Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La Storia de Elsa Morante

Elsa Morante
  Récits oubliés
  La Storia

Née en 1912, Elsa Morante a vécu à Rome. Elle publie son premier recueil de nouvelles, "Il Gioco segreto" en 1941. Il contenait un certain nombre de nouvelles qui font partie du "Châle andalou". Son roman, "Mensonge et sortilège", a remporté le prix Viareggio en 1948 et l'a révélée au grand public. Le prix Strega lui a été décerné pour "L'Île d'Arturo" en 1957. Elle est décédée le 25 novembre 1985.
(Source éditeur)

La Storia - Elsa Morante

L'histoire et l'Histoire
Note :

   La Storia c’est l’Histoire, l’enchaînement des événements décrits et analysés par les historiens en s’appuyant sur une démarche à vocation scientifique. L’Histoire relate les faits à partir de sources vérifiées et recoupées. Par là même, elle s’oppose au roman, œuvre d’imagination dont les liens avec la réalité sont variables à l’infini. Le choix de ce titre pour un volumineux roman n’est donc pas anodin. Le lecteur est averti avant d’entamer sa lecture que "l’histoire" qu’il va lire s’inscrit dans une trame de faits réels. Pour renforcer cette ambition, Elsa Morante a pris la peine de débuter chaque chapitre de son ouvrage par un résumé succinct de l’évolution historique et des événements marquants du monde et de l’Italie dans la période précédant ou couvrant le temps du chapitre. Cet exposé des faits a le ton froid des rapports d’expert et son contenu est austère et inquiétant : montée des pouvoirs dictatoriaux, naissance des conflits, guerres, assassinats, révolutions, développement de la société de consommation... C’est l’Histoire du XXème siècle, depuis son commencement jusqu’aux années 60, dans tout son bruit et sa fureur.
   
   Les chapitres portent tous le numéro d’une année, à l’exception du premier et du dernier, qui couvrent toute une série, comme pour maintenir le mouvement de la marche des événements, au-delà de la conclusion. Le récit du roman s’insère donc dans ce canevas, montrant bien qu’il faut considérer ce qu’il raconte comme la vérité historique, au même titre que les résumés. Ce cadre rigide peut faire craindre un formalisme rebutant. Il n’en est rien : l’histoire racontée dans "la Storia" est poignante d’un bout à l’autre. Le portrait d’Ida Ramundo, veuve et juive par sa mère, qui élève seule un adolescent rebelle, Nino dit Ninnariedu, se fait violer par un jeune soldat allemand dont naîtra un deuxième fils, Useppe, dans les premières années de la Seconde Guerre Mondiale, est constamment vivant et juste. Il s’élargit aux relations très affectueuses entre les deux frères, dans un mouvement qui s’étend à la description de tout un monde de misère du petit peuple de Rome, victime des bombardements, réfugié dans un vaste abris où les familles se côtoient dans une insalubrité et une promiscuité effrayantes, au sein desquelles s’établissent des relations de solidarité, malgré la présence de quelques éléments particulièrement névrosés.
   
   Cette histoire tragique est constamment rehaussée par la personnalité révoltée de Nino, qui ne sait à quelle cause se vouer, sautant d’un extrême à l’autre, et de son adorable petit frère Useppe, enfant précoce doué de la capacité de révéler la vérité des êtres. Le ton très familier de la narration n’empêche pas la description de scènes grandioses ou pathétiques, comme la visite nocturne d’Ida au ghetto de Rome. La guerre y est toujours présente, et son horreur dévoilée, selon un enchaînement inexorable.
   
   Les atrocités des combats qui opposent les soldats ou les SS allemands aux partisans sont franchement exposées et la misère croissante des réfugiés est patiemment décrite. Après la fin de la Guerre, dont réchappent Ida et ses fils, la famille se retrouve isolée, ce que traduit le tempo ralenti pour rendre compte des absences de Nino et de l’attente anxieuse d’Useppe et d’Ida. A la fin, Useppe n’a plus pour ami que la chienne Bella, avec laquelle il parcourt les rues de Rome jusque dans les faubourgs, vers une mystérieuse clairière au bord du fleuve, où il fait des rencontres inattendues, en marchant vers son destin.
   
    Ainsi Useppe rejoint, dans une veine plus sombre, moins truculente, Oscar, le Tambour de Günter Grass, pour montrer l’horreur et l’absurdité de la guerre.

critique par Jean Prévost




* * *