Lecture / Ecriture
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Kinderzimmer de Valentine Goby

Valentine Goby
  La note sensible
  Dès 10 ans: Le cahier de Leïla
  L'échappée
  Qui touche à mon corps je le tue
  Des corps en silence
  Banquises
  Kinderzimmer
  La Fille surexposée
  Une preuve d'amour
  Un paquebot dans les arbres

Valentine Goby est une écrivaine française née en 1974.

Kinderzimmer - Valentine Goby

Difficile et impitoyable
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
    Le livre débute dans une classe de lycéens avec l'intervention de Françoise, rescapée du camp de concentration de Ravensbrück. Elle raconte pour que l'oubli n'arrive jamais.
   
    Mais les souvenirs l'envahissent et elle redevient Mila la résistante, toute jeune femme, arrêtée en 1944 et mise dans un train avec 400 autres. Passionnée de musique et enceinte, elle arrive au camp et découvre l'innommable, l'inconcevable.
   
    Le quotidien est décrit, dépouillé, détaillé dans les plus petits gestes de survie de Mila et de ses compagnes d'enfer.
   
    Les mots frappent, happent, salissent pour dire la violence, la peur, la faim, le froid, les coups. De l'Appell à 3 h 30 dans la nuit, la glace, la neige au coucher dans des châlits grouillant de la pire des vermines, Mila découvre une nouvelle existence, apprend un nouveau vocabulaire, des codes qu'aucune civilisation ne pourra jamais écrire.
   
    La solidarité, infime et fragile, réchauffe et permet de rêver, la Marseillaise murmurée et les recettes de cuisine récitées sur le ton d'un humour désespéré permettent à ces femmes la traversée de l'horreur.
   
    Mila accouche et découvre la Kinderzimmer, la chambre des enfants. Dans un autre lieu, un autre temps c'est l'évocation de tendresse, d'amour et douceur infinie. Ici, Mila est confrontée à l'autre réalité, celle du camp, des bébés de trois mois pas plus, ils sont vieux déjà, à bout et en manque de tout.
   
    Avec cette naissance, c'est un peu de la normalité d'avant qui entre dans le camp, un espoir ténu.
   
    L'écriture de Valentine Goby est remarquable, elle prend le lecteur par la main et lui dit regarde, c'est toi Mila.
   
    Avec elle, nous apprenons la langue du camp, les mots pour décrire l'abject, la façon de se tenir droite pendant l'Appell et chantonnons aussi pour vivre. Nous sentons, suffoquons, les effluves crasseuses et morbides.
   
    L'expérience est dure, elle râpe, elle brûle. Le livre devient par ce jeu de syntaxe brillant, ces mots scandés, ces descriptions sans concession, une aventure littéraire.
   
    Le camp vu par des femmes, par leur corps transformés et mutilés.
   
    Difficile et impitoyable témoignage où l'oubli ne peut advenir.
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critique par Marie de La page déchirée




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Une formidable force de vie
Note :

   "Tenir encore, malgré l'hypothèse du gaz."
   
   Lors d'une intervention dans un établissement scolaire, la question d'une jeune fille vient perturber le discours bien rodé de Suzanne Langlois venue témoigner de son internement dans un camp de concentration en 1944. "Alors quand avez-vous compris que vous alliez à Ravensbrück?" Elle prend alors conscience de l'ignorance qui était la sienne à cette époque et émet le souhait: "Oh, retrouver Mila, qui n'avait pas de mémoire. Mila, pur présent."
   
   Mila qui est enceinte à son arrivée au camp et se demande si cette grossesse peut influer positivement ou non sur sa survie. Mila qui se raccroche à des faits ténus-le fait qu'un chien SS ne l'ait pas mordue- pour ne pas se jeter sur les barbelés électrifiés . Mila qui va découvrir l'impensable: cette chambre des enfants, Kinderzimmer, oasis de survie dans un univers voué à la destruction.
   
   J'ai tout aimé dans ce roman : la manière dont est relatée l'arrivée,le fait que pour la jeune femme "rien n'a encore de nom", que "le camp est une langue", "Le camp est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier." Comment évoquer de manière plus juste ce qui a dépassé l'entendement?
   
   La solidarité, "Vivre est une œuvre collective", le sabotage minuscule mais efficace, l'humour-mais oui!-l'imagination font qu’un des moments les plus beaux et les plus forts du roman est l'effervescence des détenues créée par l'accouchement de la jeune résistante : chacune apporte sa contribution et leurs paroles "tissent un châle de voix melliflues autour de Mila revenue". La joie parvient à forer son chemin dans cet univers où la mort peut surgir à tout instant.
   
   Valentine Goby revient aussi sur un de ses thèmes de prédilection, le corps des femmes, mais sans voyeurisme ni pathos. Avec son écriture sensible et imagée, elle tient la note juste tout au long de son roman et parvient à faire sien l’univers concentrationnaire sans tomber dans les pièges inhérents au thème en soulignant toute l'ambiguïté des situations. On y bascule en effet de la tendresse à la cruauté en un clin d’œil et il faut l'accepter.
   
   Il se dégage de ce roman une force exceptionnelle et un pouvoir quasi envoûtant (je n'ai pas pu le lâcher une fois commencé). Je redoutais le caractère effroyable des situations (et il existe bien sûr) mais ce que je retiendrais finalement de ce livre c'est sa formidable force de vie. Trois mois ont été nécessaires pour que je saute le pas ! Merci aux copines qui, par leurs billets, ont su faire taire mes craintes!
   
   Un livre revigorant - qui m'a sortie en outre d'une panne de lecture- et un grand coup de cœur!
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critique par Cathulu




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Quelle claque !
Note :

   C'est par ce roman que je découvre l'auteur. Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre. Mais ouf... quelle claque! Quelle lecture. Je suis sortie de là complètement bouleversée, amochée. Et ce n'est pas le premier roman "camp de concentration" que je lis. Mais à chaque fois, je suis complètement virée à l'envers. Et dans ce cas-là, doublement. Car il s'agit - en partie - d'enfants.
   
   Suzanne raconte son histoire aux lycéens. Puis soudain, une question. Une question différente. Celle qui la fait sortir de la grande histoire et qui lui fait revivre la sienne. Ou celle de Mila. Celle en elle qui a vécu le camp.
   
   Mila a été arrêtée en tant que résistante parce qu'elle codait et passait des messages, du fond de son magasin de musique. C'est bien après les événements qu'elle se souvient vraiment de Ravensbruck. De ses sensations sur le moment, alors qu'elle ne savait pas trop vers quoi elle se dirigeait. Vers l'horreur. L’innommable. Mila était enceinte à son entrée au camp. Ce qui, vous pouvez l'imaginer, n'avait rien d'un heureux événement. De plus, elle ne sait pas du tout ce qui l'attend. Personne ne lui a rien expliqué. Elle va donc découvrir le kinderzimmer. La pouponnière. Version nazie. Un lieu d'horreur mais aussi un lieu où il y a - parfois - un peu d'humanité.
   
   C'est une histoire puissante qui nous est racontée. Puissante et essentielle. Oui, il y a l'horreur. La maladie et la mort qui règne. Il y a la déshumanisation, la saleté, la peur et la faim. Mais il y a aussi, des fois, juste des fois, de la solidarité, la tentative de s'accrocher au moindre brin d'espoir, au moindre fragment de vie normale. Ce roman m'a secouée à la fois par sa cruauté (le pire ayant été la femme qui nourrit ses bébés chats avec le lait destiné aux bébés des prisonnières avant de nourrir ces derniers... j'ai dû refermer le livre un moment) et par les sentiments forts qui s'en échappent (Georgette, Teresa, Noël, les discussions, le personnage de la puéricultrice, inspiré de Marie-José Chombart de Lauwe, personnage réel).
   
   Un roman beau et terrible à la fois. Une plume pudique et frappante. On sourit, on pleure et surtout, on espère avec ces femmes qui luttent malgré tout et qui résistent à leur façon, par de petits gestes quotidiens, qui leur prouve qu'elles sont encore vivantes. Et en espérant, en ces enfants. Et jamais on ne parlera trop de cette horreur. Pour - surtout - ne pas recommencer

critique par Karine




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