Lecture / Ecriture
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Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal
  Naissance d’un pont
  Corniche Kennedy
  Dès 05 ans: Nina et les oreillers
  Tangente vers l'est
  Ni fleurs ni couronnes
  Réparer les vivants
  A ce stade de la nuit
  Chemins de tables

Maylis de Kerangal est une éditrice et écrivaine française née en 1967.

Réparer les vivants - Maylis de Kerangal

Le roman d'une transplantation cardiaque
Note :

    "... c'est la première fois qu'ils nidifient une cavité de repli au sein de leur anéantissement..."
   

   Réparer les vivants est "la somme des actions et la somme des mots, la somme des espaces et des sentiments" qui, partie du cœur de Simon Limbres, jeune surfeur de vingt ans, aboutira -ou non -à sauver la vie d'une receveuse en attente de transplantation.
   
   Le roman de Maylis de Kerangal n'a rien d'un récit journalistique. Il acquiert une dimension quasi mythologique, brassant l'espace et le temps, replaçant l'organe dans sa dimension à la fois affective et symbolique. Il ne s'agit pas ici de réparer un organe défaillant mais bien de s'interroger sur les mots qui manquent pour exprimer l'émotion, les mots qui devront sonner juste pour convaincre les proches, mots qui parfois se mueront en chant pour mieux saluer le corps qui a encore une apparence de vie même si l'activité cérébrale a signalé sa mort, car il s'agit de creuser "ensemble dans cette zone fragile du langage où se déclare la mort.".
   
   Cette trajectoire alterne les points de vue, y compris celui de la receveuse potentielle qui n'est pas sans interrogations, détaille aussi le ballet des intervenants médicaux, ne les réduisant pas à une fonction mais les inscrivant dans une humanité pleine de justesse.
   
   Nous ressentons pleinement toutes les sensations , tous les sentiments qui bouleversent de fond en comble les personnages!
   
   Le style précis, imagé et élégant, le récit tendu comme un arc et empli d'émotions sans jamais verser dans le pathos, font qu'une fois levés les a priori susceptibles d'entraver notre lecture, on ne peut quitter ce roman qui pulse et fait battre le cœur.
   
   Et zou, sur l'étagère des indispensables!
   
   
   Grand prix RTL-Lire 2014
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critique par Cathulu




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Sombre et lumineux
Note :

   Un petit camion qui roule trop vite s'est déporté, pour des raisons inconnues, de la route et a heurté de plein fouet un poteau. A l'intérieur, trois jeunes garçons, fans de surf, qui rentrent d'une virée avec leurs planches. Quand les secours arrivent, ils mettent 20 minutes à dégager l'un des trois, inconscient. Il s'agit de Simon Limbres, âgé de 19 ans. Transféré rapidement à l'hôpital au service réanimation. Avec un cœur toujours vivant mais en état de mort cérébrale.
   
   On plonge dans la tragédie d'un "banal" accident de la route. Tout est extrêmement bien rendu : l'accident, l'arrivée des secours, la réaction des proches, l'entretien avec le médecin "Les lésions de Simon sont irréversibles", le rôle des équipes médicales. Il n'est plus temps de sauver Simon mais il est encore temps de transplanter son cœur pour "réparer" une autre personne.
   
   De nombreux personnages traversent ce sublime roman, et notamment Thomas, le médecin, qui a un rôle-clé dans la mesure où c'est celui qui va parler aux parents, leur annoncer le drame, et aussi les inviter à relire la vie de Simon, pour savoir s'il aurait souhaité ou non faire don de ses organes. Cette question du don d'organes est au cœur du roman.
   
   La grande réussite de ce livre tient à la façon de raconter les choses : l'auteure décrit notamment magistralement la douleur des parents sans jamais tomber dans le pathos. On se laisse emporter par l'écriture, presque sans souffle, qui fait de ce texte au sujet très sombre un roman lumineux, qui penche finalement du côté de la vie, en raison de la transplantation réussie. L'auteure s'est sans aucun doute extrêmement bien documentée sur le milieu hospitalier et l'opération qui consiste à greffer un organe, tant son récit sonne juste.
   
   C'est le récit d'une tragédie avec unité de temps -il faut faire vite- de lieu et d'action. Et un grand roman, récompensé à juste titre par des prix prestigieux : le Grand Prix RTL-Lire 2014 mais aussi le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, attribué pour la première fois.
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critique par Éléonore W.




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Ode à la vie
Note :

   À quoi reconnait-on un excellent roman? à son histoire bien ficelée, à l'attachement qui s'opère chez le lecteur vis-à-vis des personnages, à la plume élaborée de son auteur(e), à l'émotion ressentie lorsqu'on le ferme et à sa capacité d'instruire. Il est donc relativement rare de tomber sur une perle littéraire et quand cela arrive, un vrai bonheur nous attend. Réparer les vivants fait partie de ces objets précieux.
   
   Christophe Alba, Simon Limbres et Johan Rocher ont décidé que cette soirée serait leur nuit : celle de la vague à maîtriser, celle passée à surfer. Quels que soient les risques encourus, rien ne vaut une bonne virée entre copains. Le retour à la maison dans le van parental va forcément laisser des traces, et pas qu'indélébiles.
   
   "Réparer les vivants" est une vraie ode à la vie. Sous un fond tragique (le décès brutal d'un humain), ce roman questionne intelligemment sur le sens du don d'organes. Présentant la question éthique en premier lieu, il aborde les différentes réactions face à la mort d'un être cher comme, par exemples
   1) le cas des croyants en la réincarnation refusant le don d'organes sous prétexte que le corps amputé risque d'affaiblir la vie suivante ou bien
   2) l'acceptation du prélèvement d'organes vitaux d'un mort cérébral compatible revenant à reconnaître le décès physique de ce dernier (sans possibilité de retour en arrière, sans espoir d'un réveil après un long coma)
   mais aussi cette forme de culpabilité que tout receveur peut ressentir ("je vais vivre parce que quelqu'un d'autre est mort.")
   
   Présenté sous une forme très scientifique (Maylis de Kerangal, n'a pas voulu commettre d'impair dans la description du parcours contre le temps de ce fameux passage de témoin : quatre heures maximum pour qu'un cœur puisse être réimplanté chez un autre humain), "Réparer les vivants" informe aussi sur l'existence d'un registre national des refus de don (à renseigner si vous êtes totalement opposé(e) à ce qu'un de vos organes soit prélevé à votre mort : votre non-inscription à ce registre est considéré comme un oui implicite). Nous ne sommes que des êtres ambulants : comme les voitures, certains d'entre nous décèderont brutalement, d'autres connaîtront cette phase de coma cérébral permettant le maintien artificiel de leur cœur, leurs reins, leurs poumons ou leur foie afin de servir à nouveau à d'autres (comme les voitures usagées dans les casses offrent des pièces détachées propres et utiles pour réparer d'autres automobiles en circulation).
   
   Mais, "Réparer les vivants" ne se résume pas à un plaidoyer sur le don d'organes : il offre une galerie de portraits attachants (des scientifiques investis dans la survie humaine, des hommes et femmes meurtris par la vie, bousculés dans leur deuil et offrant une existence plus sereine à d'autres, etc.) . C'est un texte profondément optimiste et humain qui rappelle l'importance de ce geste gratuit. Maylis de Kerangal rythme parfaitement son écrit en présentant aussi des anecdotes comiques comme l’atterrissage forcé de pizzas sur le mur d'un salon ou sur une fenêtre le soir d'une rencontre de football opposant la France à l'Italie, par exemple.
   
   Cette écrivaine formidable, déjà reconnue avec "Naissance d'un pont" et "Tangente vers l'est" donne le meilleur d'elle-même dans le registre du travail (BTP dans "Naissance d'un pont", médical dans "Réparer les vivants"), travaille sur le lexique du corps (ici l'élément finalement principal de son intrigue), manie le vocabulaire avec dextérité (le champ mathématique a droit à un hommage appuyé à la page 217) et ne laisse absolument rien au hasard (Simon porte un patronyme prédestiné qui, sans son R, résume parfaitement sa situation durant tout le livre). Impressionnant.
   
   Page 172
   
   "Il est temps, maintenant, de se tourner vers ceux qui attendent, dispersés sur le territoire et parfois au-delà des frontières du pays, des gens inscrits sur des listes selon l'organe à transplanter, et qui chaque matin au réveil se demandent si leur rang a bougé, s'ils sont remontés sur la feuille, des gens qui ne peuvent concevoir aucun futur et ont restreint leur vie, suspendus à l'état de leur organe."

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critique par Philisine Cave




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Emotion sans pathos
Note :

    Dans son quatrième roman, Maylis de Kerangal nous bouleverse dès les premières pages en nous racontant un drame d'une grande intensité et transmet au fil du récit poignant et bouleversant une émotion toujours plus profonde.
   
    Simon est fou de surf et de sensations fortes. Alors qu'il rentre d'une session avec ses amis, il est victime d'un accident de la route tôt le matin. Transporté à l'hôpital, il est déclaré en état de mort cérébrale.
   
    C'est le moment où interviennent des équipes spécialisées, infirmiers, médecins afin d'appliquer de façon précise, méthodique et humaniste, les protocoles de transplantation d'organes.
   
    C'est aussi les paroles choisies, dites, murmurées aux parents par l'infirmier pour demander finalement leur accord. La scène la plus douloureuse du livre, d'une vérité insoutenable.
   
    En 24 heures se confrontent la mort et la vie, le don et le renoncement dans une atmosphère de huis clos âpre et rugueux où tous les personnages sont des héros.
   
    Alors que la douleur est la plus vive, les abîmes les plus profonds, alors que la chair se maintient dans un état qui n'est plus la vie, tous vont donner et tous vont se dépasser pour réparer les vivants.
   
    Ce sera pour Claire, à bout de souffle vital, qu'à la fin de 24 heures de désespoir et de lumière , battra le cœur de Simon, à nouveau.
   
    Maylis de Kérangal possède une écriture envoûtante, précise, étonnante.
   
    Elle nous émeut sans pathos, avec des phrases à n'en plus finir et nous met face à une douleur inouïe.
   
    Elle nous bouleverse par son prodigieux travail d'investigation vrai, parce que c'est ça la vie, les mots qu'il faut dire sans condamner, sans donner de leçon de morale.
   
    Un plaidoyer pour le don, le dépassement, pour que l'intime prenne part dans le collectif et que malgré tout la vie continue.
   
    Un véritable coup de cœur, pour un livre difficile à fermer, tant l'histoire et les personnages nous emportent.
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critique par Marie de La page déchirée




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Don
Note :

   Je dois être la dernière à lire ce roman, abondamment commenté dans les blogs et la presse. Je n'étais pas tentée : le sujet me stressait. Vivre deux cent et quelques pages dans un hôpital, assister à la mort d'un jeune homme, en service de réanimation, partager la détresse de ses parents survivants, puis subir sans anesthésie une transplantation cardiaque minutieusement décrite, pas facile pour une malheureuse lectrice qui passe le plus clair (ou sombre) de son temps à sentir rôder la mort!
   
   Je me suis laissé faire, parce que le récit commence magnifiquement, glorieusement, par l'exercice de surf hautement jouissif de Simon Limbres, et qu'on est transporté. On ne pense plus à ce qui va suivre, et de fil en aiguille, la très belle écriture de Maylis de Kerangal ne nous autorise pas à lâcher prise. L'entrée en matière donne le ton : dans ce roman, on ne sera jamais au creux de la vague, presque toujours sur la crête, ou en ascension, avec de petites phases de repos, et c'est une vraie chance!
   
   Tout en pratiquant une prose exigeante et sans concession, l’auteur ne s’adresse pas à un petit groupe d’initiés. On sent qu’elle écrit pour toucher le plus grand nombre de lecteurs possibles, avec beaucoup de générosité.
   
   Bien que l’auteur parle surtout de la mort, la côtoie sans cesse, et nous promène dans un centre de réanimation et une salle d’opération pour nous relater avec le plus de précision possible une transplantation cardiaque, c’est un récit très vivant qu’elle nous livre là.
   
   Il y a aussi cette ode non au progrès de la médecine, ce qui serait un peu plat, mais à la transgression des tabous, qui court à travers le texte, rappel des tableaux qui montrent l’anatomie humaine (le Rembrandt bien sûr), des premiers savants qui osent ouvrir les corps les observer, manipuler les organes, décrire la circulation du sang. Parler du sang et de la circulation de celui-ci c’est rappeler que le corps est périssable, mortel, que sa substance est en perpétuelle transformation.
   
   Pourtant le récit ne manque pas non plus du sens du sacré ; le personnage-clé de Thomas Rémige et son action (infirmier coordinateur des dons d’organe, mais aussi réalisant une sorte de thanatopraxie sur le corps, et des rites funéraires incluant le chant"l’ode à la belle mort") en témoigne ; certaines comparaisons du corps mort avec celui du Christ, aussi.
   
   Le récit distille des pointes d’humour noir (la receveuse Claire se demandant ce que l’on va faire de son cœur mal en point une fois qu’on le lui aura retiré, va-t-on le recycler? Deviendra –t-il de la pâté pour chien?) et il est aussi bien réaliste que semblable à une sorte de geste héroïque ; un héroïsme pourtant humble, et tous les jours recommencé. Les personnages sont en état de tension extrême, assoiffés de perfection dans ce qu’ils font, et éprouvent aussi souvent la jouissance que la crainte (qui va avec, d’ailleurs).
   
   De longues phases bien charpentées, la syntaxe est à la fois savante et simple à suivre, de belles métaphores, une ponctuation généreuse, un vocabulaire juste et précis, pas si technique qu’on l’a dit (le minimum pour que l’on comprenne la situation) et d’une grande beauté. le mélange de réalisme cru et de sublime fait merveille. Sans doute y-a-t-il quelques petites choses en trop : le personnage de Juliette et celui de Rose ne s'imposaient pas, et l'on passe vite les pages les concernant.
   
   L'ensemble demeure excellent.
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critique par Jehanne




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Un chœur pour un cœur
Note :

   C’est peu de dire que j’ai aimé le dernier livre de Maïlys de Kerangal dont le titre est emprunté au Platonov du docteur Tchékhov : "Il faut enterrer les morts et réparer les vivants.". J’ai été emportée, enroulée dans cette vague de mots, de voix, qui vont s’élever, converger, s’assembler, pour constituer ce thrène superbe à Simon Limbres, le héros de cette histoire, qui est celle d’une greffe cardiaque.
   
   Dans une interview à la Librairie Mollat, l’auteur explique qu’elle a souhaité d’emblée inscrire le livre dans cette vague que surfe le jeune homme au début du roman. C’est bien en action qu’elle a voulu présenter d’abord ce "prince surgi de l’écume", qui va devenir un corps étendu, en proie à la mort encéphalique. C’est donc ce "déferlement" initial qui va irriguer toute l’œuvre. Pour l’auteur, la mer ne représente-t-elle pas cette "zone de pulsions où se tissent les émotions organiques, archaïques, liées au corps" ?
   
   Se plaçant à contre-courant d’une opinion qui envisage le plus souvent la greffe du côté du receveur, elle explique avoir voulu se situer du côté du donneur. En effet, si penser au receveur, c’est penser à la survie, à la renaissance, choisir le point de vue du donneur, c’est réfléchir sur l’envers de la greffe, sur son revers, et tout ce que cela implique : "morcellement, dispersion, désacralisation, déprivatisation du corps". L’entreprise de Maïlys de Kerangal apparaît donc très originale à cet égard.
   
   A la lecture de ce livre qui se structure comme une tragédie classique en vingt-quatre heures, "entre deux révolutions du soleil", c’est le mot "empathie" qui m’est venu de suite à l’esprit. J’ai admiré en effet cette capacité quasi-démiurgique de l’auteur à se mettre avec autant de justesse et de sensibilité à la place de chacun de ses personnages, sans jamais forcer le trait. Cela m’a donc plu de savoir que le projet de l’écrivain avait consisté à "toucher une forme de délicatesse" et que son enjeu était bien "l’empathie", dans ce désir d’écrire un livre qui prenne en charge tous les aspects d’une transplantation cardiaque. Ce thème lui a permis, dit-elle, "d’interroger la porosité entre la vie et la mort et, en écrivant, d’avoir un geste qui travaille cette idée de l’empathie." Le don n’en pose-t-il pas expressément la question ? C’est bien ce sentiment-là qu’elle-même a éprouvé par rapport à l’objet du livre, la greffe.
   
   Se mettant dans la peau du jeune homme, elle dit admirablement "l’état de grâce" du surfeur, ce "vertige horizontal", cette seconde "qui lui permet de ressaisir en un tout l’éclatement de son existence, et de se concilier les éléments, de s’incorporer au vivant […] d’étirer l’espace, allonger le temps, jusqu’au bout de la course épuiser l’énergie de chaque atome de la mer". Elle le saisit à l’acmé de sa vie, donnant ainsi à percevoir avec force l’horreur de cette existence triomphante si tôt brisée à dix-neuf ans dans un hôpital du Havre.
   
   Adoptant le point de vue des parents, l’écrivain décrit avec retenue et délicatesse le moment où Marianne et Sean, découvrent le corps de leur fils dont le cœur bat toujours : "Le visage de Simon, tout ce qui vit et pense en lui, tout ce qui l’anime, tout cela va-t-il revenir ?" Elle décrit aussi cette étape bouleversante de l’acceptation du don du cœur, du foie, des poumons, des reins : "Mais pas les yeux […] Car les yeux de Simon, ce n’était pas seulement sa rétine nerveuse, son iris de taffetas, sa pupille d’un noir pur devant le cristallin, c’était son regard ; sa peau, ce n’était pas seulement le maillage fileté de son épiderme, ses cavités poreuses, c’était sa lumière et son toucher, les capteurs vivants de son corps." De l’incompréhension à l’acceptation du don d’organes, l’évolution complexe des sentiments de ces parents douloureux est particulièrement bien saisie, tout en nuances, en intensité, en émotion retenue.
   
   L’auteur est encore dans la tête de Juliette, la petite amie de Simon, tandis que celle-ci se remémore leur premier baiser et leur dernière dispute avant qu’il ne s’en aille surfer : "Car Juliette, c’était le cœur de Simon." Il y a aussi Lou, la petite sœur qui a fait un dessin pour son frère : "Il est où Simon ?, il est toujours à l’hôpital ? Sans attendre de réponse, elle fait demi-tour, fonce dans le couloir, les ailes vibratiles et le pas martelé, on l’entend qui ouvre une pièce, appelle son frère, puis ce sont d’autres portes qui claquent, et ce même prénom qui revient […]" Maïlys de Kerangal analyse ainsi très finement les étapes par lesquelles passe chacun des proches de Simon Limbres.
   
   En ce qui concerne le corps médical, l’auteur pénètre d’abord avec acuité dans l’esprit de Thomas Rémige, l’infirmier coordinateur des prélèvements d’organes, obsédé par "ce tâtonnement singulier au seuil du vivant, un questionnement sur le corps humain et ses usages, une approche de la mort et de ses représentations". Il est le personnage-clé du livre, celui autour duquel tout se ramifie.
   
   Elle souligne la difficulté immense de la tâche du docteur Pierre Révol qui doit annoncer aux parents qui espèrent encore : "Simon est en état de mort cérébrale. Il est décédé. Il est mort." Elle reconnaît avoir beaucoup travaillé "les effets d’annonce", en étant attentive à "l’idée d’une parole qui se dépose, qui cristallise". Elle insiste sur la fatigue de la jeune infirmière Cordélia Owl, en proie à la tension nerveuse de son métier, subissant les réprimandes du docteur Révol et perturbée par l’histoire amoureuse qu’elle est en train de vivre.
   
   Maïlys de Kerangal suit Marthe Carrare qui travaille pour l’Agence de la biomédecine, au Pôle national de répartition des greffons. C’est elle qui constitue le dossier complet pour la réalisation de la greffe après l’acceptation du don par Marianne et Sean : "Les organes du donneur sont répartis, les trajectoires établies, les équipes constituées, tout est sur des rails. Et Rémige maîtrise. Pourvu qu’il n’y ait pas de mauvaise surprise lors du prélèvement […]" Mais si l’auteur décrit minutieusement les étapes de la transplantation, le livre va bien au-delà du simple reportage !
   Le lecteur découvre encore la dynastie Harfang, dont un des membres officie à la Pitié-Salpêtrière : "Ce nom étrange courant les couloirs des hôpitaux parisiens depuis plus d’un siècle si bien que l’on disait simplement c’est un Harfang pour conclure un échange qui avait relevé l’excellence d’un praticien […]".
   
   On suivra aussi Virgilio Breva, le jeune chirurgien qui va opérer la transplantation. Prodigieusement doué, il avait choisi la chirurgie cardiaque : "Le bon vieux cœur. Le cœur moteur. La pompe qui couine, qui se bouche, qui déconne. Un boulot de plombier, aime-t-il dire : écouter, faire résonner, identifier la panne, changer les pièces, réparer la machine tout cela me convient parfaitement […]. Maïlys de Kerangal souligne que la progression de l’écriture de son roman s’est ainsi opérée "par séquences, par blocs d’affects et de paroles".
   
   Enfin, l’auteur imagine l’attente interminable de Claire Méjean, atteinte d’une myocardite, et que seule sauvera une transplantation cardiaque. Ayant quitté la banlieue parisienne, elle est venue s’installer à deux pas de la Pitié-Salpêtrière. Après un premier espoir déçu à cause d’un mauvais greffon, elle entend ce soir-là l’appel du chirurgien Harfang : "On a un cœur. Un cœur compatible. Une équipe part immédiatement prélever. Venez maintenant. La transplantation aura lieu cette nuit. Vous entrerez au bloc autour de minuit." Le lecteur perçoit bien l’espoir et la crainte de cette femme dont la greffe est l’ultime gage de survie.
   
   On notera que tous ces personnages existent avec force à travers leur nom. Le choix de ce dernier est en effet capital pour l’écrivain. Soulignant la "puissance" du nom propre, elle précise : "Il est clos, inaltérable, et en même temps, il diffuse énormément de choses. Tant que je n’ai pas les noms des personnages, ils ne peuvent pas exister pour moi." Le nom de Simon Limbres est révélateur à cet égard. N’évoque-t-il pas les limbes, ce no man’s land, cet endroit intermédiaire et flou, cet au-delà, situé aux marges de l'enfer, auquel s’apparente la situation végétative de celui qui est en état de mort encéphalique ?
   
   C’est la succession des voix si variées et si justes de tous ces personnages que j’ai aimée dans ce livre. Maïlys de Kerangal explique d’ailleurs que ce qui a présidé à l’écriture du roman, c’est "la notion de chant, non pas un chant lyrique, ajoute-t-elle, mais plutôt un chant de réparation". Cet oratorio trouvera ainsi son point d’orgue dans l’avant-dernier chapitre quand, après que la greffe a été réalisée, Thomas Rémige, se met à chanter : "Un chant ténu, à peine audible par celui ou celle qui se trouverait avec lui dans la pièce, mais un chant qui se synchronise aux actes qui composent la toilette mortuaire, un chant qui accompagne et décrit, un chant qui dépose." Je trouve ces lignes particulièrement audacieuses car il fallait oser imaginer un infirmier chantant lors de la toilette mortuaire d’un jeune homme à qui on a prélevé le cœur. Or la page est magnifique qui inscrit ce chant dans la tradition des anciens rituels funéraires et qui métamorphose le corps du donneur en celui d’un héros grec. C’est "un chant de belle mort", "une édification" qui "reconstruit la singularité de Simon Limbres". Ce chant rend au personnage l’éminente dignité de son être : "Il le propulse dans un espace post mortem que la mort n’atteint plus, celui de la gloire immortelle, celui des mythographies, celui du chant et de l’écriture."
   

   On l’aura compris, ce que j’ai admiré dans ce roman, c’est la façon dont Maïlys de Kerangal parvient à transformer l’histoire de cette greffe cardiaque en une "chanson de geste" tout à la fois individuelle et collective et profondément humaine. Je dois dire qu’en dépit d’un lyrisme étonnamment maîtrisé par l’auteur, les larmes me sont souvent venues aux paupières lors de ma lecture. Certes, ce roman nous informe précisément sur le déroulement d’une transplantation cardiaque (elle-même a assisté à une greffe), mais là n’est pas véritablement l’enjeu du livre. Ce dernier est davantage une réflexion puissante sur les liens du corps et de l’esprit, sur ce qui fait l’unicité d’un être, sur ce qui subsiste d’un vivant après sa mort. C’est ce qu’exprime ce magnifique passage : "Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle [Marianne, un des plus beaux personnages du livre] comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au dehors comme un désert de gypse."
   
   Que cette réflexion soit portée par une collectivité familiale et médicale ne donne que plus d’ampleur au roman. En effet, si le livre est bien le reflet d’une histoire individuelle, ce qui lui confère un intérêt supplémentaire, c’est que celle-ci s’inscrit dans une histoire collective, révélatrice de la volonté et de l’énergie des vivants à se réparer les uns les autres : une forme d’unanimisme contemporain. C’est pourquoi ce chœur pour un cœur résonnera longtemps à nos oreilles.
   
   
   Sources : Interview de Maïlys de Kerangal pour la Librairie Mollat, 12 février 2014, You Tube
   Maÿlis de Kerangal : "A l’origine d’un roman, j’ai toujours des désirs très physiques, matériels" - Livres – Télérama.fr

   

critique par Catheau




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