Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Eaux fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt

Roberto Arlt
  Les Sept Fous
  Les lance-flammes
  Eaux fortes de Buenos Aires

Roberto Arlt est un écrivain argentin né en 1900. Malade du cœur, il meurt prématurément en 1942.

Eaux fortes de Buenos Aires - Roberto Arlt

Au théâtre de la vie !
Note :

   Une découverte! Après une introduction de la traductrice Antonia Garcià Castro, arrive le premier texte "Les Gosses qui naissent vieux"! J'ai ressenti cela comme une grande claque, des lignes cruelles, pleines d'humour et de lucidité qui méritent un extrait :
   -...et le voila fiancé et grave comme le code civil ; il se marie et le jour de ses noces, on dirait qu'il assiste à l’enterrement d'un mauvais payeur...

   Je me suis dit, le reste ne sera pas à la hauteur, et pourtant si!! Petite précision : ces chroniques ont été écrites entre 1928 et 1933!
   
   Dans quelques textes comme "Causes et déraisons de la jalousie" ou bien, autre exemple, "Soliloque du célibataire", on reconnaît un jugement sévère, ironique, mais juste du genre humain et de la vie de couple.
   D'autres écrits sont plein de mélancolie pour le temps qui passe, les anciens quartiers qui ont changé, les souvenirs disparus, mais la causticité reprend le dessus dans "Ateliers de restauration de poupées", pauvres jouets... pauvres enfants... pauvres parents... pauvres chats... pauvres servantes...
   
   Il y a aussi chez cet auteur un certains sens du loufoque, dans "Don Juan et les dix centimes", l'histoire improbable d'un homme d'une femme et du prix d'un ticket de bus! Un médecin dont l'épouse va voir un guérisseur! Que dire d'un titre comme celui-ci " Philosophie de l'homme qui a besoin de brique", attention ici la brique n'a pas le sens de ce mot en argot, c'est pour du dur (si je peux me permettre!). J'ai eu l'impression d'entendre Raymond Devos , "Pour cent briques, tu n'as plus rien ".
   Il est aussi question de construction dans "Les Grues abandonnées sur l'île Maciel", car les grues en question n'ont rien à voir avec les volatiles cendrés ou autres!
   
   Parfois l'auteur se contredit, comme dans "La tristesse du samedi chômé" où il dit qu'un seul jour de repos devrait suffire à l'homme. Par contre il clame le contraire dans ce très beau texte "La jeune femme au paquet de linge" sur la condition des femmes en Argentine qui subissent la loi d'un frère, d'un fiancé, d'un mari, déhanchées par les paquets de linge.
   
   Le monde est résumé dans "La tragédie d'un honnête homme", du grand art! Art de vivre dans "La chaise sur le trottoir", regard bienveillant sur la vie d'un quartier et de ses habitants. Et que dire de "La mère dans la vie et dans le roman"! Hommage à toutes les mères du monde réel ou fictif.
   
   L'auteur cite le directeur de son journal :-" Cet enfoiré d'Arlt. Grand écrivain".
   Je pense que je suis d'accord avec lui.
   
   "La demande timide", c'est beau, simple, le problème, c'est de le voir, ce jeune homme qui appuie sur la sonnette d'une belle maison et quand on regarde...
   A part ces vieux gosses, d'autres personnages valent le détour comme "L'homme au maillot ajouré", philosophe (de terrasse) en "Marcel" qui semble sortir tout droit d'un film de Pagnol. On croise aussi un bigleux amoureux et pathétique, un sinistre fouineur passant de commerce en commerce, distillant les nouvelles et les rumeurs, des femmes usées par la misère.
    La lecture de "Notes philosophiques avec l'homme qui fait le mort" est un grand moment, car nous avons tous rencontré ce genre de personne! Ou alors "L'homme bouchon" qui s'en sort toujours, quoi qu'il arrive, personnage infect.
   
   Cet ensemble de textes n'est pas sans me rappeler le livre "La découverte du monde" de la brésilienne Clarice Lispector, même matière première, des chroniques pour un journal.
   Mais où Clarice Lispectore mettait beaucoup de mélancolie, Roberto Artl, lui, appuie où cela fait mal. Un peu à la manière d'un Brendan Behan, Roberto Artl mêle de l'argot de Buenos Aires à ses écrits et aussi invente des mots! Roberto Arlt nous parle de son nom, pas très hispanique, d'expressions venant de l'italien, du génois en fait, comme, "squenun" désignant homme (uniquement), pas trop courageux, tire au flan!
   J'avoue une certaine tendresse pour un homme capable de dire d'un manière abrupte :"J'aime pas les enfants ou rarement."
   Et écrivant, un peu désenchanté :"Je crois à l'amour quand je suis triste"...
   
   Un livre que je vais garder près de moi, un peu comme un guide d'aphorismes, pour de temps en temps, se dire que l'écriture est une belle chose, et que certains textes très courts sont pleins de bon sens. Je vais méditer sur un dicton trouvé dans ce livre : "Si tu vois la barbe de ton voisin brûler, tu peux mettre la tienne à tremper."
   Il y a dans ce recueil quelques phrases ou pensées politiquement incorrectes, un peu assassines, dont voilà un florilège.
   - Ce sont des types qui n'aiment les femmes qu'à leur manière dont les porcs aiment les truffes, sorti de là, rien à tirer.
   
   - La terre en ce temps-là ne valait rien. Et s'il valait quelque chose, l'argent n'avait guère d'importance.
   
   - En synthèse, la jalousie, c'est l'envie à l'envers.
   
   - Je suis gentiment égoïste et n'y vois aucun mal.
   
   - … et une blondinette aux allures de pseudo-star de cinéma (faut voir la quantité de pseudo-star qui pullule en ces temps de perdition).
   
   - Le squenun est un phénomène social. Ou, plutôt, un phénomène d'épuisement social.
   
   - Je crois que quiconque se consacre à l'étude de la musique trombonifère est un animal profondément triste.
   
   - Confondre le joyeux parasite avec le squenun ou l'homme qui fait le mort est une erreur des plus grossières.
   
   - C'est à se connaître soi-même, ça n'a aucune importance, alors que connaître l'autre, pour l'embêter, c'est intéressant.
   
   - … je contemplais les passantes avec cette magnanimité qu'éprouvent les individus pour les femmes quand ils sont sûrs qu'elles ne leur accorderont pas le moindre regard.

   
   
   Titre original : Aguafuertes Porteñas (1998)
   ↓

critique par Eireann Yvon




* * *



Trop morose pour moi
Note :

   Éditorialiste argentin des années 1930, Roberto Arlt s'est fait le porte-parole des laissés-pour-compte de la société civile de Buenos-Aires. Tour à tour caustique, railleur ou moqueur voire intransigeant, il dresse une galerie spontanée de cette faune urbaine et présente les oisifs ou autres profiteurs, fouineurs, fourbes, homme bouchon ou même femme de médecin!
   
   Se promenant dans les rues de cette capitale pluriculturelle, il décrit les ruelles et l'ambiance de cette grande ville, gamberge sur son métier de pigiste et contemple ses contemporains : il fustige les bourgeois et tente d'appréhender la classe laborieuse. Parfaitement rédigé, dans une langue moderne (malgré l'ancienneté des textes : c'est certainement lié à la traduction parfaite de Antonia Garcia Castro), "Eaux-Fortes de Buenos Aires" souffre uniquement du ton morose de son auteur. Dépeindre toujours la noirceur de la nature humaine a tendance à toucher au moral du lecteur, et ce malgré l'ironie assumée, le plaisir évident et la dextérité littéraire de ce grand essayiste et penseur argentin d'avant-guerre. C'est là son principal défaut. Car Roberto Arlt nous dispense aussi une voix inhabituelle et des chroniques vraiment rafraîchissantes. L'ouvrage des éditions Asphalte comporte également des photos d'époque et un lexique succinct du vocabulaire arltien : quelle bonne idée!
   
   
   pages 76 - 77
   
   "L'homme qui fait le mort, est-ce celui qui, après maintes réflexions, est arrivé à la conclusion que travailler ne vaut guère la peine? Non. Ne fait le mort qui veut, mais qui peut, ce qui est très différent.
   Celui qui fait le mort a ça dans le sang.
   À l'école, c'était le dernier à lever le doigt pour réciter sa leçon ou, s'il connaissait les manies de l'instituteur, il ne levait le doigt que lorsqu'il était sûr que celui-ci ne le désignerait pas en croyant qu'il savait sa leçon.
   Lorsqu'il était plus petit, il se faisait porter par sa mère, et si on voulait le faire marcher, il chialait comme s'il était très fatigué parce que, dans son entendement rudimentaire, il était plus pratique de se faire porter que de se porter soi-même."

   
   
   pages 115 - 116
   
   "L'Homme bouchon, qui jamais ne s'enfonce, quels que soient les événements troubles auxquels il est mêlé, est le type le plus intéressant de la faune des enflures.
   Peut-être le plus intelligent et le plus dangereux.(...)
   Déjà à l'école, il était un de ces élèves sournois, faux sourire, bien appliqué, et qui, quand il s'agissait de jeter un caillou, le refilait au camarade."

critique par Philisine Cave




* * *