Lecture / Ecriture
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Le corps perdu de Suzanne Thover de Marie Le Drian

Marie Le Drian
  Attention éclaircie
  La cabane d'Hippolyte
  Ça ne peut plus durer
  Poche avant droite
  Hôtel maternel
  Le corps perdu de Suzanne Thover

Le corps perdu de Suzanne Thover - Marie Le Drian

À corps et à cris intérieurs !
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Après une longue absence, enfin un nouveau titre de Marie Le Drian!
   Espérons que le plaisir sera à la hauteur de l'attente. La quatrième de couverture nous indique que ce livre n'est pas d'une grande gaieté, mais qu'il traite de la guérison d'une femme. Une leçon d'espoir.
   
   Une rue, une ambulance stationnant, gyrophare tournant, une femme, Suzanne Thover monte dans ce véhicule qui bloque la circulation. Pourquoi et surtout comment en est-elle arrivée là?
   
   Les souvenirs d'enfance au bord de la mer se télescopent avec la vie urbaine, les enfants à la plage, ou à l'école? Pourquoi ce coup de téléphone à SOS Médecins? Le besoin de parler? Mais maintenant dans cette ambulance qui l'emmène Dieu seul sait où, elle regrette, mais un peu tard!
   
   Et "la maison de repos" est loin de répondre à ce qu’espérait Suzanne, les bâtiments sont plus proches de la prison que d'un havre de paix. Les membres du personnel ne sont pas des geôliers, mais pas non plus des plus accueillants. L'hôtesse d’accueil est une surveillante, il lui est interdit de téléphoner pendant huit jours, même à ses enfants! La maison de repos s'avère être un hôpital psychiatrique! Suzanne feint la résignation, elle veut rentrer chez elle, revoir Frédérique et Pierre, mais le peut-elle? Car de tous côtés on lui rappelle volontiers qu'elle était arrivée dans un sale état.
   
   Une solitude remplace une autre solitude, loin de son décor de vie ordinaire avec ses repères! Son âme se rebelle mais son corps, cet objet lourdaud, fatigué et mal vêtu, à quoi sert-il? Bibliothécaire en éternel arrêt maladie, le père de ses enfants a disparu, son dernier compagnon ne lui donne plus de nouvelles et elle n'a plus de famille... alors le vide de sa vie est absolu. Mais elle veut rentrer chez elle...
   
   Des chapitres aux titres évoquant un certain enchaînement, "Absente" qui traite du retour à Paris. Le stade ultime du détachement, le rejet absolu de tout, la vie de famille en miettes, la révolte de Frédérique. Les mots tabous : tenter, entreprendre, invalidité, avenir... et surtout "Tu n'as qu'à" qui ne résout rien, bien au contraire... La dernière escale parisienne, Saint Anne, l’hôpital psychiatrique avant les visites inattendues, mais bénéfiques et les mots qu'il fallait dire :
   - Suzanne, tu dois rentrer au pays.

   
   Le dernier chapitre se nomme "Suzanne", c'est le retour au pays, la victoire n'est pas acquise, mais au moins les conditions sont réunies, la solitude n'est plus qu'un souvenir mais il faut se reconstruire et faire la paix avec son corps!
   
   Suzanne Thover (Ça) est, excusez-moi cette expression, au creux de la vague! Elle broie des idées noires seule dans son appartement parisien. Elle vient du bord de la mer, un pays où la dépression nerveuse n'existe pas! Dans ces cas-là on part, une corde et un aller simple pour le pont sur la rade. S'il vous plaît appelez-la Suzanne!
   
   Peu d'autres personnages, Jacques et Louise débarquant du pays avec mission de la ramener, les enfants Frédérique et Pierre ont du mal à réaliser ce que fut leur adolescence. Denise la fée du logis de la maison bretonne.
   
   C'est toujours bien écrit avec un style qui n'appartient qu'à Marie Le Drian, et je le pense sincèrement. L'histoire est dure, mais avec parfois un humour grinçant et un peu désespéré que l'on retrouve dans toutes ses œuvres. Un roman à part dans sa biographie, peut-être un peu plus personnel que les autres et qui fût très long à écrire.
   
   Si je n'avais pas connu Marie, je n'auras sans doute pas lu ce livre, malgré l'humour annoncé dans la quatrième de couverture,j'aurais abandonné "Suzanne Thover", eh bien je ne regrette pas, je ne connaissais rien à la dépression, j'ai bien sûr été surpris par le comportement de Suzanne, ce repli sur elle-même, ce détachement de ce qui fait la vie, cette incapacité à bouger... ce chaos... en suivant le parcours de Suzanne, j'ai compris que la dépression touche avant tout le corps. C'est le corps qui est malade. Je ne regrette pas d'avoir lu ce livre, Marie a su mettre en mots cet état qui nous échappe, du moins nous qui en sommes éloignés.
   
   Un exemple entre autres qui illustre bien la précision des mots employés :
   - Mais l'attente et l’accueil n'ont rien à voir. Ce jour-là madame Thover fut attendue. Cadrée. Placée. Elle ne fut pas accueillie.

   
   
   Extraits :
   
   - Que tout se diluait autour de moi. Je n'étais plus assemblée. Pour résumer et me faire comprendre, que j'étais simplement fatiguée. Oui. Fatiguée jusqu'au vertige de mes pensées.
   
   - Ils avaient des questions sur les idées noires. On pouvait s'organiser à l'extérieur des idées noires.
   
   - La maladie, les blessures, la mort, on tente à Paris de s'en éloigner rapidement. On ne s'y attarde pas. On est pressé, bien sûr, mais pas seulement.
   
   - La fenêtre est fermée. Elle est haute. Elle n'est pas sale. Non. Elle est cachée. Barricadée.
   
   - Non. J'étais une mère. Sans trop savoir ce que cela voulait dire, sinon être là.
   
   - Ma chambre aurait été blanche, lumineuse. Il y aurait eu un balcon, la mer, des ajoncs, la Bretagne au printemps, une salle de bains, des miroirs, de la clarté.
   
   - Pas grand-chose. C'est moi. Suzanne.
   
   - Et puis je fus devenue transparente. On s'étonnait de ma présence plus que de mon absence.
   
   - Il n'y avait plus de moral. Ce n'était pas le moral, docteur. C'est le corps.
   
   - Le suicide faisait depuis toujours partie de nos vies. Pas la dépression. L'effondrement n'était pas pour nous. Nous n'avions pas les moyens de l'effondrement, dans cet entre-deux. Nous n'en avions pas les mots non plus.
   
   - Le désespoir emprunte au mot et le langage me sauverait.
   
   - Mais la vie, impatiente, nous attendait. Mon corps et moi.

critique par Eireann Yvon




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