Lecture / Ecriture
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Esprit d’hiver de Laura Kasischke

Laura Kasischke
  Un oiseau blanc dans le blizzard
  A moi pour toujours
  A suspicious river
  Rêves de garçons
  La Couronne verte
  En un monde parfait
  Les revenants
  Esprit d’hiver
  La vie devant ses yeux
  Si un inconnu vous aborde...

Laura Kasischke est une écrivaine américaine née en 1961.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Esprit d’hiver - Laura Kasischke

Décevant
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   "Essaie de te rappeler comme elle était adorable pour tenir quand elle sera adolescente"
   
   Holly et son mari Éric s’apprêtent à fêter Noël, avec leur fille adoptive âgée de 15 ans. Ils ont prévu d’accueillir famille et amis pour cette journée de fête. Mais très rapidement tout va de travers : Holly se réveille plus tard que d’habitude et du coup est en retard pour s’occuper des préparatifs ; Éric, son mari, parti chercher ses parents à l’aéroport, tarde à rentrer, il l’appelle pour la prévenir et elle sent bien qu’il n’est pas comme d’habitude et pour cause… Sa fille ne répond pas au sourire de sa mère et se comporte de façon désagréable. Les uns après les autres, les invités appellent pour dire qu’ils ne pourront pas venir. En effet, une tempête de neige les empêche de prendre la route…
   
   J’avoue que j’ai été déçue par ce roman dont j’attendais beaucoup en raison de critiques élogieuses et du coup de cœur que j’avais eu à la lecture de son précédent opus "Les revenants". À aucun moment je n’ai réussi à rentrer dans ce récit décrit comme une montée en puissance de l’angoisse. Il m’a au contraire paru cousu de fil blanc… Rien de bien original dans le fait de se retrouver seule face à sa fille le jour de Noël suite à une tempête de neige… Je n’ai pas non plus adhéré au conflit larvé entre ces deux femmes… Sans compter le sordide dénouement… Certes c’est bien écrit mais sans surprise et je n’ai pas réussi à trouver un intérêt à ce huis clos qui m’a paru bien superficiel.
   
   Un livre à côté duquel je suis totalement passée -si j’en crois l’enthousiasme des uns et des autres- et qui restera pour moi une vraie déception! Dommage!
    ↓

critique par Éléonore W.




* * *



Conte (à rebours) de Noël
Note :

   "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie, jusque chez eux", c'est avec cette phrase étrange et une envie forte et obsessionnelle de l'écrire, qu'Holly s'est réveillée en ce matin de Noël. Une phrase qui reviendra comme un frisson et une malédiction tout au long de ce huis-clos pétrifiant.
   
   Nous sommes dans le nord de l'Amérique, une ville bloquée par la neige, le vent, la glace, un blanc enveloppant comme un linceul, une maison dans laquelle une mère et sa fille de 15 ans, vont se découvrir dans un face à face terrifiant.
   
   Agée de 15 ans Tatiana a été adoptée dans un orphelinat russe au fin fonds de la Sibérie par Holly et son mari, ressortissants américains. Les images de cet endroit, mouroir d'enfants abandonnés et en maltraitance, ont longtemps hanté Holly qui a fait tout son possible pour les occulter.
   
   En ce jour de Noël, bloquées dans cette maison par la neige et le blizzard, les heures sombres et les souvenirs douloureux les heurtent, le quotidien tranquille bascule progressivement dans le drame.
   
   La tension est palpable et l'affrontement inévitable. Holly perd le contrôle et Tatiana devient inaccessible.
   
   Laura Kasischke mène avec une précision chirurgicale, un thriller psychologique où le lecteur assiste au naufrage d'un amour passionnel entre une mère et sa fille. L'auteur sait très bien installer dans ses livres une ambiance inquiétante. Ici elle est glauque et morbide. La fin glaciale.
   
   Entre psychose et folie, le lecteur est entraîné dans une journée qu'il n'est pas près d'oublier.
   
   Un petit bémol, peut être que les scènes domestiques, dans la cuisine avec les repas en préparation, le ménage, m'ont un peu ennuyée mais c'est tellement empreint d'étrangeté...
   
   En tout cas à lire... avant Noël
    ↓

critique par Marie de La page déchirée




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Beauté tragique
Note :

   Chaque fois que Holly a les idées noires, elle fait claquer dans sa tête un élastique imaginaire et pense à autre chose. Ce truc lui a été suggéré par un psychothérapeute et elle s’y est tenue. Sauf que ce matin de Noël, le procédé ne fonctionne plus si bien.
   
   Holly s’est réveillée très tard, après un cauchemar d’où subsiste un leitmotiv "c’est comme si quelque chose les avait suivis depuis la Russie"
   
   Ce voyage en Russie, en Sibérie plus exactement, elle et son mari Eric l’ont effectué 13 ans plus tôt, pour adopter un enfant dans un orphelinat. L’enfant, ce fut Tatiana, "Bébé Tatty", âgée de quinze ans aujourd’hui.
   
   Noël devrait être un jour heureux, un jour anniversaire, mais Holly est poursuivie par la pensée qu’une malédiction s’est abattue sur la famille. En même temps, elle doit s’occuper de tâches ménagères urgentes ; préparer un repas de fête pour une dizaine d’invités. toute envahie qu'elle est, par de sombres évocations : cette bosse qui pousse sur la main d’Eric, les nombreux deuils qu’elle a endurés dans sa famille (A 50 ans à peine, elle est la seule survivante), son corps mutilé qu’elle n’a jamais accepté. Holly, victime ainsi que les femmes de sa famille d’un gène défectueux, avait dû, encore jeune, se faire amputer des organes génitaux. Tatiana, l'enfant parfaite, n'a jamais vu un médecin.
   
   Tatiana est l’enfant rêvée de Holly ; c’est un poème de Wallace Stegner "Esprit d’hiver" qui a présidé à cette rêverie exotique d’une Russie légendaire, et amené Holly à adopter un bébé, forcément magnifique, arraché au sordide d’un orphelinat sibérien.
   
   Il est maintenant onze heures et Tatiana ne se lève pas. Lorsque elle fait son apparition, elle est bizarre, absente, pensive, ou encolérée, inatteignable, changeant tout le temps de vêtements, se réfugiant souvent dans sa chambre.
   
   La famille et les amis auraient dû arriver, mais une soudaine tempête de neige retient tout le monde sur la route, ou à la maison. L’i-phone de Holly sonne fréquemment avec pour entrée en matière Hard-Rain-s-gonna-Fall, tragique sonnerie de téléphone. Un climat de frayeur s’installe et va crescendo envahissant toute la maison les actions et objets les plus communs. La détresse de Holly s’exprime à travers les actions et les souvenirs les plus ordinaires aussi bien que dans ses réflexions : de la vaisselle brisée accidentellement, des odeurs bizarres pas vraiment identifiables, l’évocation de poules qui s’étripent, l’accoutrement de Tatiana (cette robe noire et ces chaussures hideuses d’où viennent-t-elle?), ces reflets bleutés qui effraient et fascinent sur le visage de sa fille, le téléphone qui renvoie un rire enregistré, et toutes les pauvres ruses de Holly pour s’écarter d’une vérité qui pourtant la serre de plus en plus près. A travers Holly et ses divagations se fait aussi entendre la voix de Tatiana, accusant sa mère de n'avoir pas pris ses responsabilités.
   
   Holly a écrit des poèmes autrefois, mais ne parvient plus à écrire depuis longtemps. Tatiana devait en quelque sorte remplacer cette œuvre absente; mais l'adolescente en chair et en os, pose d'autres problèmes...
   
   C’est là un monologue, nous sommes enfermés dans la conscience de Holly. Il est judicieux que ce soit écrit à la troisième personne, pour donner un peu de hauteur.
   
   On retrouve les métaphores préférées de Kasischke sur la neige (Les mêmes ont pu séduire dans "Un oiseau blanc dans le blizzard"), sur la fascination opérée par le sang et la viande (on se souvient là de "La vie devant ses yeux") et il s'agit aussi de la confrontation d'une femme avec ce qu'elle savait mais voulait ignorer. On peut y voir aussi une réflexion sur les fantasmes liés au désir d'être mère, des variations réussies sur l'angoisse de mort. un récit riche et dense avec une certaine économie de moyens.
   
   La fin nous permet de revisualiser les diverses scènes avec un supplément de beauté tragique.
    ↓

critique par Jehanne




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Thriller
Note :

   Après "Les revenants", roman très remarqué à la rentrée dernière, l’auteur nous propose un huis clos entre une mère et sa fille adoptive le jour de Noël, alors qu’une tempête de neige empêche les invités de les rejoindre. Holly après une soirée trop arrosée avec son mari se réveille tard avec l’intuition que quelque chose les a suivis depuis la Russie jusque chez eux. Cette phrase sibylline s’incruste dans son esprit et, au fur et à mesure de la préparation du repas, revient comme un leitmotiv.
   
    Restée seule avec sa fille Tatiana après le départ de son mari parti chercher ses parents à l’aéroport, elle refait le parcours qui les amenés à l’adoption de cette petite fille de 22 mois parquée dans un orphelinat sordide de Sibérie. Aujourd’hui, Tatty a quinze ans. L’enfant facile, gâtée et adorée de ses deux parents s’est transformée en une adolescente susceptible, surtout en ce matin de Noël où elle semble distante et mutique, s’enfermant dans sa chambre à la moindre remarque de sa mère. La tension monte, l’agacement contrôlé de Holly, cette phrase obsessionnelle, l’attitude désinvolte voire méchante de Tatiana, concourent à épaissir l’atmosphère claustrophobe de page en page. Quelque chose doit arriver.
   
    Par petite touche le malaise s’installe. Tout l’art de Laura Kasischke est dans cette capacité à distiller l’angoisse qui mène au drame. Une trop belle enfant à la peau bleutée, une porte de l’orphelinat qui n’aurait jamais dû être ouverte, un geste de l’infirmière difficile à interpréter, autant de petits cailloux qui jalonnent les souvenirs d’Holly jusqu’à la révélation.
   ↓

critique par Michelle




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Ensorcelée par cette voix désolée
Note :

   Avec "Esprit d'hiver" qui fait écho au poème de Wallace Stevens "Bonhomme de neige" dont le vers "Il faut posséder un esprit d'hiver" éveille des réminiscences peu agréables dans l'esprit de Holly, personnage principal du récit, Laura Kasischke signe un roman qui est pour moi un coup de cœur.
   
    L'esprit de l'hiver imprègne ce huis clos à deux personnages, Holly et Tatiana, sa fille adoptive d'origine russe. Les uns après les autres les invités de Holly se décommandent renonçant, à cause de la tempête, à partager le repas de Noël que Holly est en train de préparer. Isolées du monde par la neige qui recouvre le paysage dans cette région du Michigan où les hivers sont rigoureux, la mère et l'adolescente se retrouvent dans une solitude à deux qui va se révéler pesante.
   
    Il semble, en effet, que rien ne peut se dérouler normalement ce jour-là, à commencer par l'angoisse qui saisit Holly à son réveil tardif. Pourquoi cette pensée néfaste s'impose-t-elle à elle : "Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux". Pourquoi le souvenir récurrent de l'adoption de Tatiana, en Sibérie, il y a quinze ans de cela, vient-il la perturber? Et surtout pourquoi Tatiana, si belle, si aimante et si aimée, a-t-elle ce comportement bizarre envers sa mère?
   
   Le récit s'inscrit dans une seule journée et comporte de fréquents retours en arrière sur le passé de Holly, sur l'enfance de Tatiana, créant un leitmotiv obsédant. Holly parle de son désir d'enfant, elle qui ne peut être mère, de son désir d'être poète, elle qui ne peut écrire. Les images de l'orphelinat sinistre en Sibérie où la vie d'un bébé ne tient qu'à un fil hantent sa mémoire. Le lecteur se sent, comme Holly, prise au piège de toutes ces pensées inquiétantes. Les rosiers du jardin protégés par des sacs sont semblables à des petits crânes emplis de roses, des esprits faits roses, la poule Sally que Tatiana aimait tant a été déchiquetée par les coups de bec de ses compagnes, le rôti est une chose morte que Holly doit sortir à toute hâte de la maison… Laure Kasischke avec un talent considérable distille l'angoisse à dose infinitésimale mais progressive et continue. Son style poétique, fait entendre des dissonances, provoque des perturbations en nous. L'auteur utilise la métaphore pour peindre la souffrance de Holly comme un paysage intérieur hivernal où tout semble étouffé, ou les bruits paraissent amortis, où la souffrance est comme recouverte d'un linceul.
   
   J'avoue avoir été complètement ensorcelée par cette voix désolée qui est celle de Holly, touchée par le sentiment de détresse et de solitude, fascinée par tous les non-dits du roman que nous percevons dans la grisaille de l'hiver. Il faut être un grand écrivain pour faire sentir tout cela, pour communiquer une telle émotion sans avoir besoin de dire, juste par la suggestion, puis peu à peu, en semant des indices de çà de là, légers comme des flocons puis formant un tout pour nous amener à comprendre! Une très belle lecture! Une réussite!

critique par Claudialucia




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