Lecture / Ecriture
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Transatlantic de Colum McCann

Colum McCann
  Danseur
  Zoli
  Les saisons de la nuit
  Ailleurs, en ce pays
  La rivière de l’exil
  Et que le vaste monde poursuive sa course folle
  Transatlantic
  Treize façons de voir

Colum McCann est un écrivain Irlandais né en 1965 à Dublin.

Transatlantic - Colum McCann

Vols au-dessus de l'Histoire
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Retour aux sources pour moi et aussi pour Colum McCann, source littéraire pour moi, irlandaise pour lui, avec ces histoires reliant l'Irlande à l'Amérique.
   
   Plusieurs époques se suivent sans trop de chronologie, 2012 pour les premières pages, puis 1919, retour en 1845/46, saut dans l'avenir pour atterrir (terme qui je trouve convient très bien!) en 1998. Retour entre 1863/1889 et aussi un retour en Irlande. Puis la conclusion en 2011.
   
   En 1919, Alcock et Brown, deux téméraires aviateurs émérites tentent la première traversée de l'Atlantique sur un bombardier désarmé. Une jeune femme leur tend une lettre à remettre à des membres de sa famille à Cork! Début d'une aventure humaine et technique qui va bouleverser le monde! Curieusement l'histoire ne retiendra guère leurs noms.
   
   Frederick Douglass lui aussi va participer à un autre grand bouleversement social, l'abolition de l'esclavage. Pas encore d'avions, mais une tournée longue et épuisante en Grande-Bretagne et en Irlande encore sous domination britannique. L’accueil irlandais est chaleureux, il ne risque rien des autorités durant ses promenades en ville. Le monde qu'il côtoie est celui des colons britanniques dont il a besoin pour lever des fonds. Un voyage dans le sud de l'île lui montre une autre réalité, l'Irlande catholique, pauvre, exploitée et mourant de faim à cause de la maladie de la pomme de terre. Il fait la connaissance de Daniel O'Connell, mais par intérêt politique et pour ne pas se fâcher avec l’intelligentsia britannique, il n’associe pas les deux combats... les irlandais n'ont pas de chaînes aux pieds, mais ils n'ont pratiquement aucune liberté non plus.
   
   George Mitchell lui, doit gérer des intérêts contradictoires : pour certains, abolir la domination anglaise de l'ensemble de l'île d'Irlande, pour d'autres au contraire, il est impératif de rester dans le giron et au sein de la Grande-Bretagne, laquelle aimerait bien se débarrasser de cette épine, mais d'une manière discrète et surtout sans perdre la face aux yeux de l'opinion internationale. Bref, la quadrature du cercle!
   
   Dans la seconde partie du livre, plus romanesque, nous quittons l'Histoire avec un grand H pour l'histoire d'hommes et surtout de femmes qui ont fait les États-Unis, les gens ordinaires venant d'Irlande ou d'ailleurs, cherchant un monde meilleur.
   
   Colum McCann mêle habilement des personnages réels et d'autres fictifs. Alcock et Brown, aviateurs rescapés de la Grande Guerre, furent les premiers à avoir réussi la traversée de l'Atlantique entre l'Amérique et l'Europe, l'Irlande plus précisément. Frederick Douglass, métis, esclave en fuite, venu en Irlande parler de son livre et de son combat pour l'abolition de l'esclavage. George Mitchell, sénateur américain, négociateur et artisan des accords de paix du Vendredi Saint. Les pages qui lui sont consacrées expliquent comment ce personnage a réussi ce qui semblait impossible avec humilité et une profonde écoute des autres. Un grand homme.
   
   D'autres sont purement et simplement des créations romanesques, Lily Duggan, jeune irlandaise pour qui sa rencontre avec Frederick Douglass fut primordiale et l’incitât à découvrir le Nouveau Monde. Et c'est son histoire et celle de sa famille qui va servir de fil conducteur au récit.
   
   Ce livre permet de découvrir des aspects et des personnages plutôt méconnus de l'histoire, des relations entre l'Irlande et les États-Unis, ou de mieux connaître certains, je pense à George Mitchell, grand habitué des traversées transatlantiques.
   
   Un très bon livre avec des passages très réussis en particulier les pages consacrées à la découverte par Douglass de la Grande Famine qui ravageait l'Irlande durant les années comprises entre 1845 et 1852.
   Une phrase en guise de constat :
   "- Bloqués sur une question de termes. Les Anglais, leurs mots. Les Irlandais, les méandres du sens. Une mer minuscule les sépare, et pourtant..."

   
   
   Extraits :
   
   - Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
   L'Irlande.
   
   - Douglass crut trouver le mot qu'il cherchait pour Dublin : une ville blottie sur elle-même.
   
   - Webb lui avait appris qu'en irlandais Noir se disait fear gorm, c'est-à-dire homme bleu.
   
   - "Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, nous ne sommes que les serfs du seigneur Angleterre!"
   
   - Trois millions de pièces. Le bât était déjà lourd, pourquoi ajouter les Irlandais, leur martyre, leurs ambiguïtés? Il avait assez des siens.
   
   - Il aime bien Heaney, le poète. "Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un".
   
   - L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage.
   
   - Tous sont ici réunis : le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest. Les unionistes au bout du couloir, les républicains à l'extrême opposé. Deux gouvernements. Les Irlandais au rez-de-chaussée, les Anglais à l'étage.
   
   - Il avait imaginé le pire. L'Irlande. Toujours le pire.
   
   - Cette maxime est maintenant la nôtre : nous ne céderons pas.
   
   Titre original :Transatlantic (2013).
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critique par Eireann Yvon




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Irlande-Amérique, une liaison
Note :

   "Transatlantic", le roman Column McCann est conçu comme un puzzle dont les morceaux, en se mettant en place peu à peu, ne donnent l'image entière qu'à la fin, lors de la mise en place du dernier fragment. En effet, l'intrigue est complexe et le lien entre les personnages, nombreux, n'est pas dévoilé immédiatement. C'est ce qui fait la force du récit, ces allers-retours dans le temps entre plusieurs moments du passé et du présent, du XIX siècle à nos jours, mais aussi dans l'espace : de l'Irlande, terre maternelle, à l'Amérique, terre d'exil et d'adoption. "Transatlantic", c'est ce passage de l'une à l'autre rive dans un sens ou dans l'autre dans un mouvement constant, une toile d'araignée complexe dont les fils qui ne cessent de s'entrecroiser finissent par former un dessin précis et réussi.
   
   En effet, si Lily Dungan, petite bonne irlandaise, part en Amérique, dans le milieu du XIX siècle, pour échapper à l'humiliation de sa condition et à la misère et si sa fille Emily se fixe à Terre Neuve, les aviateurs John Alcock et Arthur Brown, décollent de ce dernier lieu pour atterrir en Irlande en 1919, à bord d'un ancien bombardier reconverti pour cet exploit extraordinaire en avion de la paix. En 1846, l'américain noir Frederick Douglass, ancien esclave, vient prêcher la cause de l'abolitionnisme à Dublin dans un pays en proie à la famine, déchiré par les conflits politiques et sa haine de l'Angleterre; à la fin des années 1990, le sénateur américain George Mitchell est à Belfast où il œuvre pour la paix en Irlande du Nord au moment où y vivent Lottie et Hannah, les descendantes de Lily, retournées au pays.
   
   C'est ainsi que Colum Mc Cann mêle habilement personnages fictifs et personnages historiques, les fait se croiser, et tisse, au fil de ces rencontres, la trame de l'histoire qui révèle les interactions les uns sur les autres.
   
   Mais paradoxalement, ce sont les personnages fictifs qui paraissent les plus vrais, les plus vivants, ce sont ceux qui nous touchent le plus par leur humanité. Les personnages historiques ont pourtant un destin hors du commun mais ils ne donnent pas cette impression de vie. Chacun pourrait être le sujet d'une histoire riche et passionnante surtout l'abolitionniste noir Frederick Douglass que j'ai envie, pour ma part, de mieux connaître tant sa vie est étonnante, exceptionnelle. Mais le roman les présente trop rapidement et nous restons sur notre faim avec l'envie d'en savoir plus sur eux. Peut-être faudrait-il connaître leur parcours mieux que je ne le fais pour apprécier leur apparition dans le roman? Il semble que l'écrivain n'ait pas pris assez de liberté avec l'histoire pour en faire des êtres de chair et de sang; ils restent en dehors, des figures exemplaires plutôt que des participants à l'action. Alors que ces femmes courageuses, nées sous la plume de l'écrivain, Lily, Emily, Lottie et Hannah, éveillent notre sympathie, elles qui souffrent, victimes de la famine, l'exil, la guerre, le deuil, la perte d'un fils, pour l'une pendant la guerre de Sécession, pour l'autre dans les conflits de l'Irlande du Nord… En rencontrant ces femmes, le sentiment de ne pas être concerné, pendant une bonne partie du roman, s'efface peu à peu, surtout avec le dernier récit, poignant, d'Hannah et son dénouement si profondément nostalgique.
   
   "Il n'existe pas d'histoire qui, en tout ou en partie, ignore le passé. Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous."
   
   Même si j'ai aimé l'habileté de sa composition, "Transatlantic "ne m'a donc pas entièrement séduite. Je n'ai adhéré qu'à une partie de l'histoire, celle qui est de l'ordre de la fiction, les personnages historiques paraissant étrangers à l'univers romanesque de l'auteur.
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critique par Claudialucia




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Erin, exil
Note :

    Les livres de Colum McCann sont tous passionnants. Romans (Le chant du coyote, Les saisons de la nuit), nouvelles (La rivière de l'exil, Ailleurs, en ce pays). Et "Transatlantic" ne fait pas exception. Hardiment construit sur un siècle et nanti d'un long prologue sur les pionniers de l'aviation dans le sens Amérique-Irlande, Terre-Neuve-Connemara, Alcock et Brown en 1919, le beau roman chevauche habilement mais très émotionnellement aussi 150 années de l'histoire de l'Irlande. Dublin, 1845, Fredrick Douglass, esclave afro-américain en fuite, fait une tournée pour la cause de l'abolition, et arrive en Irlande quand la tristement célèbre famine fait rage, entraînant la mort d'un tiers des Irlandais et le difficile exil de beaucoup d'autres. Lily Duggan, jeune domestique le croise brièvement avant de s'embarquer elle-même pour l'Amérique.
   
    Brassant Histoire et fiction (Colum McCann sait faire ça très bien comme dans Danseur ou Et que le vaste monde reprenne sa course folle), le roman est éblouissant et pas seulement pour les irlandophiles chroniques comme moi. La liberté est le maître mot qui court au long du livre. Que ce soit celle que revendique Douglass, le Dark Dandy qui incarne la lutte, visionnaire et mécomprise du peuple noir, avec une complexité qui éloigne toute facilité. Ou celle des filles, petite-fille et arrière petite-fille de Lily Duggan l'émigrée, qui chacune à leur manière ont changé les choses pour les femmes (pour ça, en Irlande, on partait de loin).
   
    Autre personnage bien réel richement évoqué par Colum McCann, George Mitchell, le sénateur américain, infatigable artisan du processus de paix en Irlande, à la fin des années 1990. On a oublié cet homme qui semble bien avoir œuvré au mieux, avec quelques autres, pour sortir l'Irlande de cet historique magma Black and Tan versus IRA. Le portrait d'honnête homme qu'en fait l'auteur est magistral et nous aide à appréhender la complexité de cette longue quête vers quelque chose qui ressemblerait à la paix.
   
    Vivant sur les rives de l'Hudson depuis 25 ans, McCann se définit comme Irlandais de New York, une variété à part entière. Avouez que pour cet "homme à deux poches", dixit lui-même, quand on sait la richesse littéraire et de la Verte Erin et de la Grosse Pomme, on comprend aisément que nous naviguons dans une sphère littéraire de très haut vol.

critique par Eeguab




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