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La déchirure - Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle de Arlette Farge

Arlette Farge
  La déchirure - Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle

Arlette Farge est une historienne française née en 1941, spécialisée dans l’étude du XVIIIe siècle.

La déchirure - Souffrance et déliaison sociale au XVIIIe siècle - Arlette Farge

Les archives de la souffrance
Note :

   Historienne spécialiste du siècle des Lumières, Arlette Farge souligne bien que si la raison triomphe avec les Philosophes, si le XVIIIe veut croire au bonheur et aux vertus du progrès, dans les correspondances aristocratiques explosent la sensibilité, l'écoute intime, la douloureuse conscience de la finitude humaine dès lors que croire en Dieu ne va plus de soi. Pourtant, le regard des élites sur les pauvres ne se fait guère plus compatissant. Grâce à un minutieux dépouillement des archives de police, des journaux et chroniques, l'auteure rend palpables les souffrances des déshérités et se pose à leur propos la question, selon elle "insoluble mais nécessaire": comment la société d'Ancien Régime a-t-elle pu refuser de les voir, elle qui prône l'égalité naturelle de tous les hommes, tous de chair et d'os?
   
   En fouillant "l'histoire singulière des individus singuliers" que les historiens ont trop négligés, A. Farge entend dénoncer cette "déchirure", cette "déliaison sociale" au XVIIIe siècle mais également au XXe; elle prétend établir ainsi "la généalogie de ce consentement collectif des sociétés au meurtre et à la violence".
   
   Riches comme pauvres affrontent la maladie et la mort : en 1723, par exemple, la petite vérole n'épargne personne. Toutefois l'élite bénéficie de soins —de l'inoculation médicale aux élixirs des soigneurs— dont les déshérités sont privés. On ne leur refuse pas l'assistance hospitalière, à condition que le malade fournisse un certificat du curé de paroisse attestant qu' "il mérite par sa conduite d'être soigné et pris en considération". La police n'ignore rien du quotidien des gens de peu : d'insultes en rixes et accidents, entre "violence subie et violence donnée", leur corps constitue leur seule arme ; agresser le seul moyen de se faire reconnaître et respecter. Car si la solidarité de voisinage existe, la rumeur construit la réputation dans la hiérarchie de la pauvreté.
   
   Malgré certaines formes de charité compatissante, l'élite reste indifférente à la souffrance populaire. A. Farge démontre bien qu'il ne peut en aller autrement! Car telle est la "fatalité du sort" du pauvre et de l'ouvrier "dont la nation a besoin pour son économie". "Tenu de vivre pour le bien de tous" le petit peuple voisine avec l'animalité. Mais l'élite est convaincue que "la dureté de la vie entraîne accoutumance" car "l'habitude atténue la douleur".
   
   C'était donc une fausse question initiale! On comprend qu'A. Farge ait été ébranlée à la lecture des documents ; toutefois son apitoiement misérabiliste interpelle le lecteur non spécialiste : angélisme naïf? mauvaise foi? L'historienne n'ignore pas que les discours des Philosophes et des lettrés ne sont pas mis en œuvre dans les interactions sociales. Elle concède malgré tout en conclusion qu' "il y a de l'utopie dans ce propos"! Croit-elle qu'une société sans classes ne connaîtrait ni souffrances ni violences? Que l'altruisme et la bienveillance empêcheraient toute déliaison? Peut-être A. Farge demeure-t-elle une rousseauiste persuadée de la bonté naturelle de l'homme?

critique par Kate




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