Lecture / Ecriture
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Concerto pour la main morte de Olivier Bleys

Olivier Bleys
  Le colonel désaccordé
  Concerto pour la main morte
  Le maître de café
  B comme: Chambres Noires Tome 1 Esprit, es-tu là?
  Semper Augustus
  L'art de la marche

Olivier Bleys est un écrivain français né en 1970.

Concerto pour la main morte - Olivier Bleys

Tout pour plaire
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Lorsque Colin Cherbaux, pianiste raté débarque du bateau à Mourava, village perdu au fin fond de la Sibérie, les habitants en sont tout tourneboulés. Par hasard, Colin sera recueilli par Wladimir Golovkine dont le rêve est de prendre le bateau pour rejoindre la grande ville Krasnoïarsk. Il vient juste de se faire refouler à la montée du bateau qu'a quitté Colin. Les deux hommes qui n'auraient jamais dû se rencontrer cohabitent et se parlent, Colin se confiant sur son souci principal : son incapacité à jouer le concerto n°2 de Rachmaninov en entier, sa main droite refusant de lui obéir dès qu'il l'entame.
   
   Un vrai bonheur que ce nouveau roman d'Olivier Bleys. Après avoir fait voyager un piano-forte dans le Brésil du début du 19ème siècle dans le très beau "Le colonel désaccordé", voilà qu'il fait voyager un piano brinquebalant dans un village perdu de la Sibérie. Si j'avais émis quelques -toutes petites- réserves sur son dernier roman "Le maître de café", là, je fonds véritablement. Tout est là pour plaire aux lecteurs : paysages enneigés, grands espaces, personnages typiques, caricaturaux parfois comme Sergueï alcoolique notoire qui noie sa solitude et sa tristesse dans la vodka qu'il distille lui-même, situations absurdes, comme cette main qui refuse totalement de jouer cet air de Rachmaninov (que j'écoute en écrivant ce billet), flirt avec le conte ou la fable, humour et belle écriture. Que demander de plus?
   
   Pour la belle écriture, les belles phrases, les amateurs seront servis, avec en cerise sur le gâteau un lot d'imparfaits du subjonctif fort à-propos qui, loin d'être pompeux enjolivent la phrase : "Puis, de retour en France, il avait fréquenté diverses classes de perfectionnement avant que ses parents, d'accord avec ses professeurs, jugeassent l'étudiant assez mûr pour affronter les concours internationaux." (p.84). Le style est léger, alerte, très accessible même s'il ne cède pas à une facilité de mauvais aloi ; on peut plaire au plus grand nombre avec de l'exigence littéraire, ce que prouvent Olivier Bleys et très récemment (chez le même éditeur d'ailleurs), Eric Pessan avec Muette. Pour l'humour, il est présent tout au long du livre, dans des situations, dans des personnages (le portrait de Colin est un peu long, sinon je l'aurais cité bien volontiers, je l'ai lu à voix haute à la maison et il a fait sensation) ou des répliques. Il est tout à tour léger ou plus noir :
   
   "- Ça fait huit mois que je n'ai vu personne, indiqua Oleg en réchauffant le thé. Le dernier à m'avoir rendu visite portait un sac à dos et venait de Suisse. Il prétendait faire le tour du monde à pied. Malheureusement, deux ou trois jours après son passage chez moi, il a rencontré un ours plein d'appétit. J'ai ramassé un tibia et des morceaux de crâne au bord de la rivière.
   - Ce sont des choses qui arrivent, commenta sobrement Vladimir
   - Il est heureux qu'il arrive encore des choses en Sibérie fit l'ermite en versant l'infusion dans des verres minuscules à culot de métal." (p.147/148)
   

   Parfois, c'est dans un détail :
   
   "- Comment t'appelles-tu, demanda Vladimir, très excité. Parle lentement, s'il te plaît, que j'entende bien...
   - Colin Cherbaux
   - Kolincherbo, répéta plusieurs fois l'éboueur, avec une délectation timide, un demi-sourire flottant dans sa barbe." (p.47/48)
   

   Tout cela pour dire que j'ai pris grand plaisir à lire cette aventure de Kolincherbo comme dirait Vladimir, qui parle également de l'amitié, de retrouver ses vraies valeurs, du partage, du sens de la vie, ... enfin que des sujets universels dont Olivier Bleys s'empare joyeusement et finement. Le souffle de Sibérie est présent du début à la fin, loin d'être glacial, il réchauffe les corps et les esprits (surtout si l'on y adjoint de la vodka), et donne sourire et enthousiasme aux lecteurs. Un vrai très bon roman de cette rentrée littéraire.
    ↓

critique par Yv




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Le temps d'une renaissance
Note :

   Colin Cherbaux débarque à Mourava en Sibérie centrale avec pour seuls bagages, une pauvre valise et son piano. Considéré comme une curiosité par les villageois peu habitués au débarquement d'étrangers, Colin suscite l'admiration puis une certaine rivalité entre autochtones pour désigner celui ou celle qui aura le privilège de l'héberger, le temps de son séjour. Cette agitation n'est pas pour déplaire au pianiste, certes renommé mais solitaire, en recherche d'une zone de repli avant un grand concert censé relancer sa carrière, et ce, malgré une main quelque peu contrariante sur une œuvre pour piano, le concerto n°2 de l'illustre Sergueï Rachmaninov.
   
   Voici un roman réjouissant et bien écrit, une jolie fable des temps modernes où les ours ont le droit de se montrer menaçants, où les sorciers réparent (en dévoilant) un peu le passé à coups d'hypnose, où la piètre présentation d'un logis peut dissimuler le cœur généreux de son propriétaire, où la nature enneigée offre quelques déroutes passagères. Il s'agit surtout de la rencontre de trois hommes : Colin Cherbaux rebaptisé en Kolincherbo, l'éboueur Vladimir Golovkine en mal d'un ailleurs plus heureux et Oleg Kacharine qui vit dans sa cabane au fond des bois et supporte le surnom Lego "parce qu'il connaît l'agencement de l'âme humaine et sait la démonter pièce par pièce". Le trio les libèrera complètement (du moins pour les deux premiers, le troisième étant épanoui et satisfait de sa condition d'ermite).
   
   Olivier Bleys n'oublie pas de décrire le lien étroit entre son héros et son instrument de musique présenté comme moyen de subsistance et bourreau musculaire. Parce qu'être un artiste accompli ne s'improvise pas, parce que derrière la réussite professionnelle ou non, se cachent multiples sacrifices et pressions. Rien ne vaut alors une petite halte à Mourava pour souffler, respirer et vivre, comme le propose "Concerto pour la main morte" au compte à rebours, le temps d'une semaine, le temps d'un embarquement, le temps d'une renaissance.

critique par Philisine Cave




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