Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Petites scènes capitales de Sylvie Germain

Sylvie Germain
  Hors Champ
  Magnus
  Eclats de sel
  Tobie des Marais
  Chanson des mal-aimants
  Patience et songe de lumière
  L'inaperçu
  Le Monde sans vous
  Petites scènes capitales

Sylvie Germain est un écrivain français née en 1954.

Petites scènes capitales - Sylvie Germain

Beau et froid malgré le drame
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   "L'amour n'a pas à se parer de grandes déclarations, de gestes et de postures emphatiques, il n'a à s'encombrer de rien, il a juste à être, et à agir là et quand il le faut, sans se soucier si on le voit à l’œuvre".
   
   Le titre de ce roman est fort bien choisi, les petits scènes sont celles que notre mémoire conserve. Ce ne sont pas forcément les plus marquantes, pourtant ce sont celles qui surgissent par fragments lorsque nous cherchons un fil rouge à notre vie. Nous suivons Lili de son jeune âge à la maturité. Petite fille, elle vit seule avec son père Gabriel, sa mère les a quittés lorsqu'elle était bébé. Elle n'en sait quasiment rien, son père lui a seulement annoncé un jour qu'elle s'était noyée.
   
   "Du seul fait d'être née, a-t-elle donc commis une faute, une gaffe? Est-elle responsable de la fuite de sa mère? Cette éventualité la taraude".
   
   Lili avec pour seul viatique le souvenir d'une vieille photo noir et blanc de sa mère va se construire bancale autour de ce manque. Le père, avare de paroles, amène un jour à la maison une nouvelle femme, Viviane, avec ses quatre enfants, trois filles et un garçon. Le changement sera radical et Lili devra composer avec cette famille bricolée.
   
   Je pourrais continuer à égrener les évènements qui jalonnent la vie de Lili, qui découvrira qu'elle se prénomme en réalité Barbara, mais ce qui compte avant tout dans un roman de Sylvie Germain c'est l'écriture, splendide, son amour des mots rares, sa capacité à saisir les moments lumineux, le questionnement sur la vie, l'avant, l'après.
   
   "Elle descend de bicyclette, pénètre dans le champ, s'approche de l'arbre. Son écorce est brunâtre, sillonnée de crevasses et rugueuse au toucher. Les feuilles, plates et trapues, sont infusées de lumière, saturées de jaune franc ; certaines sont tachetées de rouge orangé, à peine. Au moindre souffle de vent, le feuillage frémit et répand une formidable sonnaille de jaune, un cliquetis d'or, de soufre, de paille et de safran. Barbara est saisie d'une allégresse aussi pleine et nue, aussi pure que cette trémulation de lumière. Une exultation sans cause et sans mesure. Peu importe que cela ne dure pas, la joie n'appartient pas à la durée, elle apparaît où et quand ça lui chante, comme la beauté, elle fulgure, se sauve, c'est un esprit follet, mais les petites échardes solaires qu'elle lance dans sa course se piquent dru dans la chair, ne se laissent pas oublier".
   

   Lili/Barbara sera hantée longtemps par l'opacité qui entoure la disparition de sa mère, elle n'arrivera jamais réellement à se situer dans cette famille, d'autant plus qu'un évènement tragique va la faire basculer et la disloquer durablement. Le salut sera peut-être dans la fuite, l'époque y contribue, les utopies de mai 68 explosent et l'entraînent dans leur sillage.
   
   Mélange de moments réalistes et de fulgurances, le roman tisse l'histoire de Lili/Barbara avec une richesse de réflexions et de sensations incomparable. Une réserve cependant. En ce qui me concerne, la beauté de l'écriture a parfois fait écran à l'émotion. Si j'ai bien saisi la détresse de la petite fille en quête de mère, j'ai trouvé l'adulte bien lointaine, moins incarnée.
   
   "Elle n'a pas vu passer le temps, mais ce soir elle le sent, amoncelé en elle, à la fois lourd et souple, dense et brumeux. Il n'est pas figé, il respire tout bas, il coule dans son sang, il bat dans son cœur, il irrigue sa chair, ses sens, son cerveau ; il nidifie en elle."
    ↓

critique par Aifelle




* * *



Souviens-toi, Barbara
Note :

   A travers 49 scènes de la vie de Lili-Barbara, Sylvie Germain construit un roman d'une très grande sensibilité où les questionnements de la petite héroïne sur la mort, l'amour, la foi , la famille correspondent aux thèmes préférés de l'auteur dans son œuvre.
   
   Un roman sur l'existence douloureuse d'une petite fille meurtrie, Lili, qui deviendra Barbara, une jeune femme en recherche d'apaisement. Barbara son prénom, jamais prononcé.
   
   Lili a grandi jusqu'à cinq ans entre son père et sa grand-mère. De sa mère, il ne reste , qu'une photo en noir et blanc que la petite fille fixera à jamais dans sa mémoire. Sa mère qui s'est enfuie peu de temps après sa naissance, qui a disparu dans une vie sans elle et qui est morte un jour, noyée. Une mère sans cesse recherchée, sans cesse questionnée et dont l'absence hantera toujours la petite fille.
   Un jour, son père se remarie à la très belle Viviane, mère de quatre enfants, Viviane, si pleine de beauté aux fêlures profondes.
   
    Lili n'arrive pas à trouver sa place dans cette famille exubérante et insolite. Elle veut capter l'amour paternel, l'amour d'une tribu qu'elle n'a pas choisie.
   
   C'est la vie ordinaire d'une famille recomposée dans les années soixante et qui se décomposera sous les yeux de Lili, une vie remplie de joie et de drames où chaque événement lui donne pourtant l'impression d'occuper un "strapontin dans ce théâtre affectif familial".
   
   Captivant dès les premières lignes, ce roman reste empreint d'une certaine noirceur dans la quête existentielle de Lili qui ne trouvera pas vraiment de réponses.
   
   Le style nous régale par sa grande richesse, ses mots et une recherche permanente de l'esthétique.
   
   La vie tout simplement, ce qu'on en fait et puis ce que l'on cherche et les autres, tous les autres.
    ↓

critique par Marie de La page déchirée




* * *



L’enfance et ses blessures
Note :

   Sylvie Germain revient avec ce roman à l’enfance et ses blessures, à notre présence au monde et à ce qu’elle signifie quand rien ne la justifie. La petite Lili se pose des questions, elle que sa mère a abandonnée à onze mois. Son père ne lui a jamais donné la raison qui l’avait poussée à fuir. Il lui avait simplement dit qu’elle se serait noyée en mer. Depuis, les années ont passé et son père s’est remarié avec une belle femme et ses quatre enfants! Au milieu de cette nouvelle fratrie, elle se sent "surnuméraire", nulle part à sa place, injustement orpheline devant ses demi-frère et sœurs, en quête d’un amour paternel exclusif.
   
   En 49 petites scènes, Lili va grandir au milieu des drames qui vont bouleverser la famille, s’émanciper mais garder au fond d’elle le pourquoi de sa présence au monde et du monde lui-même, comme un élancement sans pouvoir y apporter une réponse de quelque nature qu’elle soit.
   
   Musicale, magique, poétique, la prose de Sylvie Germain transcende le roman de Lili, en est l’âme.
    ↓

critique par Michelle




* * *



En tableaux raffinés
Note :

    De cet écrivain je m'étais promis de tout lire mais je n'ai finalement lu que deux autres titres jusqu'ici : La Chanson des Mal-Aimants (qui ne m'a pas laissé un grand souvenir je dois l'avouer, même si j'avais plutôt apprécié ma lecture à l'époque) et surtout Tobie des Marais, un énorme coup de cœur, une véritable pépite littéraire!
   
   "Petites Scènes Capitales" raconte en 49 courts chapitres la vie de la petite Lili. Née dans l'après-guerre, abandonnée par sa mère alors qu'elle n'était qu'un bébé, Lili cherche à se construire et à trouver des repères dans un contexte familial complexe. Hormis sa grand-mère qui n'hésite pas à lui témoigner de la tendresse et de l'affection, Lili est entourée de son père, froid et distant, puis d'une belle-mère, Viviane, qui arrive accompagnée de quatre enfants d'unions précédentes. Lili doit apprendre à exister au sein de cette fratrie déjà unie par les liens du sang ; elle s'interrogera toute sa vie sur l'importance qu'elle a pour son père, elle, sa seule véritable enfant. Puis l'enfant grandit, traverse les grands évènements du siècle (mai 68 notamment), voit sa famille éclater, vieillir, tandis que sont faites certaines révélations.
   
   C'est un sujet que j'ai l'impression d'avoir croisé de nombreuses fois, une "saga familiale" sur une portion de siècle, avec ses faits marquants, ses moments d'amour, de douleur, de non-dits, de déchirures. Et pourtant c'est avec un immense plaisir que l'on déguste ce roman. La petite Lili est certes attachante dans sa quête de liberté, sa volonté de s'affirmer après cette enfance bouleversée par la disparition de sa mère. Cependant c'est surtout la plume délicate et si nuancée de Sylvie Germain qui m'a séduite. On se régale à découvrir ce véritable travail d'orfèvre, cette richesse du vocabulaire, ces tableaux raffinés si visuels. J'ai notamment été frappée par plusieurs passages mettant en avant toute une palette de couleurs et leurs subtiles variations, comme les deux extraits ci-dessous :
   "À nouveau, elle pense à sa mère, disparue au large de la Méditerranée ; sa mère sans sépulture, sans nom ni dates. Peut-être son nom flotte-t-il sur l'eau à l'endroit où elle a sombré - Fanny Bérégance, née Herléon. Des lettres mouvantes, tracées par les reflets du soleil, des étoiles et de la lune, ondoyant du vert au bleu, de l'indigo au mauve, de l'argenté au violet. Fanny ma mère ondulant au creux des vagues, brasillant dans l'écume" (p 54).
   
   "Son écorce est brunâtre, sillonnée de crevasses et rugueuse au toucher. Les feuilles, plates et trapues, sont infusées de lumière, saturées de jaune franc ; certaines sont tachetées de rouge orangé, à peine. Au moindre souffle de vent, le feuillage frémit et répand une formidable sonnaille de jaune, un cliquetis d'or, de soufre, de paille et de safran" (p 159).
   

   Un joli voyage en compagnie d'un grand écrivain.
   
   Un style, magnifique (il manquait un soupçon de surprise à ma lecture pour que ce roman soit un coup de cœur absolu).
   ↓

critique par Lou




* * *



Chance ?
Note :

   Sylvie Germain, auteure que je trouve passionnante bien que peu client moi-même de la littérature française actuelle. Pour mon quatrième livre de cette dame je trouve qu'elle s'est surpassée. Que voilà un régal de sensibilité et de précision, qui m'a emballé plus encore que les excellents "Jours de colère" et "Tobie des marais". Ces "Petites scènes capitales" le sont vraiment, capitales, capitales au point de s'inscrire en nous, sillage mordant et attachant, car on a le droit de reconnaître en Lili un peu de nous. Cette Lili, s'appelle-t-elle Lili, née après guerre, une enfance sans mère dans une famille qu'on ne disait pas encore recomposée, cette Lili s'impose à nous dès ses jeunes années. Le roman porte bien son nom car c'est par bonds successifs que l'on avance dans la vie, parfois amère de cette enfant qui se retrouve d'un coup avec un frère et trois sœurs eux-mêmes de trois pères différents. Pas la stabilité mais ça se passe pas trop mal cependant, Lili vaille que vaille grandit parmi cette famille un peu curieuse, son père aimant mais pas toujours très proche, sa belle-mère fort occupée et dont bientôt vacillera la raison.
   
    Vaciller, il y a de quoi. A une relative incompréhension généralisée succède une série de drames qui, sans atteindre directement Lili, vont secouer sa trajectoire. L'une des sœurs jumelles périt accidentellement, elles avaient le même âge que Lili. Lili va apprendre que son vrai prénom est Barbara et c'est loin d'être anecdotique. Courent ainsi les chapitres du livre de Sylvie et de la vie de Lili, l'adolescence puis la jeunesse grevées d'émotions, de petits plaisirs et de plus grande déceptions. Mai 68, bien sûr, et pour moi son fatal cortège, la supercherie du millénaire, et les pages les moins intéressantes à mon sens. Son presque frère tenté par le sacerdoce, la plus grande des filles mère d'une enfant handicapée gravement et au futur certain, son père vieillissant, personne n'a vraiment tout dit mais le fallait-il? Les amours de Lili ne seront guère plus solides, son goût des arts hésitant, seule la maturité lui apportera une ébauche de quiétude.
   
    Petites scènes capitales, ce sont des petits morceaux essentiels d'une belle littérature, qui s'éparpillent allégrement, petits papiers au fil du vent, partis d'un modeste appartement où chacun n'avait pas sa chambre, pour atteindre aux magiques instants de beautés à pleurer, voilées de sécheresses et de regrets, pays où les plus beaux projets sont ceux qu'on ne réalise pas. Chance? Ce sont les plus nombreux.

critique par Eeguab




* * *