Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Les faibles et les forts de Judith Perrignon

Judith Perrignon
  Les chagrins
  Les faibles et les forts
  Victor Hugo vient de mourir
  C’était mon frère
  L'intranquille

Judith Perrignon est une journaliste et écrivaine française née en 1967.

Les faibles et les forts - Judith Perrignon

Une longue mélopée
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Louisiane, 2010, les flics font irruption dans une maison d'une famille noire ; ils mettent tout sens-dessus-dessous, fouillent à corps Marcus, le jeune homme de dix-sept ans, l'aîné de la famille qui compte aussi deux autres garçons et deux filles, la mère et la grand-mère. Comme depuis toujours, les noirs des États-Unis sont une cible privilégiée, les ados en particulier. Mary Lee, la grand-mère raconte aussi son enfance, dans les années 40/50, lorsque la ségrégation était encore très présente, quand suite à l'ouverture des piscines aux noirs, en 1949, la ville de Saint-Louis vécut une émeute. Les deux périodes se relieront tragiquement.
   
   Un bouquin extra qui commence comme un dialogue par chapitre interposé. La grand-mère commence à parler à Marcus son petit-fils, puis suivent Dana, la mère, les frères et sœurs de Marcus et Marcus lui-même. Puis, on remonte 60 ans en arrière pour vivre les émeutes de Saint-Louis, Missouri, lorsque Mamy Lee était jeune fille, avant de revenir à aujourd'hui pour une tragédie qui sera expliquée par le passé. Ce qui fait la force de ce livre, c'est bien sûr le thème qu'il traite : le racisme, la haine de l'autre, sujet qui malheureusement sera toujours d'actualité je le crains. Et ce n'est pas l'époque actuelle qui est la plus tolérante, chaque jour l'actualité nous montre un faits divers ou des phrases des uns et des autres attisant la haine et les peurs. Judith Perrignon écrit là un vrai roman américain comme aurait pu le faire par exemple et sans comparaison Toni Morrison (le peu que j'ai lu d'elle m'est revenu en mémoire à la lecture de ce roman). Elle dresse le portrait d'un jeune noir de maintenant vu par les yeux de sa grand-mère : "Tu vois bien comment c'est dans ce pays, comment fait la police, et puis les juges ensuite. Tu l'attends on dirait. Tu t'habilles déjà comme si tu étais là-bas [en prison]. Avec ton pantalon qui laisse voir ton cul, tu plaides coupable. Tu sais ce que ça veut dire, là-bas, en prison, ce pantalon qui tombe? Bien sûr que tu le sais. Mon cul est à prendre, c'est ça que ça veut dire. Tu veux que quelqu'un s'occupe de ton cul en prison, Marcus? Oh, boy! J'ai honte. Envie de te battre. Tu ne comprends pas que tu ressembles à ce qu'ils pensent de toi, à ce qu'ils attendent de toi, que tu fais mal aux tiens, à ceux qui sont là comme à ceux qui sont morts!" (p.12/13) "C'est tout ce que je vous demande, mes enfants, tenez-vous droits. Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous." (p.17)
   
   Les personnages sont formidables, on les voit même s'ils ne sont pas décrits physiquement, on les sent vivre et vouloir se battre pour montrer qu'ils existent, même quand comme Dana la mère, ils sont fatigués de toujours lutter. Mon seul bémol est ma difficulté du départ à me retrouver dans tous les prénoms énoncés qui s'estompe assez vite, puisque chacun s'exprime à tour de rôle.
   
   La force de ce texte tient aussi au style, à l'écriture de Judith Perrignon. Les narrateurs alternent, chacun racontant sa vision des faits, de la vie. Les phrases sont longues, très ponctuées, parfois des bribes de dialogue s'y insèrent. Une longue mélopée. Une supplique. Une prière d'une grand-mère à son petit-fils. Elle varie aussi les styles dans les différentes parties, entre dialogues, témoignages (celui du sauveteur est magnifique, lourd, insupportable et d'une beauté et d'une profondeur rares), récits. Évidemment, tout cela n'est pas très joyeux, peu de place est faite aux sourires ou aux rires, sûrement parce que la famille de Marcus a peu de raison de se réjouir de la vie qu'elle mène. Un très beau texte qui m'a scotché par sa force sur un thème pourtant souvent traité et qui me touche particulièrement.
    ↓

critique par Yv




* * *



De la ségrégation dans cette Amérique-là...
Note :

   Judith Perrignon nous livre à la fin de l’ouvrage la clef, le déclencheur de ce roman :
   "Le 2 août 2010, JaTravious Warner, dix-sept ans ; Takheita Warner, treize ans ; JaMarcus Warner, quatorze ans ; Litrelle Stewart, dix-huit ans ; Latevin Stewart, quinze ans, et LaDairus Stewart, dix-sept ans, se sont noyés dans la Red River à Shreveport. Aucun ne savait nager.
   Ils ne sont pas les personnages de ce livre."
   

   Ils ne sont pas les personnages de ce livre mais Jonah, Jason, Wes, Deborah, Garett et Greg leur ressemblent diablement. Et eux aussi vont finir au fond de la rivière. Faute de savoir nager et d’avoir voulu se porter successivement secours. Faute de savoir nager parce qu’ils sont noirs. Parce qu’ils sont noirs et que leur densité corporelle serait plus élevée ? Parce qu’ils sont noirs et qu’ils souffrent d’une discrimination telle qu’ils n’ont pu apprendre à nager ?
   
   Beaucoup de questions dans ce roman qui se penche sur la discrimination raciale au Sud des Etats-Unis il n’y a pas si longtemps encore. Quarante – cinquante ans pour ce qu’il y a d’officiel. Pour ce qui est de la vraie vie... ?
   
   Le démarrage de "Les faibles et les forts" est plutôt heurté, sous forme chorale, chaque protagoniste exprimant son ressenti face à un acte qui s’apparente encore à de la discrimination raciale vis-à-vis de l’un d’entre eux ; Marcus. J’ai eu un peu de mal à rentrer dans cette atmosphère et je me suis dit que... , puis un flash-back de quelques 60 ans, en 1949, qui va éclairer ce qui se déroule et surtout ce qui va se dérouler et là, le roman prend une autre dimension.
   Cela permet à Judith Perrignon de traiter de façon complexe les tenants et aboutissants de cette discrimination raciale, là-bas au Sud des Etats-Unis, mais ça pourrait concerner ce qu’on peut vivre par chez nous aussi...
   La vie comme elle va, quoi. Et c’est parfois une chienne, la vie.
   
   "Ta gueule, Maman. Les flics n’ont rien trouvé. Ils ont retourné ta baraque mais à moi ils m’ont fouillé jusqu’au trou du cul, ils ont dit, Tousse, connard, et ils ont rien trouvé. Alors pourquoi tu hurles ? Et pourquoi Mamy Lee m’attache avec sa corde à linge ? Vous êtes avec les flics ou vos nerfs de bonnes femmes sont malades ? Ils ont dit, Tousse, connard, et moi ensuite j’ai pu remonter mon froc qu’il avait fallu baisser devant vous."

critique par Tistou




* * *