Lecture / Ecriture
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La Débâcle de Emile Zola

Emile Zola
  Thérèse Raquin
  La bête humaine
  L'Assommoir
  Pot-Bouille
  Au Bonheur des Dames
  Le Rêve
  Le ventre de Paris
  Son Excellence Eugène Rougon
  La Curée
  Germinal
  La Fortune des Rougon
  Le Paradis des Chats et autres nouveaux contes à Ninon
  L'œuvre
  La faute de l’abbé Mouret
  Nana
  La Conquête de Plassans
  La terre
  La joie de vivre
  Le docteur Pascal
  Une page d’amour
  L'argent
  Les Mystères de Marseille
  Pour une nuit d’amour
  Paris
  La Débâcle

Émile François Zola, chef de file du mouvement littéraire le Naturalisme, est un écrivain français, né en 1840 et mort en 1902.
Il est principalement connu pour la fresque romanesque en vingt volumes "Les Rougon-Macquart" qui suit les différents membres d'une famille dans la société française du Second Empire.
Les dernières années de sa vie sont marquées par son engagement dans l'affaire Dreyfus avec la publication en janvier 1898, dans le quotidien L'Aurore, de l'article intitulé "J'accuse".
On n'a jamais pu déterminer avec certitude si sa mort, ainsi que celle de son épouse, par intoxication au monoxyde de carbone était purement accidentelle ou criminelle.


Elizabeth Ross a publié un roman inspiré d'une nouvelle peu connue d'Emile Zola: "Les repoussoirs".

La Débâcle - Emile Zola

Guerre et guerre civile
Note :

   Août 1870, dans l'Est de la France. Les tensions entre la France et la Prusse viennent d'atteindre leur paroxysme. La guerre est déclarée.
   
   Jean Macquart, héros malheureux de "La Terre", s'engage dans l'armée et rejoint bientôt le 106e de ligne. Nommé à la tête de son escouade, il rencontre Maurice Levasseur, un intellectuel venu de la ville et effaré de se retrouver sous les ordres de ce paysan sans éducation et à l'esprit étroit. Pourtant, au milieu des épreuves et des privations, une certaine complicité se noue entre les deux hommes, qui apprennent à s'apprécier.
   
   Mais les jours passent, et la confrontation avec l'armée prussienne se fait attendre, tandis que la désorganisation et le manque de prévoyance frappent les troupes françaises. De marches en contremarches, d'ordres en contre-ordres, les soldats s'épuisent, d'autant que la nourriture et le confort manquent bien souvent. Dans les rangs, l'amertume et le découragement se répandent comme une traînée de poudre, et la révolte gronde. L'empereur lui-même, timoré et sourd aux récriminations des soldats, semble désemparé.
   
   En face, les troupes prussiennes se rassemblent et se rangent en ordre de bataille. Enfin, l'affrontement paraît tout proche, et l'armée française n'a plus qu'une envie : en découdre. Le désastre de Sedan est désormais inéluctable...
   
   Avant-dernier volume des Rougon-Macquart, "La Débâcle" est le roman de la désillusion et du pessimisme. Centré autour de la bataille de Sedan, il nous montre bien sûr l'absurdité et les horreurs de la guerre, mais aussi la force considérable d'une amitié improbable entre deux êtres que tout sépare : Jean, le paysan, un peu rustre mais doté d'un grand cœur ; Maurice, l'érudit aux grandes idées politiques, effaré de la grossièreté des soldats, mais loyal et généreux.
   
   Dans cet ouvrage, et comme le fera Dino Buzzati une cinquantaine d'années plus tard dans "Le Désert des Tartares", Zola retranscrit à merveille la mentalité des soldats, épuisés par une attente interminable et des ordres auxquels ils ne comprennent rien. On est loin ici d'un Fabrice del Dongo à Waterloo : certes, Zola souligne l'éclatement du point de vue, l'absence de vision d'ensemble pour le simple soldat, mais il fustige avant tout l'incompétence des généraux et des stratèges, aveugles aux souffrances de leurs troupes.
   
   Mais c'est précisément cette attente insupportable des soldats, admirablement rendue par l'auteur, qui risque d'ennuyer plus d'un lecteur, puisqu'il ne se passe finalement pas grand-chose, du point de vue de l'intrigue, dans les 200 premières pages. En revanche, Zola fait preuve d'une grande finesse en décrivant l'amitié qui se noue progressivement entre les deux héros du roman, une amitié qui sera mise à mal avec la Commune de Paris, où les deux amis choisiront un camp différent, jusqu'à l'affrontement, inévitable.
   
   Le style est, comme toujours, remarquable, notamment dans les scènes de combat, où l'auteur s'amuse à faire varier l'échelle et les points de vue, passant d'un régiment à un autre, d'une escouade à l'autre, de l'artillerie à l'infanterie, des soldats aux ambulanciers, des généraux aux déserteurs. Et Zola parvient, mieux que tout autre, à faire revivre à son lecteur tous les bouleversements de la guerre : privations, exactions, pillages, exécutions sommaires, blocus...
   
   Particulièrement complexes et travaillés, les personnages sont attachants, aussi bien les héros que les personnages secondaires, notamment les femmes, Henriette et Sylvine, qui vont toutes deux vivre une histoire d'amour tragique. Preuve, si certains en doutaient encore, que Zola est tout autant le chantre des atrocités de la guerre que le peintre des sentiments les plus nobles de l'âme humaine.
   
   Un très grand roman donc, injustement méconnu, et qui pourtant occupe une place tout à fait unique dans l'œuvre zolienne, sombre et bouleversant, mais qui se clôt, une fois n'est pas coutume, sur une note d'espoir, celle d'une France à rebâtir sur les ruines de la guerre civile.
   
   
    * Spéciale Rougon-Macquart !
    ↓

critique par Elizabeth Bennet




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Un livre étonnant
Note :

   C’est un livre étonnant… Après "le Rêve", roman intimiste, subtile petite épopée personnelle remplie de détails et de songes, Emile Zola fait sauter le toit de la chaumière et se rue sur la scène de l’Histoire en choisissant d’évoquer la bataille de Sedan et le siège de Paris qui précède l’établissement de la Commune en 1871.
   
   L’individu a encore son rôle à jouer mais il est ici subordonné à la marche esclavagiste de la nation. On retrouve et découvre bien quelques personnages aux caractères nettement définis mais leurs actes et leurs pensées sont subordonnés à l’évolution nécessaire d’un régime. Ici, Emile Zola semble moins se passionner pour l’étude des caractères humains que pour l’étude d’une nation. Il procède en journaliste moderne : c’est en ne participant pas aux batailles qu’il décrit dans son livre qu’il essaie d’en restituer la vérité, nuancée par l’imagination de son esprit littéraire. Richement documenté en amont, notamment par l’intermédiaire de Duquet, il repart également sur la route parcourue par l’armée de Mac-Mahon de Reims à Sedan afin de procéder à l’autopsie d’un champ de bataille sur lequel il passa 14 jours. Ses pages denses témoignent de cette volonté de représenter crûment la vérité et de briser l’héroïque légende de la lutte militaire. La réalité se saisit également dans le langage, qu’Emile Zola n’a jamais négligé dans ses romans, et la plupart de ses dialogues saisissent à vif l’effroi suscité par les scènes de carnage et l’incompréhension d’hommes dépassés par l’histoire qui se joue au-dessus et au détriment de leurs carcasses. Le rythme, l’oralité et l’argot font déjà penser au style célinien…
   
   "On se bat dans un enclos, on défend la gare, au milieu d’un tel train, qu’il y avait de quoi rester sourd… et puis, je ne sais plus, la ville devait être prise, nous nous sommes trouvés sur une montagne, le Geissberg, comme ils disent, je crois ; et alors, là, retranchés dans une espèce de château, ce que nous en avons tué, de ces cochons ! Ils sautaient en l’air, ça faisait plaisir de les voir retomber sur le nez… Et puis, que voulez-vous ? Il en arrivait, il en arrivait toujours, dix hommes contre un, et du canon tant qu’on en demandait. Le courage, dans ces histoires-là, ça ne sert qu’à rester sur le carreau. Enfin, une telle marmelade, que nous avons dû foutre le camp… N’empêche que, pour des serins, nos officiers se sont montrés de fameux serins, n’est-ce pas, Picot ?"
   

   "La Débâcle" recèle des passages fameux qui ne flattent pas l’esprit militaire. Et cependant, le doute s’insinue à la fin du livre concernant la démarche adoptée par Emile Zola pour son écriture. Il faut lire l’introduction de Henri Guillemin pour comprendre l’inconfort de la position zolienne lorsqu’il publie son livre, trente ans seulement après l’avènement de la Commune. L’épisode est encore frais dans la mémoire nationale et s’il ne veut pas se départir de son ambition naturaliste et rester fidèle à lui-même, Emile Zola sait aussi qu’il doit plaire à l’élite intellectuelle qui l’attend au tournant de l’Académie. Il faut donc éviter de raconter la lâcheté des décisions militaires prises par Bazaine, par Thiers ou par Fabre, ne pas parler des guerres en province, omettre d’évoquer l’acharnement des bureaux militaires à ruiner l’action de Gambetta, voire inventer des scènes de bataille pour la défense de Paris qui n’ont jamais eu lieu car, en quatre mois et demi de siège, les autorités civiles et militaires avaient seulement hâte de se rendre pour le salut des structures sociales. Il ne faut pas révéler les actes antisociaux commis par le pouvoir lors de cette période critique mais Emile Zola ne se contente pas de détourner le regard, il exalte également la répression de la Commune, "saignée nécessaire pour se laver du socialisme". La victoire de Jean Macquart apparaît finalement comme la victoire de la "vraie France qui se redresse".
   
   On imagine quelle lutte a dû mener Emile Zola pour mener à bien ce témoignage militaire si impitoyablement attendu par les autorités en place. "La Débâcle" constitue un compromis entre réalisme et roman de commande –un acte de prostitution qui témoigne de la violence des tensions encore présentes en France trente ans après la Commune. Malgré ses compromis mondains et politiques, il reste un roman sous-tendu par une volonté d’authenticité et un dégoût profond pour la guerre. Emile Zola réaffirma ses positions quelques années plus tard lors de l’affaire Dreyfus. Celle-ci sera considérée comme une trahison immonde par rapport à "la Débâcle" par les membres de l’Académie.

critique par Colimasson




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