Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Une part de ciel de Claudie Gallay

Claudie Gallay
  Dans l'or du temps
  Les déferlantes
  Seule Venise
  L'amour est une île
  Une part de ciel

Claudie Gallay est une écrivaine française née en 1961.

Une part de ciel - Claudie Gallay

La vie n'est pas un long fleuve tranquille
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Il y a Carole, Philippe et Gaby, frère et sœurs éloignés par la vie, par le choix aussi de Carole de partir, il y a 10 ans, de quitter Val de Seuls, hameau situé près du parc de la Vanoise.
   Trois semaines avant Noël, elle revient parmi les siens, attendre leur père. Signalant à chaque fois son retour d'escapade par l'envoi d'une boule enneigée, ils se retrouvent là comme avant, comme le faisait leur mère à attendre le retour du père prodige. Des boules enneigées, symbole d'une fin d'abandon, l'impression que tout va reprendre sa place. C'est vrai que la collection de boules est impressionnante!
   
   Comme toujours dans une famille, il y a des choses à raconter, à ressasser, à rappeler. Pour trouver et se retrouver aussi, en levant les non-dits et l'éternel secret familial littéraire, qui fait du lecteur un ami de ces personnages un peu secoués.
   
   Carole vit à Saint-Etienne tandis que Philippe et Gaby sont restés dans la montagne. Chacun son chemin, sa route et pourtant dans l'attente d'un père toujours sur le départ, les souvenirs affleurent, l'enfance est loin et le temps a passé, pour qui pour quoi?
   
   Même si Claudie Gallay nous habitue avec ses personnages au parcours douloureusement difficiles, elle nous émeut toujours par les histoires fortes qu'elle écrit.
   Que ce soit le combat pour sauvegarder une région d'un modernisme ravageur ou le rêve de Philippe de baliser le passage d'Hannibal sur son éléphant dans la région, ou de la fidélité de Gaby à Ludo petit voyou, en passant par Carole et sa traduction de la vie de Christo artiste et porte parole de l'art éphémère, le lecteur prend part à la vie de ces hommes et femmes.
   
   Roman de l'intime, il est servi par la plume complexe et douloureuse de Claudie Gallay.
   
   Elle a le talent de taire et de ne pas s'attarder sur ce qui fait souffrir et donne l'importance aux gestes les plus communs.
   Toute comme la vie, remplie souvent de rien, parce que trop fait souvent mal.
   ↓

critique par Marie de La page déchirée




* * *



Comme les pièces d'un puzzle
Note :

   Claudie Gallay n’a décidément rien perdu du talent qui lui permet de mouler ses personnages par la seule force des mots. Dès l’incipit du roman, la narratrice prend vie à travers l’écriture d’un récit en forme de journal où elle note les conditions de son retour dans la vallée de son enfance. Carole retrouve son frère Philippe et sa sœur Gaby, qui n’ont jamais quitté la région. En ces premiers jours de décembre, Carole ne sait pas encore quelle sera la durée de son séjour, mais le motif de son voyage apparaît rapidement telle une convocation quasi immanente de leur père. Celui-ci s’est fait une spécialité d’adresser à sa famille des boules de verre contenant paysages et flocons de neige artificiels en guise d’avertissement de ses passages prochains. Ces messages impérieux autant qu’imprécis agissent toujours sur la fratrie, assignation à une attente inquiète nourrie de souvenirs et d’espoirs…
   
   Le fond des préoccupations de Carole s’épanouit sur cette vacuité forcée aux cours de l’expectative sans limites provoquée par l’envoi du vieil homme. La narratrice retrouve dans cette vallée retirée les connaissances qui ont accompagné sa vie jusqu’à son départ pour d’autres horizons. Entre-temps, Carole s’est mariée, est devenue professeur de cuisine dans un lycée professionnel en même temps que traductrice pour un éditeur de Saint -Étienne. Mais son compagnon— qu’elle nomme toujours le père des filles— l’a quittée et celles-ci, devenues adultes, viennent de partir aussi pour de lointaines expériences. Le cœur de Carole est vide et lourd, disponible pour la nostalgie et l’introspection.
   
   J’aime l’art de Claudie Gallay qui sait dessiner avec vigueur des personnages entiers, sincères et durs : Les trois membres de la fratrie, aux destins bien différents, mais aussi moult personnages secondaires dont les silhouettes peuplent avec vraisemblance les paysages brumeux et pluvieux de la montagne industrieuse. Les états d’âme de ses personnages permettent de développer tour à tour bien des aspects de la vie, conférant une valeur universelle aux cas particuliers décrits. Il est question avec finesse de l’avenir de cette vallée, entre respect des activités traditionnelles et pulsion d’ouverture à une économie touristique, mirages de profits et de dynamisme social. Au plan personnel et affectif, ce retour aux sources peut-il réchauffer les cendres du passé? Que propose Jean, ami d’enfance et premier amour avec ses multiples attentions? Que dit cette chasse aux clichés de l’attente et des ombres qui couvent dans les non-dits des habitants de la vallée?
   Le nœud de l’affaire se pressent dans le rapport de Philippe et de Carole à Gaby, la benjamine. Elle est des trois celle qui semble la plus perdue, celle qui fait toujours les mauvais choix, celle que la vie n’aime pas. À la manière du Petit Poucet, Claudie Gallay sème tout au long des lignes du roman des éléments de souvenirs qui peu à peu s’organisent comme les pièces du puzzle de Diego, le restaurateur. Dans le passé, la famille a vécu un terrible drame, l’incendie de leur maison, au cours duquel leur mère, figure tutélaire détenant le pouvoir idéalisé d’aimer, a dû choisir… Et ce choix, forcé ou non, a inscrit de manière indélébile l’avenir de chacun.
   
   Tout est là, cette responsabilité que nous portons à notre égard comme à celui des êtres que nous aimons : Nos parts d’ombre et de lumière, nos élans et nos obstacles, nos pulsions de vie et nos désirs de mort. Les touches de peinture que posent les mots de l’auteur révèlent les drames intimes et les réparations fragiles. La surprise, en toute analyse, apparaît justement dans le secret des forces accumulées dans l’adversité. Qui s’en sort le mieux? Qui vit au plus près de sa nature profonde?
   
   La réussite de ce roman tient pour partie au contexte social et économique que Claudie Gallay excelle à bâtir. Elle est également une fine observatrice de la nature dont elle sait transmettre la beauté quotidienne, celle qu’on ne voit plus à force d’y vivre, autant que la grandeur quand les circonstances deviennent inhabituelles ou dangereuses. Elle développe surtout une manière d’écrire au ras de l’âme des personnages, donnant à chacun le ton exact qui l’habille de vérité. Je tiens "une part de ciel" pour une de mes meilleures lectures de ces dernières semaines et j’ai plaisir à partager mon admiration pour cette écrivaine. Puissiez-vous y trouver le même contentement…

critique par Gouttesdo




* * *