajevo. Et soudain, je l'ai entendu d'une autre façon...
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critique par Karine




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Dans l'histoire de l'Argentine
Note :

   "Pour Keila, ce mot résonne toujours étrangement. la mort a ses professionnels, comme ceux qui ont enlevé Nayla, leur oncle et leur tante. Extraites des décombres, les victimes du jour avaient des corps et des blessures. On les identifiait, on prévenait les familles. Les victimes qu'elle porte en elle n'ont ni blessures ni corps, ce sont, sans statut et sans substance, des victimes de l'air, des victimes absentes, des disparus".
   

   Le roman commence à Venise, un homme attend sous la pluie. Une femme descend du vaporetto et il va l'accompagner au Danieli. Il faudra attendre le dernier chapitre pour savoir qui est ce couple et ce qu'il fait à Venise.
   
   Entretemps, nous aurons suivi les personnages en Argentine, à Paris, en Espagne, au gré des évènements et des époques. Vingt ans plus tôt, Keïla et Pierre se rencontrent fortuitement à Buenos-Aires. Tout de suite ils s'entendent à merveille. Keila est comédienne, sa vie est assombrie par la disparition de sa sœur jumelle, pendant la dictature, jamais retrouvée. Pierre, Français, est mathématicien, perdu dans les abstractions et moins à l'aise dans les relations humaines.
   
   Ils saisissent que des rencontres de ce genre sont l'exception, précieuses et à préserver à tout prix. Mais la vie s'entend à mettre des obstacles aux plus belles histoires et un attentat dont ils seront témoins l'un et l'autre les séparera. Sauront-ils se rejoindre un jour ?
   
   J'ai vite été ferrée par l'atmosphère de ce roman, la délicatesse avec laquelle les personnages sont dépeints, la pudeur des sentiments et leur constance. Il est question d'histoires d'amour et d'amitié indéfectibles, au delà du temps et des océans.
   
   Il y a Keïla et son profond chagrin de ne rien savoir de sa sœur, Pierre dominé par son amour des chiffres, mais aussi Samuel, l'ami fidèle de Pierre, journaliste scientifique et Belen, toujours là pour Keila. Ils vont se croiser, se soutenir, se manquer...
   
   La plume est poétique, la narration fait monter crescendo l'intérêt pour les protagonistes et le final est extrêmement réussi. L'histoire de l'Argentine est harmonieusement mêlée à celle des personnages. Une belle surprise de la rentrée de janvier 2017 et un des meilleurs romans de l'auteur.

critique par Aifelle




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