Lecture / Ecriture
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La ballade du café triste de Carson McCullers

Carson McCullers
  La ballade du café triste
  Reflets dans un œil d’or
  Frankie Addams

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La ballade du café triste - Carson McCullers

Nouvelles d'un enfant prodige
Note :

   Relire une (bonne) dizaine d'années plus tard un texte que l'on avait découvert au sortir de l'adolescence est toujours un exercice délicat. Ça passe ou ça casse. Le texte soumis à cet examen peut révéler de nouvelles richesses ou au contraire, se dégonfler comme une vieille baudruche dont le caoutchouc craquelé a mal supporté le passage des ans.
   
   Mais il n'est pas question de dégonflage pour "La ballade du café triste" qui rassemble sept nouvelles de Carson McCullers qui sont autant de chefs-d'oeuvre, et dont je viens de m'offrir le plaisir de les relire, cette fois en V.O. Et c'est bel et bien de plaisir qu'il faut parler, plaisir de gourmandise et régal pour les yeux, tant l'auteur parvient à susciter images et sensations, parfums et saveurs, mêlant ainsi l'évocation des petits bonheurs de vivre à celle de nos petites et grandes fêlures. Amour à sens unique (magnifique et tragique "Ballade du café triste"), rêves abandonnés (dans la très belle nouvelle autobiographique "Wunderkind" où une adolescente, pianiste prodige, réalise qu'elle ne pourra pas poursuivre sa carrière musicale), mythomanie compulsive ("Mme Zilensky et le roi de Finlande"), solitude, alcoolisme, autant de maux que Carson McCullers évoque avec sensibilité, tendresse et compréhension pour ses personnages, sans jamais sombrer dans un pathos excessif.
   
   Ces sept nouvelles sont servies par une grande finesse d'observation et une infinie délicatesse dans l'écriture - un mélange parfaitement dosé d'humour, de détachement et de compassion qui place le lecteur à l'exacte distance où le sujet de chacune de ces nouvelles se révèle dans toute son ambiguïté et toute sa complexité.
   
   Un chef d'oeuvre à lire de toute urgence si vous ne l'avez déjà fait! Et je ne pourrai trop vous encourager à lire ce livre en Anglais si vous le pouvez car les traductions françaises ne rendent pas tout à fait justice à l'écriture de Carson Mc Cullers...
   
   Nouvelles de ce recueil :
   Wunderkind, Le jockey, Madame Zilensky et le roi de Finlande, Celui qui passe, Un problème familial, Une pierre un arbre un nuage
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critique par Fée Carabine




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C'est la vie !
Note :

   Tentative peu concluante que la découverte de Carson McCullers. La préface de Jacques Tournier est très intéressante, et la vie et l’œuvre de cet auteur m’intriguait. Alors fidèle à mes bonne vieilles habitudes, j'ai choisi un recueil de nouvelles.
   
   La très longue nouvelle (plus de 120 pages) qui donne son titre à l'ouvrage concerne les relations entre une femme et deux hommes. Pas très original, me direz-vous, eh bien si justement. La femme, maîtresse femme, devrais-je dire, Amélia Evans, est un personnage haut en couleurs, qui semble régner en maître sur son commerce et sur la plupart des représentants de la gent masculine de la ville, clients de son café. Les hommes sont Cousin Lymon, bossu débarqué un soir et qui s'installe comme s'il était chez lui, et qui se fait tout à la fois détester et craindre. L'autre homme dont Amelia ne parle jamais est Marvin Macy avec qui elle a été mariée, pour le pire pour lui. Il lui a tout offert sans rien en échange et est parti au bout de dix jours. Voyou il était, voyou il est redevenu, condamné à plusieurs années de pénitencier et le voilà de retour. La tranquillité de la ville est fortement compromise.
   
   Un texte à la conclusion surprenante, qui se lit très bien malgré sa longueur.
   
   Suivent trois nouvelles qui ne m'ont pas vraiment marqué. Elles parlent de professeurs de musique dont une un peu mythomane, qui prétend avoir rencontré le roi de Finlande!
   
   Un autre récit raconte la triste histoire d'un jockey et d'un accident qu'il semble avoir causé un jour.
   
   "Celui qui passe", c'est un homme, John Ferris, qui voyage ; durant un séjour à New-York, alors qu'il cherche quelqu'un pour lui tenir compagnie, il rencontre son ex-épouse. Qui l'invite à manger.. Là dans cette famille il se rend compte qu'il n'est en toutes circonstances que celui qui passe. Ainsi va la vie.
   
   Et elle n'est pas simple dans "Un problème familial". Encore une fois le mari découvre sa femme ivre en rentrant du travail. Ils ont quitté avec leurs enfants le Sud chaud, humide, joyeux et sa famille à elle pour New-York, le froid, la grisaille et sa solitude à elle. Et pourtant le soir en la couchant, il éprouve une grande tendresse à son égard!
   
   Un beau texte "Une pierre, un arbre, un nuage" clôt ce recueil. Un jeune garçon livreur de journaux entre dans un bar pour boire un café. Un vieil homme un peu alcoolisé lui explique les pièges de l'amour. La vie se chargera bien de lui apprendre.
   
   À part Amelia, tous les autres personnages sont des êtres plutôt ordinaires et falots. Les gens insignifiants que nous pourrions rencontrer à tous les coins de rue. Des professeurs de musique et leurs élèves, une femme qui ment pour remplir le néant de sa vie, un mari confronté aux problèmes d'alcoolisme de sa femme, un jeune livreur de journaux face à un problème dont il ne comprend pas le pourquoi du comment.
   
   Je ressors avec un sentiment étrange de ce livre. Seules deux ou trois nouvelles m'ont réellement intéressé, pour certaines autres, j'ai vraiment le sentiment d'être passé à côté de quelque chose que je n'ai pas compris.
   
   Ces textes ont-ils vraiment vieilli? Ce n'était peut-être pas le bon moment pour moi de les lire? Cette lecture va-t-elle me donner envie de recommencer avec cet auteur? Seul l'avenir nous le dira.
   
   
   Extraits :
   
   - Elle aurait eu pourtant une certaine beauté sans cette tendance à loucher.
   
   - Les choses arrivées sans qu'on y prenne garde, des pensées enfouies dans l'obscurité de l'âme, deviennent soudain apparentes et lisibles.
   
   - À minuit on acheva la naissance du café. Chacun dit au revoir aux autres avec amabilité.
   
   - Celui qui est aimé a toutes les raisons de craindre et de haïr celui qui l'aime.
   
   - La maison n'avait pas été repeinte depuis des années. En réalité, Dieu seul savait si elle avait jamais été peinte.
   
   - En refermant son carnet d'adresses, il eut un élan un étrange sentiment de hasard d'éphémère, presque d'effroi.
   
   - Mr Brook était un être en demi-teinte.
   
   - Le crépuscule bleu lilas se fanait dans les rues humides et, à l'instant précis où l'autocar quittait le terminus, les lumières de la nuit brillaient sur la ville.
   
   - Sa main tâtonna vers ce corps et le chagrin se doublait de désir dans la complexité infinie de l'amour.
   
   - Derrière les vitres du bar, le petit jour était bleu pâle.
   
   - Il commence à apprendre l'amour dans le mauvais sens. Il commence tout de suite par l'apogée. Comprends-tu pourquoi c'est si désolant? Sais-tu comment l'homme devrait aimer?
   

   Titre original : The balad of the Sad Café. (1951)
    ↓

critique par Eireann Yvon




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Celui qui passe
Note :

   "...time always."
   ""You're still te same old boy, Johnny," Elizabeth said with a trace of old tenderness."
   

    Publiée dans la Revue Mademoiselle en 1950, la nouvelle (faussement proustienne) "Celui qui passe" (The Sojourner) figure désormais dans "La Ballade du café triste et autres nouvelles" (1951). Comme son titre l'annonce et comme le récit le prouvera, le Temps (associé à l'Art) est au cœur d'un texte hanté par l'effroi et la solitude.
   
    John Ferris revient de Georgie où il a assisté aux obsèques de son père. Il s’apprête à quitter New York pour rejoindre à Paris sa nouvelle compagne Jeannine (une chanteuse) et son fils Valentin. Il a quelques petites choses à faire dans cette claire journée d’automne [a cloudless autumn day] en attendant l'envol du lendemain matin.
   
    Fait du hasard : depuis un drugstore, il aperçoit Elizabeth, son ex-femme, marchant avec grâce dans la rue. Son cœur bat sauvagement [the wild quiver of his heart], son esprit est agité; il décide de la suivre un moment mais ne vient jamais à sa hauteur. De retour à l’hôtel il l’appelle au téléphone. His decision to call his ex-wife was impulsive. Bien qu'une soirée au théâtre soit prévue, elle l’invite à manger assez tôt en compagnie de son nouveau mari et de ses deux enfants. Ils ne se sont pas vus depuis huit ans.
   
   Composition :
    Tout commence par le voyage en Georgie qui prédétermine le récit : depuis l'annonce de la mort de son père John sait que "sa jeunesse est finie" comme son corps en témoigne. Surtout un rythme affectif ternaire (somme toute banal) se met en place : 1) il avait eu pour son père "une véritable dévotion" mais 2) "le lien entre eux s'était relâché avec les années"[the years had somehow unravelled this filial devotion]; toutefois, 3) cette mort prévisible "l'avait pourtant bouleversé de façon imprévue." [had left him with an unforeseen dismay]. Il reste le plus longtemps possible auprès des siens (mère et frère).
    La nouvelle présente deux parties d'inégales longueurs. L'attente à meubler qui devient par le fait du hasard une sorte de quête (incompréhensible selon lui puisque "son amour pour son ex-femme était donc mort depuis longtemps, il en était certain.", même s'il avait été anéanti de l'avoir perdue [the loss had almost destroyed him]) qui se transforme en une fuite dans le mensonge et l'illusion.
   
   le Temps - associations, images

    Au moment du petit déjeuner d'un beau jour d'automne, sans raison objective, Ferris éprouve un pressentiment : “quelque chose de désagréable l’attendait - quoi?”[something unpleasant was awaiting him - what it was, he did not know]. Anticipation sans représentation, sans image parce que sans objet déterminé.
    Auparavant, des images du passé ont fait leur apparition. Entre sommeil et rêve, avant le réveil (un peu à la façon proustienne), il a l’habitude d’entrevoir des villes qu’il connaît : ce matin là, ce sont des images de Rome. Un peu après, il consulte son carnet d’adresses et voit passer quelques noms auxquels il associe (quand ils sont lisibles) des bribes de souvenirs et au sujet desquels il se demande ce qu’ils sont devenus. "En refermant son carnet d’adresses, il eut un étrange sentiment de hasard, de brièveté, presque d’effroi." [a sense of hazard, transcience, almost of fear]
   
Le carnet d'adresses manifestait donc à lui seul l'absence de nécessité de sa vie, son chaos, sa dimension d'improvisation et d'éphémère.
    C’est alors qu’il aperçoit Elizabeth, véritable effraction dans son attente new-yorkaise. "Il ne comprenait pas pourquoi son cœur battait si fort ni pourquoi elle laissait derrière elle un tel sillage de grâce et d'insouciance." Il la suit, ne la rejoint pas alors que c'est possible et, rentré à l'hôtel, épuisé, serrant contre lui son bourbon coupé d'eau, décide de lui téléphoner.
   
   Chez elle

    Successivement, Ferris découvre le fils Billy, le nouveau mari, Bailey, homme courtois, enfin Elizabeth et sa fille. À chaque moment, quelques images viennent s’associer dans l’esprit de John. Dès qu’il aperçoit son ex-femme qui ressemble à une madone [it was a madonna lovelyness], il se représente sa vie à lui comme une vaine colonne au milieu de décombres ("Sa propre vie lui apparut dérisoire, solitaire, fragile colonne dressée parmi les décombres des années perdues, et qui ne supportait plus rien." [His own life seemed so solitary, a fragile column supporting nothing amidst te wreckage of the years] et il veut fuir sa position de spectateur, d'intrus [spectator, interloper].
    Comme Elizabeth est désolée de le voir pressé de partir, il explique qu’il est entre deux avions à cause de la mort de son père. Pendant que son ex-épouse loue cet homme qu’elle appelle Papie [Papa], il s’absente mentalement et voit le mort dans son cercueil. Devant l’incrédulité de Billy qui apprend que sa mère a été mariée à ce visiteur inconnu, ce dernier, dubitatif, interroge les mots et les images qui s’associent à leur vie passée - en particulier les raisons de leur séparation rappelées de façon cursive et condensée ("(...) - alcool, jalousie, querelles d'argent -" [jealousy, alcohol, and money quarrels]. Sur ce point, la métaphore de la démolition est renforcée par la traduction : "dislocation pierre par pierre (...) de leur amour conjugal." Enfin, à cause de Billy, il songe au fils de Jeannine qu’il n’apprécie guère, "qu'il voyait le moins possible, et qu'il préférait oublier.".
    Pendant que Bailey quitte la pièce pour aller faire manger Billy, à la demande de Ferris, Elizabeth se met piano.(1)
   
   Deux œuvres.

    Tout d’abord un Prélude et fugue de Bach dont l’évocation est significative parce que le visuel est insistant. Dominent à la fois la référence au liquide (couler avec une majesté tranquille [flowed with unhurried majesty], émergeant, submergé, et la mise en valeur de la notion de perfection (richesse infinie, sublime élégance, unique). Le plus important est dans la "construction savante" [elaborate frame] du mouvement : tout est contrôlé, le mélange et l’unicité, l’apparition et la disparition, la fluence et le calcul. Musique qui s’écoute pour elle-même. Musique d’une densité et d’une plénitude extrêmes... Une mise en œuvre du Temps. Rien d'extérieur ni de mémoriel ne vient se mettre entre la musique et l'auditeur.
   
    Elizabeth joue ensuite une mélodie familière, endormie au fond du cœur de John depuis de très longues années, qu’elle jouait souvent autrefois. Musique simple, paisible mais qu’il ne reconnaît pas. Mélodie fragile qui parle d’un autre temps, d’un autre lieu et qui renvoie au passé, à leur passé. Tout à l’heure, dans la Fugue, le thème principal pour être provisoirement noyé demeurait lui-même, la musique se développait d’elle-même. Sans éveiller la mémoire. Dans la mélodie familière qui lui succède, la musique ravive le désordre confus des souvenirs : "Il fut noyé par un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents."[Ferris was lost in the riot of past longings, conflicts, ambivalent desires]. La musique est arrachée à son existence, elle est associée à autre chose qu’elle-même, son pur devenir est nié. Elle se transforme en support, en écran, elle engendre des souvenirs, les mêle, les catalyse dans leur tumultueuse anarchie.
    La femme de chambre annonçant le repas brise net la mélodie jouée au piano.
    Sans que ses interlocuteurs puissent le comprendre, Ferris en tire une conclusion en français : "L'improvisation de la vie humaine. Rien ne fait mieux comprendre l’improvisation de la vie humaine qu’une musique inachevée - ou un vieux carnet d’adresses." L'interruption est presque inutile dans ce cas : n'y a-t-il pas eu improvisation dans un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents?
   
   La fausse consolation

    La rupture de cette sorte d’"hymne national" de leur amour passé le pousse à mentir pendant le repas. Il prétend qu’il se mariera avec Jeannine. Il se met à évoquer le fils de sa compagne et ment à nouveau. Et bien qu’Elizabeth ait songé à l'honorer d’un gâteau d’anniversaire, John précipite sa sortie en mettant en avant leur rendez-vous au théâtre.
    Le lendemain, dans l’avion qui le ramène à Paris, il pense à Elizabeth, à la visite de la veille. À la vue rétrospective de la famille il éprouve "un sentiment d’envie très doux, très nostalgique, et un regret qu’il ne comprenait pas."[...longing, gentle envy, and inexplicable regret] Il ne retrouve pas exactement la mélodie qui l’avait ému (demeurent le rythme [the cadence] et quelques notes éparses [some unrelated tones] mais au contraire lui revient "le premier mouvement de la fugue, inversée, comme par dérision [inverted mockingly] et dans un ton mineur." L’effet en est capital : malgré la dérision, "il se sentait libéré de toute angoisse devant la solitude et la brièveté du temps, et c’est avec résignation [equanimity] qu’il pensait à la mort de son père."
   

    Ce moment privilégié ne dure pas. Le décalage horaire lui rappelle le désordre de sa vie : tant de villes [on pense à son réveil], d’amours éphémères [transitory loves], et le temps, le glissement sinistre [the sinister glissando] des années, le temps toujours.
    Il se précipite chez lui, retrouve Valentin en train de dessiner (un joueur de banjo - toujours la musique ), le presse contre ses genoux et alors, c’est le retour dans sa mémoire de la mélodie complète "- et ce fut un instant de joie inattendue."
    Ferris fait soudain comme jamais des promesses à l’enfant qu’il fuyait jusque là. Il se voit dans une réplique parfaite du couple new yorkais aperçu pendant quelques heures. Il promet de ne plus être pressé. De ne plus être de passage. De ne plus être celui qui passe... qui occupe provisoirement espace et temps. The sojourner. La perte pourrait-elle être comblée?
    Une réponse judicieuse de Valentin casse vite le rêve consolateur. L’effroi le saisit encore ("l’effroi de nouveau, le compte des années perdues, la mort" [the terror, the acknowledgement of wasted years and death]) comme lors de sa consultation rêveuse du carnet d’adresses, souvenons-nous, quand il avait eu "un étrange sentiment de hasard, d’éphémère, presque d’effroi [fear]."
    À qui revient le dernier mot, implacable ? "Il serre l'enfant avec désespoir - une force d'amour aussi changeante que la sienne peut-elle commander au rythme du temps?"[Le texte original ne choisit pas la forme interrogative :"With inner desperation he pressed the child close - as though an emotion as protean as his love could dominate the pulse of time."]
    Parmi les décombres des années perdues, la colonne peut-elle encore supporter quelque chose, ou bien, dans sa perfection, la fugue seule ne détient-elle pas la vérité?
   
   NOTE
   
   (1) On sait que Carson McCullers, un temps, a pu espérer faire une carrière de soliste et que dans son œuvre, la musique tient une place essentielle.

critique par Calmeblog




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