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Manuel de survie à l'usage des incapables de Thomas Gunzig

Thomas Gunzig
  Mort d'un parfait bilingue
  Manuel de survie à l'usage des incapables
  Kuru
  La vie sauvage

Libraire, professeur de littérature, chroniqueur à la télévision, Thomas Gunzig est un écrivain belge francophone né à Bruxelles en 1970.

Manuel de survie à l'usage des incapables - Thomas Gunzig

Science-fiction ?
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
    Wolf (Wolf = loup? tiens tiens), gelé et rêvant à Cathy, "à sa peau aussi douce que du coton génétiquement modifié et tissé avec soin dans une usine du Kerala", travaille sur un baleinier, qui prendra une drôle de baleine...
   
    Drôle de monde aussi, où justement le génétiquement modifié conduit à des rencontres surprenantes. Blanc, Brun, Gris et Noir, quatre loups dangereux, Marianne, qui a du mamba vert en elle (pas envie de rencontrer un vrai mamba vert, croyez-moi), épouse du falot Jean Jean, qui se retrouvera bien malgré lui pourchassé par les quatre loups, à cause en partie d'un certain Jacques Chirac (je ne mens pas), mais recevra l'aide de Blanche de Castille (toujours véridique). Tous ceux là vont vivre des aventures à cent à l'heure, parfois ça castagne et saigne.
   
    Surtout l'auteur n'aime pas, mais alors pas du tout les écoles et les métiers du commerce. Gageons qu'il connaît parfaitement ce milieu, représenté par Marianne:
    "Moi j'ai un travail, une position, un statut, des responsabilités, des collègues qui comptent sur moi, une entreprise qui a des projets et des investissements en cours et un contrat à durée indéterminée. J'ai bossé comme une dingue, moi, j'ai mis au point des stratégies qu'on va mettre en œuvre dans les semaines qui viennent, vous avez déjà entendu parler du bake-off, le rayon boulangerie dans les grandes surfaces? C'est ma spécialité, j'ai plein d'idées pour développer le cross selling et faire exploser les ventes. Je suis une machine de guerre, je vaux du fric."
   

    Les grandes surfaces, oui... Vous ne les verrez plus du même œil, oh non... Son univers impitoyaaaaable...
    "C'était comme un écosystème: il n'y avait ni bien ni mal, les actions se posaient selon des vecteurs complexes résultant des contraintes environnementales et répondaient aux impératifs simples de la survie et de la reproduction."
   

   Avec cette dénonciation d'un monde qui pourrait être le nôtre dans peu de temps - et qui l'est déjà!- Thomas Gunzig réussit en même temps à proposer un vrai roman d'aventures haletantes, jubilatoire et un peu inquiétant, tout en nous rendant intéressants, voire sympathique, des personnages assez improbables.
   
   Ma première rencontre avec Thomas Gunzig, et sans doute pas la dernière.
    ↓

critique par Keisha




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Entre chiens et loups...
Note :

   En premier lieu je ne connais pas du tout cet auteur, mais le titre de son ouvrage m'inspire et m'interpelle sur le nombre de choses que je suis incapable de faire...! Mais cela reste à démontrer si ma survie en dépendait. Ne jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau!
   
   Trois parties dans ce livre, la première fait 9 pages, la seconde en fait 369 en 37 chapitres (pas trouvé mieux!) et la troisième 9 pages en 2 chapitres (toujours pas trouvé mieux)!
   
   Le monde de la grande distribution passé à la moulinette avec une verve jubilatoire et une certaine cruauté pour ne pas dire une cruauté certaine!
   
   Imaginez un supermarché et par extension le monde du travail en pire que maintenant! Car dans l'imagination de l'auteur, c'est possible et malheureusement plausible pour ne pas dire en bonne voie pour un futur très proche. Un monde où les méfaits du communisme, du capitalisme et de la science se conjuguent allègrement pour le pire, le meilleur ayant disparu dans les abîmes de l’Histoire. Certaines pratiques sportives des pays de l'Est ont laissé des séquelles ; les riches sont devenus super riches et la science permet des manipulations génétiques qui font froid dans le dos! L'antithèse du meilleur des mondes au quotidien. Bienvenue dans les temps modernes où l'homme est, et cela n'est pas nouveau, un loup pour l'homme et cela va même en s’aggravant!
   
   Partons dans les aventures rocambolesques de ce triste futur tout en plaignant les pauvres êtres humains de condition modeste qui le peupleront.
   
   Des personnages à la pelle, tous aussi délires les uns que les autres, de la pauvre caissière qui laissera sa vie pour une histoire d'amour, aux jeunes loups couleur sombre, sauf exception qui confirme la règle. Mais récapitulons un peu!
   
   Blanc, Brun, Gris et Noir, sorte de frères Dalton colorisés avec Noir dans le rôle de Joe en plus méchant et plus fou et Blanc dans celui d'Averell en plus gentil et moins bête! Il est préférable de ne pas traîner dans leurs pattes, sinon vous êtes quitte au mieux pour une peur bleue.
   
   Marianne et Jean-Jean, une famille de français moyens harassés par le travail qui comme le constate le mari sous la plume de l'auteur :
   -Je crois que la plupart des gens se mettent ensemble par accident. Sur des malentendus. Et puis on reste ensemble parce que c'est moins compliqué que de ne pas rester ensemble.
   

   Bref entre Jean-Jean et Marianne, ce n'est plus le grand amour et comme en plus Jean-Jean l'a lâchement abandonnée entre les griffes du quatuor mentionné plus haut, qui, cerise sur le gâteau, veut la peau du dit Jean-Jean! Lequel Jean-Jean fantasme dur sur une belle blonde du service Synergie et Proaction, son fantasme devenant réalité, mourra-t-il heureux? Un assistant chef de rayon primeur nommé Jacques Chirac Ousoumo, colosse au cœur tendre, tout ce beau monde fait marcher le supermarché et la société de consommation.
   
   Ne pas oublier le premier texte et l'histoire très triste de cette pauvre baleine harponnée pour rien car elle possède un numéro de série, donc normalement invendable! Mais qu'il est émouvant le regard d'une baleine au bout d'un harpon! La troisième partie se situe aussi dans un grand magasin ailleurs...
   
   C'est corrosif et burlesque, beaucoup d'humour noir, de dérision, mais aussi de justesse d'observation et honnêtement, cela fait du bien! J'adore! Une grande claque!
   
   Mais que l'avenir est sombre!
   
   
   Extraits :
   
   - Dès les premières heures de leur vie ils l'avaient su. Peut-être même l'avaient-ils su in utero : à quatre, ils étaient forts.
   
   - La lumière est celle d'un verre de lait sale.
   
   - Et, de toute façon, aujourd'hui, il y aurait d'autres morts.
   Beaucoup d'autres.
   
   - Une caissière avait un jour expliqué que le "pling" que produisait les caisses à chaque article scanné représentait un vrai danger pour la santé. Avec le temps, ce putain de petit bruit se frayait un chemin jusqu'au fond du cerveau et s'y installait pour toujours.
   
   - L'année suivante, les frères Eichmann parvinrent à déduire le montant de la rançon de leur déclaration fiscale en argumentant qu'il s'agissait de "frais professionnels".
   
   - Finalement, les autres lois, les lois nationales, ne servaient pas à grand-chose. C'était une sorte de papiers peints sur des murs un peu pourris. Les autres lois, c'étaient tout au plus des cache-misère.
   
   - Mourir avant d'avoir eu sa promotion de Seniors Sales Manager... quelle connerie! Toutes ces années de sacrifices pour rien!
   
   - La dernière saison des Experts. J'aime bien cette série. Au moins il y a des flics.
   
   - Il s'était souvenu que le bonheur avait un terrible défaut : à un moment ou un autre, il disparaît.
   
   - Des vieux comme il y en avait des millions, à la seule différence près que ceux-là régnaient sur l'univers.

    ↓

critique par Eireann Yvon




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Jubilatoire
Note :

   "Il s'était souvenu que le bonheur avait un terrible défaut : à un moment ou à un autre il disparait"
   

   Nous voilà au cœur d'un supermarché, non pas côté clients mais côté employés. La direction veut se débarrasser de Martine Laverdure, une caissière à qui elle reproche de ne pas être assez rapide. Pour arriver à ses fins, le DRH demande à l'agent de sécurité Jean-Jean de l'espionner, afin de prouver qu'elle a une liaison avec Jacques Chirac Ousomo, le responsable fruits et légumes. Car bien évidemment cette liaison nuirait fortement à la bonne marche de l'entreprise, selon lui. Une fois que les preuves sont réunies, la malheureuse employée est convoquée. Mais la réunion entre la direction, le responsable de la sécurité et les deux amants vire au drame car Martine meurt accidentellement dans le bureau, alors qu'on lui signifie son licenciement.
   
   Parallèlement, quatre jeunes loups attaquent un fourgon blindé et s'emparent de la recette du dit supermarché. Mais ces quatre hommes-loups sont en fait les fils abandonnées de la dite Martine. L'amant de cette dernière va alors les trouver pour leur raconter cette fin tragique et ils décident de venger leur mère , en tuant tous ceux qui ont un lien avec sa mort, à commencer par le fameux Jean-Jean.
   
   J'ai pris énormément de plaisir à lire ce roman à la fois déjanté et réaliste. La critique acerbe du monde de la grande distribution est indéniable, mais ce roman social est aussi l'occasion de nous offrir un récit drôle et caustique. Les dialogues sont savoureux, les situations rocambolesques, l'écriture rythmée.
   
    J'adore ces romans décalés, à l'humour ravageur, qui sous couvert de situations rencontrées dans la vie courante, offrent une critique, mine de rien pleine de pertinence, de la société dans laquelle nous vivons. L'occasion pour le romancier d'en dénoncer les travers à travers une caricature féroce. Le monde du travail en prend pour son grade, mais la vie conjugale n'est pas en reste : "Je crois que la plupart des gens se mettent ensemble par accident. Sur des malentendus. Et puis on reste ensemble parce que c'est moins compliqué que de ne pas rester ensemble".
   
   C'est le premier roman que je lis de Thomas Gunzig et je vais sans tarder aller en découvrir d'autres, notamment "Mort d'un parfait bilingue". J'ai lu que l'auteur regrettait de ne pouvoir vivre totalement de son art, car il vendait finalement assez peu d'exemplaires de ses livres. Dommage, car il mérite bien plus qu'un détour!

critique par Éléonore W.




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