Lecture / Ecriture
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Mississippi de Hillary Jordan

Hillary Jordan
  Mississippi

Mississippi - Hillary Jordan

Ol' Man River, de boue et de sang
Note :

   Voilà un roman de type plutôt traditionnel qui a obtenu un vif succès en Amérique. Avec Hillary Jordan on retrouve le Sud, celui d'Erskine Caldwell bien que la vie évoquée soit ici un peu plus tardive. Sans la truculence paillarde du "Petit arpent du bon Dieu" ou de "La route au tabac". Mais avec autant de racisme, de violence et de boue. Le titre original "Mudbound" est à ce titre plus explicite. Henry et Laura cultivent une petite ferme dans le Mississippi. Autour d'eux une famille de métayers noirs, les Jackson dont le fils Ronsel vient de rentrer de la guerre en Europe ainsi que Jamie, le frère de Henry, de presque vingt ans plus jeune, plus jeune d'une guerre on va dire. Et puis Pappy, leur père qui vit dans la très modeste maison, vieux grigou adepte du Klan. Et un monde souvent féroce pour les noirs dans ce Sud peu enclin au mélange des genres, féroce aussi pour ceux qui ne détestent pas assez les descendants d'esclaves.
   
   "Mississippi", classiquement, donne la parole alternativement aux principaux protagonistes. On a souvent vu ça. L'histoire se déroule, un peu trop attendue cependant, vers le drame inévitable, sans forcément trop de vraisemblance. Les retours de guerre sont difficiles, ça aussi c'est un passage à peu près obligé dans ces romans américains ruraux où la réadaptation est chose presque impossible. La traduction fait parler les noirs petit nègre. Je n'ai jamais aimé ça bien que ça soit logique dans ce type de récit. Ces inconvénients n'empêchent pas une histoire rondement menée à laquelle on peut prendre plaisir. Pourtant il me semble que Gérard Collard, "le célèbre libraire" qui donne son avis un peu partout et n'exprime que lui-même, il faut le dire et le redire, s'enflamme un peu beaucoup tout comme les jurys littéraires américains quand ils parlent d'un des romans de la décennie. Je n'irai pas si loin.
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critique par Eeguab




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Epouvantablement noir
Note :

   Hillary Jordan est un écrivain américain. Elle a passé sa jeunesse entre le Texas et l’Oklahoma et vit actuellement à Brooklyn, New York. Deux romans à son actif et un troisième en cours d’écriture. "Mississippi" est le premier, paru en 2008.
   
   Memphis, Etat du Mississippi, dans la seconde partie des années 40, après la Seconde Guerre mondiale. Laura, professeur d’anglais, issue de la moyenne bourgeoisie, a épousé à plus de trente ans, Henry ingénieur de son métier. La vie confortable qui s’annonçait pour Laura va vite être chamboulée quand Henry, sans la consulter, annonce qu’il a acheté une ferme dans un bled du Delta ; victime d’une arnaque le couple et leurs deux petites filles vont devoir vivre dans une masure sans eau courante, ni électricité, et cohabiter avec Pappy, le père d’Henry, un ignoble personnage. Hap, un métayer Noir travaille sur la ferme tandis que Florence, sa femme, aide au ménage et fait office de sage-femme pour le voisinage. D’Europe, où la guerre s’achève, reviendront au pays, Jamie, frère cadet d’Henry, pilote de bombardier, ainsi que Ronsel, fils de Hap et Florence, qui servait dans les blindés. Quand débute le roman, on enterre Pappy à la sauvette…
   
   Roman choral, chaque chapitre donne la parole à l’un des acteurs de ce drame pour tenter d’expliquer les raisons, les enchainements de faits, qui aboutiront au meurtre de Pappy et aux tragiques évènements connexes. Tragique, dramatique, ces mots sont trop faibles pour décrire ce que relate ce roman. Lecteur, toi qui t’engageras dans ce terrible ouvrage, sache que tu vas connaitre comme ses acteurs, la déception quand Laura découvrira le cadre de sa nouvelle vie et le poids accablant de la présence permanente du beau-père qui sème la terreur, "il aimait juste savoir qu’elle avait peur de lui", les amours interdites quand Jamie de retour du front, traumatisé et alcoolique, recueilli par Henry, apportera une note de gaité dans la maison et le cœur de Laura.
   
   Pourtant tout cela n’est rien, en comparaison avec le sort réservé à Ronsel. En Europe, malgré les horreurs de la guerre, la vue des camps de concentration, le jeune homme a goûté au bonheur, celui d’être un homme Noir pouvant vivre avec des Blancs et des Blanches, sans être rejeté. Son retour au pays n’en sera que plus difficile dans cet état Sudiste où règne la ségrégation raciale, dans ce bled où une petite bande d’affiliés au Ku Klux Klan entend faire sa loi.
   
   Sans jeu de mot malvenu, le roman est épouvantablement noir, le racisme y est effroyable et sous toutes ses formes : chez Henry, il s’agit d’un racisme de tradition locale et - si j’ose dire – sans plus, les Blancs d’un côté, les Noirs de l’autre, tandis que chez Pappy il est plus virulent, violent et bestial, comme chez ses amis à cagoule blanche.
   
   La technique du roman choral donne une force inouïe au texte, chacun exprimant ses propres souffrances et ses craintes. Laura bien sûr mais Florence, femme de caractère et mère elle aussi, Jamie le cadet torturé psychologiquement par la guerre et surtout par l’éducation reçue de son père, Ronsel qui paiera physiquement le prix de son émancipation vis-à-vis des Blancs… Tout sonne parfaitement juste, c’est très joliment écrit (quel étrange – mais très réel - qualificatif pour ces horreurs insoutenables !) et le lecteur, témoin impuissant autant qu’exaspéré, ne peut que voir venir l’irrémédiable.
   
   Un très bon roman.
   
   "On peut raconter ce qu’on veut, honnête ou pas, pour moi, la sueur sent toujours la sueur. Ça n’avait pas l’air de déranger Henry, mais personnellement je ne m’y suis jamais habituée. Je repensais à ma petite salle de bains sur Evergreen Street avec une nostalgie étourdissante. J’avais trouvé tout naturel d’en disposer, j’avais même ronchonné à l’occasion contre le manque de pression et les éclats sur la porcelaine de la baignoire. A présent que je me débrouillais d’un seau d’eau froide pour faire des toilettes de chat dans la cuisine, cette petite salle de bains me paraissait le comble du luxe."

critique par Le Bouquineur




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