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La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement de Svetlana Alexievitch

Svetlana Alexievitch
  La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement
  Les cercueils de zinc
  La supplication

Svetlana Alexandrovna Alexievitch (Светлана Александровна Алексиевич) est une écrivaine et journaliste biélorusse née en 1948.

Le Prix Nobel de Littérature lui a été attribué en 2015 pour "son œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage à notre époque". Elle était la première femme de langue russe à recevoir ce prix.

La fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement - Svetlana Alexievitch

La faucille et le saucisson
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   Prix Médicis Essai 2013
   
   
   Le Russe fait une vraie fixette sur le saucisson. Il en parle, il en veut, il en rêve et l'espoir de sa possession libre et aisée n'a pas été pour rien dans ses choix politiques des dernières décennies. Ne vous étonnez donc pas d'en entendre beaucoup parler au long des pages que nous livre Svetlana Alexievitch.
   "Le saucisson, chez nous, c'est la référence absolue."
   
   Cet ouvrage a pour sous-titre : "le temps du désenchantement", et il est double, d'ailleurs, ce désenchantement car il y en eut un premier quand le stalinisme dévoila son visage monstrueux face auquel l'homme rouge ne pouvait opter que pour le déni ; et le second quand la Perestroïka accoucha d'une jungle économique où tout manque à ceux qui ne sont pas capables de s'en emparer par la force.
   "On en a fini avec le pouvoir soviétique. Et on a quoi, maintenant? Un ring, la jungle... Le pouvoir des gangsters." 
   et plus loin, "Les rues se sont remplies de malabars en survêtements. Des loups! Ils ont piétiné tout le monde."
   
   Svetlana Alexievitch, qui se dit "littéraire" et non "historienne", a relevé pendant 30 ans des témoignages de tout ordre et de toute tendance sur ce qu'était la vie quotidienne à l'époque de Staline, puis de Gorbatchev, Eltsine... pour arriver à Poutine "le petit tsar" (mais cette dernière période est juste effleurée). Elle est allée à la rencontre des gens du commun, leur a tendu un micro et leur a rappelé que maintenant, ils pouvaient tout dire. Elle n'a émis aucun jugement. Elle a noté, sans doute retravaillé la forme (mais pas le fond) car l'expression est quand même belle, et nous livre ces témoignages vraiment bouleversants de ce que fut la vie de l'homo soviéticus. Ce fut un enfer épouvantable, mais un enfer consenti par un peuple conditionné au-delà de ce que l'on peut concevoir, plusieurs récits en témoignent de façon incroyable. (A ce propos, blague russe : "Savez vous pourquoi l'armée russe est arrivée si vite à Berlin en 45? Parce que personne n'avait le courage de revenir")
   
   On trouve ainsi tout au long du livre quelques blagues staliniennes (les peuples opprimés aiment les blagues), dont certaines que je ne connaissais pas.
   "Il y a un portrait de Staline au mur. Un conférencier fait un exposé sur Staline, un chœur chante une chanson sur Staline, un artiste déclame un poème sur Staline... Qu'est-ce que c'est? Une soirée consacrée au centenaire de la mort de Pouchkine."
   Et leur présence n'est pas superflue pour permettre au lecteur de respirer un peu dans des récits de vie qui sont parfois insoutenables. On n'imagine pas de quoi l'homo soviéticus est capable (et aujourd’hui encore, gangs, armée...) Il faut le lire - et assez souvent en s’accrochant- pour le croire.
   Et surtout, "Notre drame, c'est que chez nous, les victimes et les bourreaux, ce sont les mêmes personnes."
   Et pour couronner le tout, la vitesse incroyable à laquelle tout s'est effondré, n'a laissé à personne le temps de s'adapter. Tout a explosé, aussi bien la vie économique. "La découverte de l'argent, cela a été comme l'explosion d'une bombe atomique."
   que la vie politique
   "Un mois plus tôt, tout le monde était soviétique, et maintenant, on était abkhaze, ou géorgien, ou russe" (et plus incompréhensible, soudain, on se massacrait!) Cela non plus, les populations ne l'avaient pas vu venir.
   
   Alors... "On voulait bâtir le royaume de dieu sur terre. C'est un beau rêve, mais il est irréalisable, l'homme n'est pas encore prêt."
   
   "Quand ils parlent de nous, ils disent: Pourquoi ils ont fait la révolution, ces crétins? Mais moi je me souviens... je me souviens de cette flamme dans les yeux des gens. Et nos cœurs étaient brulants.."

   
   
   Etc. etc. Il y aurait tant à dire sur ce livre capital mais plus que poignant, bouleversant, et qui témoigne que les choses sont allées beaucoup plus loin que l'occidental lambda ne le supposait.
   "Tout cela s'efface de nos mémoires... Oui, il faut le noter, tant qu'il y a encore des gens qui s'en souviennent."
    Svetlana Alexievitch l'a fait. C'était indispensable.
    ↓

critique par Sibylline




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Somme de vérités
Note :

   Vérité d'un jour n'est pas vérité de toujours.
   Par la somme des témoignages, l'auteur nous invite à comprendre mieux l'Histoire de l'URSS/Russie et états limitrophes... Ne se voulant pas historienne, elle réussit pourtant une œuvre aux qualités certaines puisque sorti du livre, on a une vision bien plus claire de cette période si importante de l'histoire mondiale.
   "Au milieu d'une conversation, il y avait obligatoirement quelqu'un qui regardait le lustre ou l'interrupteur en rigolant. "Vous avez entendu, camarade général?" Cette sensation de risque... C'était comme un jeu... On tirait même un certain plaisir de cette vie de mensonges. Une quantité infime de gens se rebellaient ouvertement, les autres étaient des "dissidents de cuisine". Ils faisaient des doigts d'honneur, mais au fond de leur poche." P 31

   
   Premier éclaircissement pour mes yeux étonnés, mieux comprendre ce qui pouvait animer les Soviétiques aux temps communistes... Ce qui a pu faire tenir l'édifice si longtemps outre la terreur mise en place par Staline. Par les paroles, certainement enregistrées et rendues mieux compréhensibles par la qualité littéraire de l’œuvre, j'ai mieux saisi ce en quoi l'homme rouge a cru pendant tout un pan de son histoire. Certains d'entre eux, aveuglés par leurs passions pour le système, malgré une histoire douloureuse, allant jusqu'au déni de ce qui s'est réellement déroulé sous leurs yeux, voire acceptant même l’inacceptable, vouent un amour sans retenue pour l'idéal communiste. "L'idée n'est pas coupable." dit l'un des témoins. On ressent une croyance profonde en un monde différent et profondément meilleur. Un espoir petit à petit balayé par une pratique éloignée du principe de départ. Au fond d'eux-mêmes, une bonne partie des témoignages nous montre que cette croyance (quasi religieuse) en l'idée communiste était vissée au corps. Le passage violent au capitalisme renforçant d'autant plus le sentiment qu'une vie sans grandes idées, sans grand principe ne vaut pas le même prix.
   "Je suis indignée quand on parle du marxisme avec mépris et qu'on le tourne en dérision : jetons ça à la poubelle! Aux ordures!... C'est une doctrine grandiose, elle survivra à toutes les persécutions. Et à notre échec Soviétique aussi. Parce que... il y a beaucoup de raisons à cela... Le socialisme, ce n'est pas seulement les camps, la délation et le rideau de fer, c'est aussi un monde juste et lumineux : partager avec les autres, avoir pitié des faibles, compatir, et non tout ramener à soi." P66

   
   Deuxième découverte. La perestroïka. Et de sentir les espoirs bafoués. Un discours qui se voulait réformiste, une nouvelle union soviétique devait naître. Mais, dans les faits, ce fut l'arrivée d'un capitalisme sauvage et l'avènement des pouvoirs de l'argent et de son cortège de sauvagerie. Les témoignages de la seconde partie, moins forte que la première à mes yeux, illustrent les dérives d'un système basé sur la recherche du profit. Les faibles sont broyés. Les violences sont facilitées en raison du chaos généré par la transition. Certains longs témoignages sont poignants. L'horreur d'être sans situation, d'être femme (l'homme Russe est désespérant de bêtise et de violence...), d'être étranger (alors que le jour d'avant on était soviétique, le lendemain on redevient tadjik en opposition aux russes par exemple).
   "Aujourd'hui, on vit mieux, mais la vie est plus écœurante." P 339
   

   Des témoignages longs alternent avec des pensées, à la manière brèves de comptoir, recueillies par la journaliste et agencées de façon à réussir un tableau complet des ressentis des uns et des autres. Certaines parties deviennent de vraies petites nouvelles racontant des histoires individuelles souvent désespérantes. Puis l'espoir renaît avec le témoignage suivant. Le tout est presque toujours poignant.
   
   Une œuvre qui vous happe de ses multiples sincérités.
    ↓

critique par OB1




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Quand vient le désenchantement
Note :

   Lorsque les dictatures tombent, dans les mois qui suivent se pose inévitablement le problème des responsabilités, parfois des poursuites judiciaires sont engagées, on recherche les bourreaux, on fait parler les victimes. Au Chili, en Argentine, en Afrique du Sud, le traitement de l’après fut différent mais partout il y eut une interrogation, une réflexion collective.
   
   En Russie, après la chute du communisme et l’éclatement de l’URSS rien de tel.
   
   Une journaliste Svetlana Alexievitch s’est penchée sur le ressenti des Russes (au sens large en incluant les pays de la CEI). Pour comprendre, pour en savoir plus elle a enquêté, elle a recueilli les mots, les témoignages, les questions de ses compatriotes. Elle a écouté leur colère, leurs regrets, leur honte, leur désarroi, leur angoisse.
   
   Il a fallu les faire parler, les accoucher de leurs souvenirs. Ces récits sont ahurissants, drôles, émouvants, incroyables, horribles et toujours d’une grande simplicité.
   
   Il lui a fallu faire le montage comme avec les séquences d’un film en cours de tournage, il a fallu choisir, mettre en perspective, balayer tous les genres, et surtout surtout ne pas trahir.
   
   Je me souviens de mon impression très forte à la lecture de deux livres, celui de Colin Thubron sur la Sibérie et celui de Terkel Studs avec "Hard Time" extraordinaire livre sur la crise de 29. Dans les deux un travail d’interview et d’écoute avait eu lieu.
   
   On est ici dans la même veine et c’est un livre passionnant et remarquable que signe Svetlana Alexeivitch. Elle devrait prochainement recevoir le Prix de la Paix des libraires allemands.
   
   Les récits balayent la période stalinienne, la guerre, l’après guerre, la Perestroïka et bien sûr aujourd’hui. Elle a interrogé des instituteurs, une musicienne, une architecte, un maréchal, un milicien, des hommes qui ont combattus en Afghanistan.
   
   Le livre se compose de deux grandes séries de témoignages, chaque personne qui témoigne va au bout de sa pensée, l’auteur lui laisse le temps de trouver ses mots, de laisser remonter les souvenirs.
   
   Ces gens lui ont accordé leur confiance, elle ne les a pas trahis, ils sont tous là : jeunes et vieux, bourreaux et victimes, Ukrainiens ou Russes, Tchétchènes ou Arméniens, pauvres ou nouveaux riches.
   
   L’auteur appelle cela un "romans de voix". Romans oui car les événements de ces vies sont parfois difficiles à croire, on entend aussi bien des enfants de Koulaks, des enfants de déportés à la Kolyma, des communistes purs, durs et fiers de l’être, des hommes qui vivent encore les affres de la seconde guerre. Des victimes de Tchernobyl, des nouveaux riches....
   
   Tout est passionnant mais il y a des moments très forts comme cette femme racontant comment son père revenu du Goulag garde toute sa foi dans le communisme, il était de ceux "qui avaient totalement adhéré à l’idéal, qui l’avaient si bien intégré qu’il était impossible de le leur arracher".
   

   Ces femmes découvrant qui les a dénoncé, qui a envoyé leur père, leur mère, leur sœur au Goulag. Une femme se découvre dénoncée par celle à qui elle a confié sa fille pendant toutes ses années de camps, et cette femme fut une véritable mère pour l’enfant… Comment sonder l’âme humaine?
   
   L’angoisse touche ses hommes et ses femmes devant une liberté toute neuve dont ils ne savent pas vraiment quoi faire. Ils en arrivent à souhaiter un homme fort "On ne peut pas bâtir une grande Russie sans un grand Staline!" Des regrets pour ce temps où un chef était là pour dicter la voie à suivre.
   
   C’est la vie quotidienne du peuple russe qui se dessine à travers tous ces récits, les plus anciens qui ont adulé Staline et qui lui voue "un culte de Staline dans un pays où Staline a exterminé au moins autant de gens que Hitler!!"
   
   La guerre et les camps sont encore très présents :
   "Ma génération a grandi avec des pères qui revenaient soit des camps, soit de la guerre. La seule chose dont ils pouvaient nous parler, c’était de la violence."
   

   Pourtant aucun appel à la vengeance car "Pour juger Staline, il faut juger les gens de sa propre famille, des gens que l’on connaît. Ceux qui nous sont les plus proches."
   
    L’époque était effrayante
   "Une époque féroce. On bâtissait un pays fort. Et on l’a bâti. Et on a vaincu Hitler! C’est ce que disait papa…"
   

   On comprend mieux en lisant ces témoignages que ce peuple ai résisté au delà de l’humain à Stalingrad.
   
   Pour quelques uns seulement il s’agit d’ "aller jusqu’au bout, obtenir un procès de Nuremberg pour le Parti communiste."
   
   Le mécontentement, le désarroi sont prégnants dans les récits mais aussi l’amour inconditionnel pour la Russie malgré tout "Aujourd’hui encore, cela me fait plaisir d’écrire “URSS”. C’était mon pays.", il y a toujours eu de l’espoir "Toute notre vie, on a cru qu’un jour, ça allait s’arranger."
   
   Les livres qui ont pendant des années représenté une certaine résistance, car il fut un temps où "Les livres remplaçaient la vie…", les livres n’ont plus le même parfum "Le pays s’est couvert de banques" mais par contre "Les bibliothèques et les théâtres se sont vidés… Ils étaient remplacés par des bazars et des magasins".
   
   "L’iniquité de l’argent est inextirpable de l’âme russe”
, a écrit Tsvétaïeva"
   
   La plus jeune génération regarde la course au profit et tente d’y prendre part sans illusions
   "Quand on allume la télé, tout le monde parle la langue des truands : les hommes politiques, les hommes d’affaires, et… le président. Graisser la patte, verser des pots-de-vin, des bakchichs…"
   

   Certes la vie a changé "Je vais à l’église maintenant, et je porte une petite croix" et on peut éprouver une certaine fierté "La peur du KGB avait disparu, et surtout, on avait mis un terme à la folie atomique… Et le monde nous en était reconnaissant."
   

    Mais des voix discordantes se sont entendre "Je hais les Tchétchènes!" ou encore "La Russie aux Russes" et aussi "Moi, je leur casserais la gueule, à tous ces fumiers de démocrates! On leur en a pas assez fait voir"
   
   La vie est plus libre mais aussi beaucoup plus précaire qu’autrefois. La vie est très difficile aujourd’hui, l’état n’est plus protecteur, les retraités ont des pensions de misère, les logements sont vétustes et la télévision montre les nouveaux riches qui se paient des clubs de football.
   
   Ce livre pourrait être d’une tristesse effroyable
   
   "Nous avons connu les camps, nous avons couvert la terre de nos cadavres pendant la guerre, nous avons ramassé du combustible atomique à mains nues à Tchernobyl. Et maintenant nous nous ­retrouvons sur les décombres du socialisme. Comme après la guerre..."
   

   Eh bien non, certes il surprend, parfois on a un mouvement de recul, mais ce qui domine c’est un courage rare, une envie de vivre énorme, on sent vraiment battre le cœur de la Russie, pulser la vie, sans doute "La mystérieuse âme russe..."
   
   Un très grand livre à mettre dans votre bibliothèque si vous êtes amoureux de la Russie.
    ↓

critique par Dominique




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Soixante-dix ans de régime soviétique
Note :

    La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement édité à Moscou et en France en 2013 balaie, toujours à travers les témoignages, soixante-dix ans de régime soviétique. Comment ce temps hors du temps, a façonné profondément les mentalités, fabriqué l’homme soviétique et ancré au plus profond des consciences de ceux et celles qui ont vécu ces années, l’idée que ces époques révolues ont fait place, depuis la Perestroïka, à une société gouvernée par l’argent et la corruption qui prive aujourd’hui la Russie de sa grandeur et de ses héros, ce culte du héros hérité de la "Grande Guerre Patriotique" qui a poussé une jeunesse à se sacrifier des années plus tard dans la guerre en Afghanistan.
   
    Il est étonnant de lire qu’au-delà de la terreur stalinienne, du goulag, des assassinats, des relégations, de la censure, des dénonciations, du mensonge d’état, perdure une nostalgie inexplicable pour nous, nostalgie d’une société qui malgré tout gardait sa part d’humanité. Qui mieux que ce témoignage d’une vieille femme ordinaire peut mieux rendre compte de la réalité d’aujourd’hui:
   "Des souvenirs ? Quels souvenirs ? Je vis comme tout le monde. Il y a eu la perestroïka... Gorbatchev... La postière a ouvert la barrière : "T’as entendu y a plus de communisme... ils ont fermé le parti !" Personne n’a tiré de coups de feu. Il ne s’est rien passé. Maintenant on dit qu’on était une grande puissance et qu’on a tout perdu. Mais qu’est-ce que j’ai perdu moi ? Je vivais dans une petite maison sans confort et c’est toujours comme ça... J’ai pas arrêté de trimer. Et j’ai toujours mangé des clopinettes. La vieille pelisse que je porte elle date de l’Union soviétique... Nous on continue à vivre comme on a toujours vécu. Sous le socialisme, sous le capitalisme... Pour nous les blancs et les rouges c’est du pareil au même... vous avez vu mon lilas !"

   ↓

critique par Michelle




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Sous le règne des vieillards du Kremlin
Note :

   La préface de l’auteur nous apprend qu'elle fait partie de la génération Gorbatchev ; elle est née en 1948.
   
   "Il nous a été plus facile d’accepter l’effondrement de l’idée communiste parce que nous n’avons pas vécu en un temps où cette idée était jeune et forte, auréolée de la magie pas encore dissipée d’un romantisme désastreux et d’espoirs utopiques. Nous avons grandi sous le règne des vieillards du Kremlin"
   
   "Je pose des questions non sur le socialisme mais sur l’amour la jalousie l’enfance la vieillesse… sur les détails d’une vie qui a disparu… l’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles restent toujours en marge… je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne. "
   

   L’auteur a collecté une masse de témoignages de gens de tous âges et de conditions diverses pour parler de leur vie : cela commence par des "propos dans les cuisines" une dizaine de personnes parlent, anonymes, et se répondent : on est un peu perdu !
   
   Même si elle a fait un résumé des principaux faits en URSS et après sa chute, débutant à la mort de Staline (5/03/1953) jusqu’en 2012, c’est parfois difficile de remettre les propos des personnes interviewées dans leur contexte politique exact.
   
   Plus éclairant sont les témoignages de deux femmes de même âges (49 ans au moment de l’interview c'est-à-dire aujourd’hui sans doute quelques années de plus) ; elles se connaissent et ne sont pas ennemies mais vont donner des avis diamétralement opposés sur la Pérestroïka qu’elles ont connue toutes deux dans leur jeunesse et de près car elles occupaient des fonctions importantes à Moscou.
   
   L’une regrette l’Urss pourvoyeuse d’idéaux, l’autre apprécie ce que Gorbatchev et son équipe ont fait naître en dépit des privations et du chaos favorisant la corruption dans les années 90 ; l’époque était difficile : on vivait mal. On attendait autre chose ; chacune réagit suivant ses attentes. D’autres témoignages sur cette époques font apparaître des destins différents même si l’on retrouve des schémas identiques : le putsch de 1991, les prises de positions diverses, la peur ou l’excitation, la crise financière des années 90, chômage et inflation monstre, fut un drame pour certains, cette jeune femme et sa mère ne pouvant même pas faire enterrer la grand-mère, obligées de garder le cadavre, puis livrées aux aléas d’une bande de voleurs qui les sauve puis les jette à la rue… d’autres familles ont souffert de malnutrition, mais n’ont pas connu un sort aussi horrible.
   
   Mais on lira aussi des vies de personnes plus âgées qui ont connu l’époque stalinienne, la seconde guerre mondiale, le Goulag, l’Afghanistan, et qui sont nostalgique de cette époque. Le "capitalisme" a tout détruit selon eux. Toutes les valeurs auxquelles ils croyaient… vivant misérablement, persécutés, parfois dénoncés par leurs voisins, ils n’en regrettent pas moins cette époque…
   
   Tous les récits sont éprouvants, mais certains sont de terribles drames. Notamment le récit de cette femme arménienne vivant en Azerbaïdjan , puis devant s’enfuir en Russie, où elle ne sera jamais acceptée de toute façon.
   
   L’auteur a présenté les témoignages de telle sorte que deux personnes de même âge ayant vécu à la même époque puissent livrer des ressentis différents, voire opposés.
   
   Les récits prennent la forme du monologue, bien que celui ou celle qui s’exprime s’adresse à l’auteur. Les récits de vie sont sans doute remaniés mais l’oralité en est préservée, l’émotion, l’impression d’un jaillissement de la parole, les répétitions, tout ce qui laisse penser à une parole authentique, et favorise l’empathie. Les récits, de ce fait, sont souvent très longs, parfois logorrhéiques, pas toujours faciles à endurer jusqu’au bout. Nous.faisant pénétrer dans le quotidien de familles ordinaires, on partage la vie des gens, ce que des essais et des livres d’histoire ne sauraient faire. A travers ces témoignages forcément subjectifs, on apprend beaucoup.
   
   C’est un livre à acheter, et à lire par petites tranches. Avant de le lire, il faut s'être bien informé de chaque tranche d'histoire de l'Urss à la Russie de nos jours (sans compter les pays qui s'en sont plus ou moins séparés) de façon à bien remettre en contexte tous les propos recueillis.

critique par Jehanne




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