Lecture / Ecriture
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L'invention de nos vies de Karine Tuil

Karine Tuil
  Six mois, six jours
  Tout sur mon frère
  Du sexe féminin
  L'invention de nos vies

Karine Tuil est un écrivain français née en 1972 à Paris.

L'invention de nos vies - Karine Tuil

Quel prix pour cet automne ?
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   "Je n’ai jamais pu faire le deuil de notre histoire"
   
   Sam Tahar est un avocat réputé aux États-Unis. Réputé car brillant, ses plaidoiries font l’unanimité et l’admiration de ses collègues. Il est marié à une jeune femme juive dont le père n’est autre qu’une des plus grosses fortunes d’Amérique. Ils ont ensemble deux enfants.
   
   Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si sa vie ne reposait en fait sur une imposture! Car Sam n’est pas sa véritable identité. Pour devenir ce qu’il est, il a "emprunté" celle de son ami d’enfance juif, Samuel, écrivain raté qui vit en France avec Nina. A l’époque, Nina avait trompé Samuel avec Sam ou plutôt Samir, avant de choisir Samuel plus par pitié que par amour. Alors Samir, ravagé par la rupture, était parti à l’autre bout du monde. Afin de faciliter sa recherche d’emploi, il transforme Samir en Sam, s’inventant des parents décédés dans un accident de voiture, et une filiation juive, alors que sa mère vit toujours dans une banlieue HLM et qu’il a même un demi-frère.
   
   Tout bascule le jour où Nina tombe sur un reportage télé où elle reconnait Samir, et se rend compte qu’il a pris l’identité de Samuel, avec qui elle vit toujours. Eberlués tous les deux, Samuel la défie de le recontacter, ce qu’elle fait…
   
   Dans de précédentes chroniques -"Six mois six jours" et "Tout sur mon frère"-, j’avais dit tout le bien que je pensais de l’écriture de Karine Tuil. Je crois que ce livre est encore plus puissant que les précédents, autant par son écriture ciselée et hachée que par les thèmes qu’elle aborde avec infiniment de talent, faisant de cette histoire "banale" un roman éblouissant qui vous tient en haleine jusqu’à la dernière page. Il aborde l’air de rien des thèmes d’actualité, comme la différence de classes, les discriminations sociales et raciales, les banlieues, les familles recomposées pour ne pas dire décomposées. Et la brutalité d’un monde où il n’est pas si facile de se faire une place si l’on vient d’en bas, sans réseau ou sans appui. Résultat : Un roman brillant, qui vous scotche, formidablement bien construit, qui permet de réfléchir à notre monde contemporain.
   
   Espérons que ce livre fera partie de la sélection Goncourt et qui sait qu’il le remportera, gageons si ce n’est le cas qu’il se taillera une place de choix et amplement mérité dans les récompenses de cet automne. Soif de pouvoir, mensonges, sexe, Karine Tuil n’épargne rien ni personne et nous livre son regard acéré et lucide, se payant même le luxe d’un clin d’œil à l’affaire DSK. Elle s’appuie sur ce trio et triangle amoureux pour nous offrir son analyse fine et percutante des comportements de nos contemporains, à travers la description de personnages à la fois banals et complexes. J’ai adoré les notes en bas de page qui donnent de la crédibilité au récit et surtout du poids à tous ces anonymes qui côtoient les puissants, les nantis, ceux pour qui tout est simple. Peut-être ne regarderons-nous plus les autres de la même façon, quoique j’en doute. Je regrette d’ailleurs parfois que la littérature qui sait soulever tant de questions ne permette pas tant que ça à nos semblables de modifier leurs comportements.
   
   Ajoutez à cela un titre que je trouve très beau et beaucoup de culot de la part de la romancière dans son questionnement sur l’identité : Qui sommes-nous? A qui le devons-nous? Quel droit avons-nous de porter un regard méprisant sur autrui? Un roman sans concession mais terriblement vrai et profond.
   ↓

critique par Éléonore W.




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La fin est très bien
Note :

   Nina et Samuel vivent une existence plutôt tristounette dans un studio à Clichy-sous-Bois. Lui, est travailleur social et elle mannequin pour Carrefour. Samuel écrit depuis longtemps et vise la grande édition. Ses manuscrits sont toujours refusés. Nina voudrait un enfant, elle frise la quarantaine, mais Samuel a toujours dit non. Enfant adopté, et deux fois orphelin, écrivain raté, il n’a plus envie de grand-chose.
   
   Il y a vingt ans, étudiants ils vivaient déjà ensemble, lorsque leur ami commun Samir Tahar avait séduit Nina. Samuel l’avait regagnée suite à une tentative de suicide. Depuis, vingt ans se sont écoulés, et Samir a disparu de leurs vies.
   
   Le couple tombe sur un reportage à la télévision : Samir est devenu un avocat réputé, et a épousé la fille d’un riche entrepreneur juif; il vit fastueusement à New-York. En outre, il ne s’appelle plus Samir… mais Samuel! Et se prétend juif comme son ex-ami dont il a emprunté la biographie, ou du moins ses grandes lignes. En effet, Samir n’a obtenu son statut enviable, qu’au prix d’un mensonge sur ses origines. Sa vieille mère et son demi-frère maghrébins comme lui, vivent toujours dans la banlieue ouvrière dont il est issu, et nul ne sait leur existence, de même qu’ils ne connaissent pas la famille fondée par Samir aux Etats-Unis.
   
   Samuel est jaloux et furieux contre son ex-ami, et Nina se souvient qu’elle l’a aimée… ils vont entrer en contact avec lui. Samuel veut s’assurer des sentiments de Nina à son égard, clarifier une situation depuis toujours bancale, et demander des comptes pour le vol de son identité.
   
   La vie de ces trois personnages va changer complètement, suit à cette entrevue, et à d’autres péripéties. On se doute que Samir va devoir refaire face à ses origines…
   
   C’est un récit qui coule comme un grand fleuve impétueux, bouillonnant, parfois majestueux, charriant une grande quantité d’alluvions. Abondance de phrases, d’adjectifs, de mots, ponctuation riche et marquée. Pour décrire une situation ou qualifier un élément, l’auteure emploie souvent plusieurs mots synonymes séparés par des tirets. Voilà qui instaure un certain rythme saccadé, violent. La narration se perd dans de longues digressions concernant la sexualité exubérante de Samir, les processus de naufrages lorsque les personnages ont tout perdu (ce qui leur arrive souvent) et les moments d’exaltation lorsque les mêmes sont follement heureux ou en tout cas bouleversés. C’est un récit cyclothymique (de nos jours on dit "bipolaire" je ne m’y habitue pas…) où l’on passe des sommets aux bas-fonds sans vraies transitions.
   
   De nombreux personnages secondaires font de brèves apparitions et tous ont droit à de mini-biographies comme notes en bas de pages, ce qui m’a induite en erreur au début : j’ai eu l’impression qu’il y aurait un procès, et que ces notes avaient pour but de présenter les témoins qui viendraient à la barre!!
   
   La colonne vertébrale qui tient le récit, c’est le personnage de Samir, dont le parcours et la personnalité intéressent et posent de vraies questions ; les autres ne sont que des faire-valoir ; le personnage de Nina m’a déçue, je l’aurais aimé plus consistant.
   
   La fin est très bien.
    ↓

critique par Jehanne




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L'amour que l'on donne ou pas
Note :

   Samir Tahar est d'origine musulmane et a fait de brillantes études d'avocat. C'est sur un malentendu autour de son prénom qu'il se fait embaucher dans l'un des plus prestigieux cabinets d'avocats de Paris.
   Il devient Sam, juif séfarade, orphelin, et commence à construire son passé sur le mensonge et la dissimulation.
   Imposture, pour fuir une banlieue pauvre, une vie de misère, une discrimination sociale, une famille de l'ombre, imposture pour enfin lever la tête, être reconnu pour ses valeurs et voir le soleil.
   Sam est prêt à tout pour réussir, tout.
   Son patron voit en lui plus qu'un collaborateur et lui confie la direction de sa succursale new-yorkaise.
   Son mariage avec Ruth, héritière richissime d'une famille juive américaine influente et toute puissante, le hissera dans la sphère des nantis et intouchables.
   
   Opportuniste, séducteur, Sam reste prisonnier de ses mensonges mais il s'en arrange. Il aime le luxe, les femmes, l'argent, la réussite, la gloire. Il est redoutable dans le milieu professionnel et n'a aucun état d'âme.
   Mais des personnes venues de son histoire cachée resurgissent. Nina une femme qu'il a passionnément aimée il y a 20 ans mais qui lui a préféré Samuel, son ami d'études, auquel il a justement volé son passé et puis un demi-frère oublié.
   
   Karine Tuil écrit un roman intense sur la réussite mais aussi les faux-semblants, sur le succès et la manipulation, sur ces petits arrangements que chacun s'autorise. Elle nous entraîne dans une spirale infernale où l'appartenance à une communauté est condamnable et le racisme social exacerbé.
   Elle nous montre la notoriété inhumaine et la déchéance totale sur fond de puritanisme américain poussé à l'extrême où la vie d'un individu est pillée, piétinée sans égard.
   
   Une écriture vive, qui bouscule au début et rend la lecture impérative. Le style est saccadé, original et les notes en bas de page confèrent une authenticité dans le récit.
   
   On est happé par l'intensité de l'histoire, par le rythme incessant et la chute qui n'en finit pas pour ces personnages complexes et attachants dans leurs doutes, leurs rêves.
   
   C'est aussi une histoire sur l'amour, celui que l'on donne ou pas, celui que l'on reçoit ou pas, et sur ceux qui sont aimés ou pas.

critique par Marie de La page déchirée




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