Lecture / Ecriture
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Pour l'amour de Judith de Meir Shalev

Meir Shalev
  Ma Bible est une autre Bible
  Que la terre se souvienne
  Le baiser d'Esaü
  Pour l'amour de Judith
  La meilleure façon de grandir
  Fontanelle
  Le pigeon voyageur
  Ma grand-mère russe et son aspirateur américain

Meir Shalev est un journaliste et écrivain israélien, né en Galilée en 1948, dans une famille d'origine russe.

Son père était le poète Yitzhak Shalev.

Sa cousine Zeruya Shalev est également écrivain.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Pour l'amour de Judith - Meir Shalev

Romantique sans tic
Note :

   Voici un livre romantique. Pas d'alliance dans la flûte de champagne, ou encore de dents blanches, coucher de soleil et génuflexion. Pas ce romantisme qui enfile des clichés en un collier de perles trop lourd à porter. Du bon, avec poésie et sans mièvrerie.
   
   D'abord c'est excellemment écrit et traduit. De petites perles poétiques les unes derrière les autres. Une force d'évocation remarquable.
   "Si belle qu'aucun homme ne se souvient de ses traits, de la couleur de ses cheveux et de ses yeux, mais seulement de sa beauté." P114
   
   Ensuite les personnages sont hauts en couleur, charmants sans charmer. Le narrateur, Zeidé, est dans le désir de mieux connaître l'histoire de sa mère Judith et par là, la sienne propre. Pour cela, lors de quatre repas partagés avec Jacob Scheinfeld, l'un de ses "pères", il apprend au fil du temps qui passe et en fonction de l'âge qu'il atteint le mystère de qui elle était.
   
   Tour à tour sont évoquées les vies de Judith et de ses prétendants. Le rustre Moshé Rabinovitch, triste veuf, chez qui elle travaille et s'occupe des enfants. L'amoureux transi Jacob Scheinfeld, hyper romantique. L'homme aux pieds sur terre, Globerman, non moins amoureux mais avant tout homme d'affaire concret. Ces trois là, pères potentiels du narrateur, à leur façon, ont aimé, ou tenté d'aimer Judith.
   "J'avais la faculté d'écrire normalement et à l'envers, d'une écriture habituelle et de celle du miroir, et, à cause de cet étrange don, Globerman a déclaré un jour que je n'étais le fils d'aucun de mes trois pères, mais d'un quatrième homme." P 98

   
   S'ajoutent les personnages secondaires aux évocations non escamotées dont mon préféré, l'Italien Yshoua, capable d'apprendre tout et tout de suite par mimétisme, professeur en préparatifs de mariage pour Jacob.
   "Tout simplement, je pouvais pas respirer, se souvenait-il, tout simplement j'étouffais. C'est comme ça qu'un homme se révèle à lui-même qu'il est dans une situation d'amour." P 167

   
   Enfin, l'inventivité permanente m'a transporté. Une façon simple, belle, tendre de dire les choses de la vie en s'en amusant, en trouvant le biais de la fougue et de la poésie. Un pur plaisir de lecture, de celui qui vous fait naître un sourire à la fin de phrases ciselées.
   "… les hommes deviennent comme une carrière de tous les enfants qu'ils ne mettent jamais au monde." P 126
   "En fait, dis-je tout haut, je n'ai pas de réponses, je n'ai que des questions supplémentaires." P 342

   
   Un auteur à découvrir. La meilleure conclusion possible à ce commentaire est issue du livre :
   "C'est très bon, comme la queue d'un paon qui fait la roue dans la bouche." P 193

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critique par OB1




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Vous en comprendrez plus que les personnages eux-mêmes
Note :

   Ce roman suit le narrateur Zeidé tout au long de sa vie, en quatre étapes, qui sont quatre repas qu’il prit avec un de ses pères possibles et ce, sur trente ans. Je vais vous expliquer tout cela, mais auparavant, je veux préciser un désaccord que j’ai avec la quatrième de couverture qui indique que Zeidé cherche à découvrir lequel des trois hommes qui pensent être son père, l’est réellement. Cela donne une impression de récit de quête du père qui ne correspond pas du tout à ce que moi j’ai lu. Zeidé, traité en fils par ses trois hommes qui étaient proches de sa mère, et offrant des ressemblances physiques avec chacun d’eux, s’est fort bien accommodé très jeune de cette incertitude et ne m’a pas semblé tellement tracassé par la recherche de la Vérité grand V qu’il sait parfaitement impossible à connaitre (on est avant les analyses ADN). Donc, ce n’est pas un récit de quête du père.
   
   Zeidé porte ce nom qui signifie "grand-père" parce que sa mère s’est imaginé tromper ainsi l’ange de la mort qui, s’il venait prendre un "zeidé" et trouvait un enfant, penserait qu’il y a une erreur et repartirait les mains vides . C’est "un nom spécial contre la mort" (mais qui ne lui a pas rendu la vie facile à l’école, à ce qu’il dit du moins, mais était-il chahuté pour son nom ou pour sa filiation étrange?).
   
   Quoi qu’il en soit, pour l’anniversaire de ses douze ans, alors que sa mère est morte depuis deux ans, un de ses trois pères putatifs (j’oubliais de préciser que, sans être amis, ils ne sont pas ennemis non plus) l’invite à un repas gastronomique qu’il cuisinera lui-même. Zeidé découvre ainsi la sensualité de la bonne chère, et en apprend plus sur ce père discret et solitaire dont il n’est pas proche. Cet homme, qui s’appelle Jacob, le gave de mets délicieux tout en évoquant pour lui des souvenirs de sa mère et de l’amour fou qu’il a tout de suite éprouvé pour elle, et qu’il éprouve encore. Nous découvrons ainsi, le récit de cette si étrange "famille", riche en personnages remarquables. Même les personnages secondaires sont remarquables (l’ouvrier italien est vraiment exceptionnel et on se demande… vous verrez). Le dessert avalé (un sabayon), Zeidé s’enfuit comme un enfant assez sauvage qu’il est, mais promet de revenir à la prochaine invitation, ce qu’il fera… dix ans plus tard, juste après son service militaire. Jacob reprend et poursuit l’histoire de sa mère et des hommes qui étaient sous son charme, révélant de nouvelles anecdotes (toutes très originales) et de nouveaux portraits de personnages ayant eu leur rôle dans cette histoire. Mais les vingt ans de Zeidé sont encore gênés par l’amour trop grand de Jacob pour sa mère et pour lui, ainsi que par un tort qu’il lui a fait enfant, sans que l’on sache encore lequel, et une fois encore, il s’esquive. Ce n’est qu’une fois adulte qu’il saura le recevoir. Il faudra attendre encore bien des années avant que les troisième et quatrième repas dévoilent les pans encore obscurs de ces existences si particulières, dans une époque particulière aussi.
   
   A travers cette passionnante histoire d’amour hors norme, Meir Shalev nous fait aussi le tableau d’un monde rural israélien qui s’installe et dont il sait si bien nous faire sentir l’ambiance."On entendait les récriminations des paysans contre leurs vaches laitières rêveuses." Deux des pères étaient paysans, le troisième maquignon. Zeidé lui, de tout temps, s’est passionné pour les oiseaux, en particulier les corbeaux qu’il observe et étudie et que l’auteur place tout au long du roman, dans le décor.
   
   On retrouve des constantes chères à Shalev : le patriarche colosse à l’intelligence moyenne, la femme trop belle qui opte pour lé réclusion, l’amour entre une femme adulte et un enfant, etc . et la constante ultime : une écriture remarquable, juste et belle. Par exemple, vous avez déjà entendu un gros camion s’arrêter?
   "Il arrêta le moteur. Un long souffle tourmenté s’exhala, et un grand lézard de silence rampa à sa suite."

   
   
   Extraits :
   
   "Apprends, Zeidé, qu’il faut de grandes choses pour être amis, mais pour détester, il suffit de très petites raisons, et même pour aimer."
   
   "On dit que le but de toute histoire est de mettre de l’ordre dans la réalité. Pas seulement dans la chronologie, mais aussi dans les priorités. On raconte que toute histoire ne nait que pour répondre à des questions."
   
   "C’était un vieillard amer et grognon que Papish-village, comme cela arrive souvent aux gens passionnés et pleins d’humour quand ils vivent trop longtemps."
   
   "Ne permet jamais à personne, Zeidé, de jouer le rôle principal dans la pièce de ta vie comme je l’ai fait."
   
   "Noémie me chuchota que sa belle-mère chassait en général les chiens en hébreu, les chèvres en arabe et les chats en yiddish, mais, en ce qui concernait le corbeau, comme elle ne savait pas à quel peuple il appartenait, ni quelle langue il parlait, elle les utilisait toutes."
   

critique par Sibylline




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