Lecture / Ecriture
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Orgueil et préjugés de Jane Austen

Jane Austen
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Jane Austen est née en Angleterre en 1775 d’un père pasteur.
On sait très peu de choses de son assez courte vie : Qu’elle a toujours écrit et voulu écrire, qu’elle resta demoiselle, vécut d’abord avec ses parents et sa sœur, puis sa mère et sa sœur, puis sa sœur seulement et succomba finalement à 41 ans après une longue maladie que les diagnostics de la médecine moderne supposent maintenant avoir été la maladie d’Addison (forme d’insuffisance des glandes surrénales).
Elle connut le succès littéraire de son vivant et fut appréciée aussi bien du grand public que de la famille royale ou de grands écrivains comme Walter Scott. Depuis, nombreux sont les grands écrivains qui ont encore succombé au charme de son écriture, comme Virginia Woolf et Vladimir Nabokov, pour ne citer qu’eux.

* Karen Joy Fowler également a beaucoup parlé de Jane Austen dans son roman "Le club Jane Austen" (fiche sur ce site)

Orgueil et préjugés - Jane Austen

« Va, je ne te hais point… »
Note :

   M. et Mme Bennet désirent marier leurs cinq filles et se réjouissent d’autant qu’un riche célibataire, M.Bingley, vient d’emménager à Netherfield, tout près de Longbourn où ils résident. Les Bennet et les Bingley se rendent mutuellement visite. M. Bingley vit avec ses deux sœurs, dont l’une est mariée, ainsi qu’avec son ami Darcy, de passage. Bientôt, Bingley tombe amoureux de Jane Bennet tandis qu’Elizabeth méprise la froideur de Darcy en dépit de son ascendance fortunée :
   
   Il était à la fois hautain, réservé et délicat et ses manières, malgré sa bonne éducation, n’étaient guère engageantes. A cet égard, son ami avait largement l’avantage. Bingley était sûr de plaire où qu’il se trouvât, Darcy ne cessait de paraître insultant.
   
   (He was at the same time haughty, reserved, and fastidious, and his manners, though well bred, were not inviting. In that respect his friend had greatly the advantage. Bingley was sure of being liked wherever he appeared, Darcy was continually giving offence. (13)

   
   C’est lors d’une de ces visites à Caroline Bingley que Jane tombe malade à Netherfield. Elizabeth vient la soigner du mieux qu’elle peut alors que ses jeunes sœurs Kitty et Lydia, écervelées et frivoles, flirtent avec les officiers de la ville. C’est pendant son séjour à Netherfield qu’Elizabeth s’aperçoit que Miss Bingley cherche à se faire aimer de Darcy.
   Pour cela, elle dénigre Elizabeth en compagnie de Mrs Hurst, une autre invitée mais ses propos amènent Darcy à prendre sa défense et ses réponses ne la satisfont pas.
   
   L’arrivée à Longbourn de M. Collins, cousin de M. Bennet et pasteur de son état, ajoute une touche comique au roman. Son allure de Tartuffe, sa façon d’écrire et de s’exprimer de manière pompeuse et ampoulée, ses rapports serviles avec Lady de Bourgh, sa protectrice à Hunsford où se tient sa paroisse et enfin sa proposition de mariage à Elizabeth sont d’autant de passages savoureux.
   
   M. Collins n’avait aucune finesse d’esprit, et l’éducation comme les relations ne purent être d’un grand secours à cette déficience naturelle.
   
   (Mr Collins was not a sensible man, and the deficiency of nature had been but little assisted by education or society;) (61))
   [...]
   
   Sa recommandation à Lady Catherine de Bourgh fut un hasard bienheureux lorsque le logement de Hunsford se trouva vide ; et le respect qu’il avait pour son haut rang, ainsi que la vénération qu’il vouait à sa protectrice, ajoutés à la très haute opinion qu’il avait de lui –même, l’autorité due à son ministère et les droits inhérents à sa position de pasteur, en avait fait un mélange d’orgueil, d’obséquiosité, de suffisance et d’humilité.
   
   (A fortunate chance had recommended him to Lady Catherine de Bourgh when the living of Hunsford was vacant; and the respect which he felt for her high rank, and his veneration for her as his patroness, mingling with a very good of himself, of his authority as a clergyman, and his rights as a rector, made him altogether a mixture of pride and obsequiousness, self-importance and humility.) (61-62)

   
    C’est lors d’une visite chez leur tante Phillips, que les jeunes filles et Collins, font la connaissance d’un certain Wickam, officier qui en veut à Darcy, renforçant ainsi les préjugés d’Elizabeth contre celui-ci. Pourtant, pendant une soirée Netherfield, Elizabeth, souffrant de danser avec un Collins prétentieux, s’aperçoit lorsqu’elle danse avec lui, des nombreux points communs qu’elle peut avoir avec Darcy, comme une sorte d’harmonie des esprits :
   
    « car j’ai toujours vu beaucoup de ressemblance dans la disposition de nos esprits – nous avons chacun un aspect asocial et taciturne, peu enclins à parler, sauf s’il l’on s’attend à dire quelque chose qui surprendra toute l’assistance, qui passera à la postérité avec l’éclat d’un proverbe. »
   
   ('for I have always seen a great similarity in the turn of our minds. - We are each of an unsocial, taciturn disposition, unwilling to speak, unless we expect to say something that will amaze the whole room, and be handed down to posterity with all the eclat of a proverb.') (82)

   
   
   La première partie se termine par le mariage de Collins avec Charlotte Lucas, amie d’enfance d’Elizabeth contre qui sa mère se fâche pour avoir refusé ce parti et encore une fois, le passage concernant le désaccord de ses parents est tout à fait délicieux.
   
   Lady de Bourgh, aristocrate condescendante, autoritaire et méprisante, apparaît dans la deuxième partie.
   
   Elle n’avait pas l’air conciliant, pas plus dans la manière dont elle les reçut, de sorte que ses visiteurs puissent oublier leur rang inférieur. Le silence ne le rendait pas impressionnante, mais tout ce qu’elle disait était prononcé d’un ton autoritaire afin de bien marquer sa suffisance.
   
   (Her air was not conciliating, nor was her manner of receiving them, such as to make her visitors forget their inferior rank. She was not rendered formidable by silence; but whatever she said, was spoken in so authoritative a tone, as marked her self-importance ...). (144-45)

   
   Ce passage est écrit en grande partie sous forme de lettres (Austen est très marquée par le genre épistolaire) et consiste aussi à narrer les différentes visites de Elizabeth à Charlotte –Mme Collins- et au lieu de naissance de Darcy et Wickam, Pemberley. Elizabeth a de plus en plus conscience du monde qui l’entoure et ses préjugés envers Darcy se transforment en admiration bien qu’elle portât d’abord celle-ci vers Wickam et sa façon hypocrite et désinvolte de la courtiser.
   
   La dernière partie, « volume trois », traite par le menu comment les jeunes filles finissent par se fixer. La première est Lydia, enlevée et mariée précipitamment à Wickam. La deuxième, Jane est unie plus harmonieusement à M.Bingley malgré les conseils de Darcy d’abord mal renseigné sur Jane et à l’époque d’autant plus méprisé par une Elizabeth remplie de préjugés. Enfin Elizabeth et Darcy surprennent M. et Mme Bennet et provoquent l’ire de Lady de Bourgh et l’opposition de Collins. Subtilement décrit, tout en litotes, l’amour grandissant d’Elizabeth pour Darcy ruine les projets de Lady de Bourgh qui le destinait à sa propre fille :
   
   Certainement elle ne le haïssait pas. Non ; la haine avait depuis longtemps disparu et elle avait presque d’autant plus de honte d’avoir un jour éprouvé de l’antipathie à son égard, qu’on pouvait la nommer ainsi.
   (She certainly did not hate him. No; hatred had vanished long ago, and she had almost as long been ashamed of ever feeling a dislike against him, that could be so called.) (233)

   
   La fin des projets de Lady de Bourgh correspond aussi à la fin de la vieille aristocratie, thème que reprendra Austen dans Mansfield Park. Son dernier avertissement à Elizabeth est en ce sens très significatif :
   
   Vous serez occultée, ignorée, et méprisée par tout votre entourage. Votre union sera une honte ; votre nom ne sera plus jamais prononcé par aucun d’entre nous.
   
   You will be censured, slighted, and despised, by everyone connected with him. Your alliance will be a disgrace; your name will never even be mentioned by any of us. (315)

   
   Le dernier chapitre, plus conventionnel, est celui de la réconciliation et de la fin heureuse. Austen, malgré tout, par ses vues sur la société de son temps et son sentiment lucide sur les relations humaines donnent un aspect « révolutionnaire » à ce roman et au roman en tant que genre méprisé et jugé comme frivole, comme l’affirme Collins d’ailleurs.
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critique par Mouton Noir




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Elizabeth Bennet
Note :

   C’est sur le fil du rasoir que Jane Austen remporte le jackpot avec « Orgueil et préjugés ».
   Rappelons les faits : Jane Austen est une romancière anglaise du tout début du XIX ème siècle. Ses histoires sont toutes les mêmes ; de jeunes filles de bonne, mais pauvre, famille sont à la recherche du seul but qui leur paraisse dévolu à cette époque, un mari plutôt riche et si possible beau et aimable. Circonstance aggravante ; à cette époque la bonne tenue des moeurs est de rigueur, les intrigues se bornent à savoir avec qui l’on ouvrira le bal le soir, … Foin de meurtres, de fantômes, d’actions fracassantes, d’aventures épiques. Vous en conviendrez, ce n’est pas le casting idéal pour passionner les foules. Pour tout dire, on est plus près des « Quatre filles du Docteur March » (au secours !) que de « Voyage au bout de la nuit » !
   
   Et pourtant … jackpot il y a. L’atmosphère évanescente et typiquement de sensibilité féminine d’Austen vous enveloppe. La précision de la psychologie des personnages est digne de celle d’un microscope et les bleus à l’âme qu’encaisse Elizabeth, notre héroïne, dans sa quête de l’amour dans un contexte guindé comme un col empesé, sont très touchants (je conçois cela dit que cela puisse ne pas être le cas). Les malentendus se télescopent, se superposent et le dénouement n’en est que plus soulageant.
   Elizabeth Bennet est l’aînée des cinq filles d’une famille aisée, sans plus, famille heureuse. La mère ne fait pas vraiment honneur à la sensibilité et l’intuition féminine, uniquement préoccupée à chercher à « caser » ses filles. Le père, décontracté, peut-être trop, vit un peu dans son monde. Restent les soeurs, les quatre soeurs d’Elizabeth, et particulièrement Jane, moins réservée, plus « réactive » qu’Elizabeth. La grande affaire est l’arrivée dans le village de Mr Bingley :
   
    « - Savez-vous, mon cher ami, dit un jour Mrs Bennet à son mari, que Netherfield Park est enfin loué ?
   Mr Bennet répondit qu’il l’ignorait.
   - Eh bien, c’est chose faite. Je le tiens de Mrs Long qui sort d’ici.
   Mr Bennet garda le silence.
   - Vous n’avez donc pas envie de savoir qui s’y installe ! s’écria sa femme impatientée.
   - Vous brûlez de me le dire et je ne vois pas d’inconvénient à l’apprendre.
   Mrs Bennet n’en demandait pas davantage.
   - Eh bien, mon ami, à ce que dit Mrs Long, le nouveau locataire de Netherfield serait un jeune homme très riche du nord de l’Angleterre. Il est venu lundi dernier en chaise de poste pour visiter la propriété et l’a trouvée tellement à son goût qu’il s’est immédiatement entendu avec Mrs Morris. Il doit s’y installer avant la Saint-Michel et plusieurs domestiques arrivent dès la fin de la semaine prochaine afin de mettre la maison en état.
   - Comment s’appelle-t-il ?
   - Bingley.
   - Marié ou célibataire ?
   - Oh ! mon ami, célibataire ! Célibataire et très riche ! Quatre ou cinq mille livres de rente ! Quelle chance pour nos filles !

   …
   
   On ne saurait être plus explicite ! C’est la trame du roman, il faut le savoir. Et pourtant, malgré le dépaysement temporel, des moeurs, Jane Austen parvient à capter notre attention et à nous entortiller l’âme d’un fil de soie relié aux sentiments bien timides d’Elizabeth. Il est étonnant à quel point le sexe semble être d’une autre planète pour Jane Austen. Jamais ce moteur de l’humanité n’est ne serait-ce qu’évoqué et tout s’enchaîne pourtant comme dans une mécanique de précision bien huilée.
   Allez, un autre indice, d’importance pour la trame du roman :
   
    « Mr Bingley plaisait dès l’abord par un extérieur agréable … mais la haute taille, la belle physionomie, le grand air de son ami, Mr Darcy, aidés de la rumeur qui, cinq minutes après son arrivée, circulait dans tous les groupes, qu’il possèdait dix mille livres de rente, attirèrent bientôt sur celui-ci l’attention de toute la salle. »
   
   La chasse au beau parti, vous dis-je ! Mais retenez bien ce nom ; Mr Darcy.
   Des préjugés vis à vis de ce beau Mr Darcy Elizabeth va les cultiver. De l’orgueil, celui-ci en aurait à revendre …
   Il ne vous reste plus qu’à vous embarquer pour « Orgueil et préjugés ». Quarante huit heures pour le dévorer, c’est ce qu’il m’aura fallu.
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critique par Tistou




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Je vous hais… je vous aime : thèmes intemporels.
Note :

   C'est au cœur de la haute société anglaise du début du XIXe qu'évoluent les amours des cinq filles de la famille Bennett et plus particulièrement celles de Jane et Elisabeth, les plus âgées. Leurs vies sont rythmées au gré des divers bals organisés dans le comté par des membres de cette même société cérémonieuse.
   C'est lors d'une de ces réceptions que la famille Bennett rencontre Mr. Darcy. Dès leur première rencontre, Elisabeth n'apprécie guère son caractère taciturne, énigmatique, le trouvant fort méprisable par son audace et sa suffisance. Pour ma part je lui trouverais plutôt un petit côté anticonformiste, certes bien mal adapté aux convenances de l'époque, et un charisme très attirant. Contrairement à la majorité de ses semblables, il ne s'intéresse guère aux bals et aux commérages mondains. Mr. Darcy, plein d'esprit et d'ironie, se gausse de bien des comportements et agissements. Il semble porter un jugement acerbe sur la société qui l'entoure et se moque ainsi de toutes ces mascarades pour n'arriver qu'à un seul but : « bien se marier ». Il joue presque la provocation pour pointer les inepties sociales qui régissent cette société mais toujours avec la courtoisie propre à son époque et à son rang social.
   Là, j'admire toute la grâce de l'écriture de Jane Austen pour exprimer de tels sentiments avec autant de distinction. Comme elle se plaît à le faire dans ses ouvrages, elle tance avec finesse, les convenances sordides qui régissent la société de son époque.
   Aussi, Mr. Darcy a bien su reconnaître en Elisabeth cet esprit indépendant, frondeur et surtout pourvu du même orgueil que le sien alors que de son côté elle reste campée sur ses préjugés. Tous deux sont amenés à se méfier des convenances. C'est aussi pour ces raisons qu'Elisabeth, au départ, reproche farouchement à Mr. Darcy son orgueil et son arrogance.
    « Plus je vais et moins le monde me satisfait. Chaque jour me montre davantage l'instabilité des caractères et le peu de confiance que l'on peut mettre dans les apparences de l'intelligence et du mérite. »
   
   En observant les desseins de Mrs. Bennett, la mère d'Elisabeth qui est prête à tout pour « bien » marier ses filles, le lecteur ne peut que se ranger derrière l'esprit factieux de Mr. Darcy. Que de duplicités pour arriver à ses fins !
   Puis, j'avoue que j'ai une sympathie toute particulière pour Mr. Bennett, le père, victime d'une union si mal assortie. Ses réparties vis-à-vis de sa femme sont d'un croustillant jubilatoire.
    « Son père, séduit par la jeunesse, la beauté et les apparences d'une heureuse nature, avait épousé une femme dont l'esprit étroit et le manque de jugement avaient eu vite fait d'éteindre en lui toute véritable affection. Avec le respect, l'estime et la confiance, tous ses rêves de bonheur s'étaient trouvés détruits. »
   
   Même si je n'accroche pas durablement à ce genre d'histoire romanesque à souhait, je reconnais la puissance et la beauté de la plume de Jane Austen. Elle décortique avec finesse chacun de ses personnages et construit une narration tout en subtilités.
   Son écriture généreuse est pleine d'un charme d'un autre temps bien que les thèmes abordés soient intemporels. L'histoire proprement dite suit une trame tout à fait ordinaire où l'héroïne va lentement tomber sous le charme de celui qu'elle déteste le plus au départ, mais les travers de toute une société y sont si subtilement tournés en ridicule par la plume acérée de l'auteure que l'ensemble en devient tout à fait remarquable. L'évolution des sentiments d'Elisabeth renverse donc la tendance et remet en cause tant de préjugés si soigneusement établis. L'amour se construit non pas aveuglément, à l'instar des coups de foudre, mais par la connaissance plus affirmée de l'autre.
   
   Et, cerise sur le gâteau (et là, ce serait même tout un panier de fruits), je viens de visionner pour l'occasion la magnifique adaptation en 6 épisodes de ce roman réalisée par Simon Langton pour la BBC. L’ensemble de la distribution des rôles y est vraiment impeccable. Jennifer Ehle et Colin Firth, les deux acteurs principaux, sont admirables de perfection. Le scénario de Andrew Davies est de plus extrêmement fidèle au livre. Seuls les comportements de Mrs. Bennett me semblent par moments un peu excessifs d'exubérances.
   Puis les tableaux de la campagne anglaise sont splendides bien qu'il semble faire toujours beau dans ces contrées, d’après la production.
   Quant aux escarmouches entre Elisabeth et Mr. Darcy, elles sont savoureusement truculentes et prennent encore davantage de valeur.
   Pour moi, il est certain que ce téléfilm ne fait que sublimer le roman de Jane Austen.
   Du grand art, vraiment !
   ↓

critique par Véro




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Juste pour le plaisir...
Note :

   "It is a truth universally acknowledged, that a single man in possession of a good fortune must be in want of a wife. However little known the feelings or views of such a man may be on his first entering a neighbourhood, this truth is so well fixed in the minds of the surrounding families, that he is considered as the rightful property of some one or other of their daughters."
   
   Dès les premières phrases, tout est là du ton si particulier, distancié, teinté d'une ironie amusée, que Jane Austen aurait pu emprunter à son héroïne Elizabeth Bennet et qui contribue tant au charme d' "Orgueil et préjugés", un roman qui est - et reste après nouvel examen - un de mes préférés de l'auteur. Je viens en tout cas de le relire, par pure gourmandise ou pour mieux dire, avec l'envie de retrouver des personnages dont j'avais déjà pu apprécier la compagnie au fil de lectures précédentes ou grâce à l'excellente adaptation de Simon Langton, très fidèle au roman, et comme le roman, extraordinairement vivante et animée.
   
   Et il n'y a rien à faire. J'ai beau à force connaître par coeur chaque détour de l'intrigue, c'est toujours avec le même bonheur que je me replonge dans cet univers. Sans aucun doute à cause du ton que Jane Austen confère à ce roman, dès les toutes premières phrases, qui ne forment pas pour rien un des incipit les plus célèbres de la littérature anglaise; un ton qui fait que ce livre est peut-être le plus vif et le plus pétillant de son auteur. A cause des personnages: Darcy et Elizabeth, bien sûr, qui continuent imperturbablement à nous charmer, chacun à sa manière. Mais aussi - et c'est là un filon en or que Jane Austen continuera à exploiter avec bonheur dans d'autres de ses livres, et en particulier "Persuasion" - grâce à des personnages secondaires, Mrs Bennet, Mr Collins, Lady Katherine De Bourgh..., qui lui offrent un inusable ressort comique. On ne dira jamais assez, à mon avis, à quel point le personnage de Mr Collins est, dans toute son absurdité et sa flagornerie, d'une inénarrable drôlerie!
   
   Un plaisir dont il ne faut se priver sous aucun prétexte!
    ↓

critique par Fée Carabine




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Darcy, of course, mais pas seulement!
Note :

    Suivant mes envies depuis janvier, j'ai donc commandé en ligne quelques adaptations de classiques (Wilde, Gaskell, Austen) ainsi que trois Austen dans la collection Red Classics de Penguin, ayant décidé de lire ou relire enfin «our dear Jane» cette année (j'ai craqué pour le format et les couvertures de cette édition) et je viens donc de relire avec un plaisir infini Pride & Prejudice.
   
   Ce livre est un peu trop souvent réduit à la magnifique histoire d'amour entre Mr Darcy et Elizabeth Bennet. Parallèlement à l'affection qu'éprouvent immédiatement l'un envers l'autre Jane Bennet et Mr Bingley, l'ami de Darcy, les deux personnages principaux passent par beaucoup d'états avant d'assumer les sentiments qu'ils éprouvent. Leur histoire est la plus belle qui soit à mes yeux et sans doute la seule à m'avoir émue à ce point jusqu'ici (mais sur ce point j'attends beaucoup de "North and South" depuis que j'ai vu l'adaptation de la BBC). Détestant les tirades dégoulinant de romantisme et les étalages passionnés trop niais, je me réjouis du sens de l'ironie de Jane Austen et de la subtilité avec laquelle elle fait évoluer graduellement la relation entre Darcy et Elizabeth.
   
    Tous deux sont de fortes personnalités. Elevés dans un milieu différent, ils ne partagent à première vue pas les mêmes valeurs et ont bien peu de choses en commun, si ce n'est cet orgueil ou cette fierté si souvent reprochés au premier. Taciturne, critique, Darcy trouve la compagnie des Bennet trop vulgaire à son goût. Elizabeth est enjouée, intelligente et sans aucun doute impertinente, au point de taquiner sans la moindre hésitation des personnes dont le rang est supérieur au sien. Elle ressent toute l'injustice des différences de condition mais reste lucide sur la valeur de chacun indépendamment de sa fortune, ce qui lui permet de porter un regard assez ironique sur ceux qui l'entourent. Malgré sa politesse et ses bonnes manières évidentes, cette indépendance d'esprit lui permet de tenir tête à des personnages aussi imposants que Lady Catherine de Bourgh. Parce qu'elle est vive, spontanée, spirituelle et sincère à la fois, Darcy porte rapidement son attention sur Elizabeth. Il est pourtant très sollicité par la soeur de Bingley et fiancé depuis le berceau à sa cousine, miss de Bourgh. Extrêmement riche, habitué à fréquenter la meilleure société, Darcy n'approuve pas les manières des habitants de Meryton, pas plus que les déclarations très matérialistes de Mrs Bennet, qui ne cesse de faire étalage de tout ce qu'un bon mariage pourrait apporter à son aînée. Darcy se montre particulièrement désagréable, malgré l'attirance qu'il éprouve très vite pour Elizabeth. Tout l'intérêt du personnage tient aux transformations qui s'opèrent peu à peu en lui lorsque luttent ses sentiments, ses convictions personnelles, son obstination et son orgueil.
   
   Malgré tout, comme je le disais en guise de préambule, "Pride & Prejudice" ne s'arrête pas à cette histoire, aussi passionnante soit-elle. L'orgueil et les préjugés dirigent la plupart des relations dont il est question, tandis que nombre de personnages éclipsent régulièrement le tandem Darcy-Elizabeth.
   
   Mr Bennet s'est marié en succombant un peu trop facilement au charme d'une jolie femme. D'où cette remarque lorsqu'Elizabeth accepte d'épouser Darcy: « My child, let me not have the grief of seeing you unable to respect your partner in life. You know not what you are about.» Le couple étant très mal assorti, Mr Bennet cherche autant que possible la tranquillité de sa bibliothèque et pose un regard philosophe sur son entourage, à commencer par sa propre famille et ses trois dernières filles, qu'il juge insensées. Presque tout ce qui pourrait le contrarier est source d'amusement pour lui. Cela le rend très drôle mais fait de lui un père assez irresponsable.
   
   Mrs Bennet est irritante, même si son personnage prête plutôt à rire. Très vaine, elle veut à tout prix marier ses filles. Si le souhait est légitime, l'art et la manière lui font défaut et suggèrent au fond son manque d'éducation. A force de se vanter auprès de ses voisines (qui font de même), elle finit par ridiculiser ses filles et à être la première à retarder leur union. Sa grossièreté et sa bêtise la poussent à complimenter un prétendant de manière exagérée ou à parler argent et unions favorables là où l'on risque de répéter rapidement ses propos au principal intéressé. Passant des rires aux larmes facilement, Mrs Bennet réclame l'attention de tous et se donne beaucoup d'importance en son foyer. Alors que son mari ne semble pas lui reprocher le fait de ne pas avoir produit un héritier mâle qui leur permettrait de conserver leur propriété à sa mort (ce qui pourrait sans doute être naturel à l'époque), Mrs Bennet passe son temps à se lamenter sur son sort et à envisager le jour où elle devra survivre à son époux pour être chassée de sa maison. Ce qui donne lieu à un savoureux dialogue :
   « Indeed, Mr Bennet », said she, « it is very hard to think that Charlotte Lucas should ever be mistress of this house, that I should be forced to make my way for her, and live to see her take my place in it! »
   « My dear, do not give way to such gloomy thoughts. Let us hope for better things. Let us flatter ourselves that I may be the survivor ».

   
   Très partiale dans son amour maternel, Mrs Bennet est si impressionnée par la valeur de l'argent et des belles propriétés qu'elle finit par se montrer plus affectueuse que jamais envers Elizabeth lors de son mariage particulièrement avantageux, la plaçant au-dessus de ses soeurs alors qu'elle a toujours été l'enfant qu'elle aimait le moins.
   
   Les filles Bennet sont toutes très différentes. Jane, l'aînée, est la plus douce. Lizzie, sa confidente, est la préférée de Mr Bennet. Au milieu, Mary n'est proche d'aucune de ses soeurs et, moins jolie qu'elles, tente désespérément de se mettre en avant en chantant ou en jouant au piano, passant sinon le plus clair de son temps à lire. Ses remarques sont peu nombreuses mais d'une sévérité et d'un recul tels que ce personnage si particulier est un de mes favoris. Viennent enfin Kitty et Lydia, au tempérament très proche de celui de leur mère. Frivoles et stupides, encouragées dans leurs flirts par Mrs Bennet, elles courent après les officiers arrivés récemment à Meryton. Mr Wickam fait partie de ceux-là. Après avoir charmé Elizabeth et dit le plus grand mal de Darcy, il fait à plusieurs reprises l'objet des potins du village.
   
    Citons encore pour le plaisir Mr Collins et son langage obséquieux irrésistiblement drôle ainsi que Charlotte Lucas, l'amie d'enfance d'Elizabeth vieille fille à 27 ans (sans doute le personnage le plus à plaindre de l'histoire).
   
   Tous ces personnages évoluent dans un univers assez impitoyable: les proches sont les premiers à médire, au point de compter les années restant à Mr Bennet avant de mourir et de laisser enfin Mr Collins maître de sa propriété. Conventions et hypocrisie ne sont pas en reste, même si certains sont trop mal élevés ou trop envieux pour se montrer discrets au lieu de clamer leurs aspirations sur tous les toits ou de laisser libre cours à leur jalousie.
   
   La variété des situations et les personnalités si différentes qui se croisent font de "Pride & Prejudice" un roman d'une richesse incroyable. D'une grande qualité littéraire, écrit avec finesse et beaucoup de sensibilité, ce livre pose un regard critique mais non acerbe sur la société. Du mariage dépend tout l'avenir des femmes; s'il est essentiel, le chemin vers la félicité conjugale est source de questions. Jane Austen traite de ce thème avec brio, adoptant un ton léger, distant et ironique qui fait tout le charme de son style. Ajoutons à cela la création de deux personnages incontournables qui continuent à nous enchanter près de 200 ans après, et nous voilà en présence d'un chef-d'oeuvre, rien de moins. Une lecture exquise que je renouvellerai (encore!).
    ↓

critique par Lou




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Lire et voir
Note :

   Dans la famille Bennet, il y a l'aînée Jane, splendide demoiselle de 23 ans et la vive cadette Elizabeth, âgée de moins de 21 ans. Le reste de la tribu composé de trois autres jeunettes mérite moins le détour : Mary s'enferme dans les lectures aussi saines qu'assommantes, dans les discours moralisateurs qui la rassurent et l'enferment dans une jolie tour inaccessible, les deux benjamines (Kitty et Lydia) aussi chipies que dévergondées promettent quelques sueurs froides au pater familias, Monsieur Bennet, gentleman de son état. L'époque est vouée aux héritiers mâles et c'est bien le malheur de cette sororité sans mixité, puisque chacune doit absolument concrétiser un mariage décent pour assurer ses arrières. Et c'est ce à quoi emploie toute son énergie, leur mère, Madame Bennet, tantôt malhabile et indiscrète tantôt généreuse : mener une lutte acharnée contre le temps pour que ses filles ne se retrouvent pas sur le carreau à la mort de leur père, évincées par le cousin héritier, le ridicule Monsieur Collins. Donc l'annonce de la location du domaine de Netherfield par le sémillant et riche Charles Bingley n'est pas pour lui déplaire, surtout s'il est accompagné du ténébreux mais fortuné Fitzwilliam Darcy.
   
   
   Écrit il y a plus de deux siècles, "Orgueil et Préjugés" n'a rien perdu de sa fraîcheur. Si on pouvait le résumer en une phrase, on dirait de lui qu'il décrit une histoire d'amour entre deux êtres qui se ressemblent tellement, que leurs défauts nuisent à la rencontre, comme deux aimants physiques de même polarité se repoussent.
   
   Aucun personnage n'est parfait et c'est ce qui rend le tout humain et rafraîchissant. Elizabeth, pourtant intelligente et spontanée, fait preuve d'une crédulité hallucinante face au "loup-garou" Wickham dont l'éloquence et la prestance servent l'illusion optique. L'estimable M. Darcy distingue de façon fâcheuse franchise et diplomatie, flirtant ainsi avec la plus vile goujaterie : il s'autorise ce qu'il interdit à son meilleur ami.
   
   La richesse d'"Orgueil et Préjugés" réside autant dans la variété des personnages annexes que dans le rythme de la narration, le phrasé remarquable, l'évolution du couple principal ou la description minutieuse de la bourgeoisie provinciale anglaise de l'époque.
   
   
   En parlant de ses contemporains, Jane Austen atteint l'universalité et franchement, ce n'était pas gagné d'avance. Il m'arrive souvent de trouver une lenteur dans un roman classique (je pense en particulier à la période ennuyeuse du séminaire dans "le Rouge et le Noir" de Stendhal). Ici, il n'en est rien parce que l'auteure met beaucoup de vie dans son récit : les bals permettent le rapprochement des corps et donc des cœurs, l'exubérance de Madame Bennet, celle de Monsieur Collins ou celle de Lady Catherine de Bourgh (parfois, de Monsieur Bennet) rehaussent les dialogues, les fréquents changements de lieux (et les rencontres improbables qui en découlent) dynamisent l'intrigue.
   
   Parce qu'il faut aussi reconnaître la beauté des mots, des mises en situation. Les joutes verbales entre Elizabeth et M. Darcy sont des temps forts de partage entre ces deux cœurs orgueilleux et peu complaisants. Même leur danse exprime la lutte intérieure menée. Parce que derrière tout cela, se cache le désir de construire un foyer et c'est bien la famille qui va d'abord les séparer (cas de Jane) puis les rapprocher (Jane toujours, Georgiana, Lydia, Monsieur et Madame Gardiner d'une certaine façon, et enfin Lady Catherine, à son grand désespoir). Et cela ne pouvait pas être autrement puisque ce qui marque les deux héros reste la relation forte qu'ils entretiennent avec leur fratrie : Elizabeth vit dans un foyer au couple parental certes brinquebalant mais où l'amour et la complicité sont diffusés à chaque instant (aucun n'est indifférent à l'autre), Fitzwilliam Darcy (sur)veille sur sa sœurette Georgiana de façon très protectrice.
   
   C'est un roman exemplaire comme Jane Austen sait en construire (je pense à Persuasion dont je parlerai prochainement) et propose de multiples interprétations : d'ailleurs elle suggère plus qu'elle ne dit et je loue les scénaristes des adaptations vues (celle de la BBC par Simon Langton puis celle de Joe Wright) que je vous conseille. Chacune apporte un éclairage différent de cette œuvre avec ses qualités et ses défauts.
   
   Les + de la BBC : la fidélité absolue à l’œuvre originale avec des moments intéressants : Colin Firth (Monsieur Darcy) qui prend son bain, fait un plongeon ou montre son exaspération devant Madame Bennet ou Lady Catherine, le personnage de Wickham et ses nombreuses infamies bien développés, la musique et les images. C'est propre et très bien fait : il y a un énorme travail sur des dialogues inexistants dans la pièce originale (je pense en particulier à la scène où Lizzie "sauve" Georgiana de la mesquinerie de Mademoiselle Bingley et le jeu formidable de regards qui suit, où tout est dit sans mot)
   
   Le - de la BBC : deux héros parfois trop retenus qui empêchent mon petit cœur de s'émouvoir face à leur destinée.
   
   Les + de la version de Joe Wright : des moments splendides (la balançoire comme sablier du temps, la scène de la pluie - les cheveux mouillés vont très bien au teint de Matthew MacFadyen (M. Darcy), où le langage corporel contredit les paroles exprimées - cet échange est une vraie réussite visuelle), le jeu plus élargi et plus libéré des acteurs (les costumes allégés permettent plus de mouvement, le sourire de M. Darcy exprime toute sa grâce, le naturel de Keira Knightley), la fin alternative trop mignonne proposée en bonus (l'intimité entre les deux héros est vraiment chouette à voir), les images (le relief fait corps avec Elizabeth) et la musique.
   
   Les - de la version de Joe Wright : une scène ridicule (celle de l'intrusion de M. Darcy dans le presbytère tout comme celle de Charles Bingley lors de la déclaration : inenvisageables à l'époque car les servantes étaient là pour ouvrir les portes), la transparence de Wickham (l'acteur n'est en rien responsable : c'est la part réservée au personnage qui me semble bien trop infime) et les deux heures passent si vite : il manque vingt minutes !
   
   En résumé : "Orgueil et Préjugés", une œuvre à lire, à regarder, à admirer !

critique par Philisine Cave




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