Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Respiration artificielle de Ricardo Piglia

Ricardo Piglia
  Respiration artificielle
  Argent brûlé
  Cible nocturne
  La ville absente
  Le dernier lecteur
  Pour Ida Brown

Ricardo Emilio Piglia Renzi est un écrivain argentin né en 1941 et mort en 2017.

Respiration artificielle - Ricardo Piglia

Roman sans tango
Note :

   L'action se passe en Argentine. L’écrivain Emilio Renzi est à la recherche de son oncle Marcelo Maggi qui lui-même s'est lancé dans une enquête sur Enrique Ossorio, un aventurier politique du siècle précédent. La fiction de Ricardo Piglia est fondée sur les vies de quelques hommes qui eurent en commun de vivre en exilés  — y compris dans leur propre patrie.
   
   L'oncle Marcelo Maggi avait trompé — et paraît-il — ruiné son épouse Esperancita, née Ossorio, l'avait abandonnée pour vivre avec la Coca, une danseuse de cabaret. Il avait été "retrouvé menant grand train, sous un faux nom, dans un hôtel de Río Hondo" et avait dû purger une peine de deux ans de prison, dans les années 40, avant de s’éloigner définitivement de Buenos Aires, pour se fixer à Concordia, province d'Entre Rios, à la frontière avec l'Uruguay. L'oncle Marcelo, c'était un beau sujet! En 1976, Emilio en avait fait le héros de son premier roman pour lequel il avait conçu de grandes prétentions littéraires. 
   
   "L'allure faulknérienne de cette histoire ne pouvait que m'attirer : le jeune homme au brillant avenir qui vient de décrocher son titre d'avocat, qui laisse tout tomber et disparaît ; la haine de la femme inventant une malversation et l'envoyant en prison sans qu'il se défende ou prenne la peine de dénoncer la tromperie. Finalement, j'avais écrit un roman avec cette histoire en employant le ton des “Palmiers sauvages”, ou plutôt en employant les diverses tonalités que prend Faulkner traduit par Borges, grâce à quoi, involontairement, le récit avait vaguement l'air d'une version plus ou moins parodique d'Onetti…»

   
   Une correspondance débuta alors entre Emilio et Marcelo. Dans cet échange de courriers, leur intérêt commun pour Enrique Ossorio s'était développé. On savait qu'Enrique, après avoir étudié le droit et la philosophie, avait fait de la politique en Argentine dans les années 1837-38, qu'il avait été un conspirateur imprudent, adressant une correspondance chiffrée au camp adverse. Tenu pour un traître il avait dû s'exiler au Chili et "pris par la fièvre de l’or" il s'était rendu en Californie. Et de l’or il en avait trouvé! Il s'était installé à New York en 1850, y avait rencontré Lisette, une martiniquaise esclave d'un bordel, et, la quarantaine venue, il avait commencé à écrire mêlant roman, histoire et utopie : "Compatriotes!… Bientôt je vous enverrai mon Autobiographie.» Expulsé à la suite d’une rixe dans une maison close, il quitta New York pour un nouvel exil. De retour au Chili, il s’y suicida sur la tombe d'une comédienne. 
   
   Emilio, désormais fasciné par ce second personnage, va rencontrer le sénateur Luciano Ossorio, petit-fils d’Enrique. Un vrai personnage de roman lui aussi ; en 1931 un meeting politique lui laissa une balle dans le corps. Paralytique il vit désormais retiré sur son immense estancia, continuant son action politique et mystérieuse... par courrier. L’ex-sénateur est aussi dépositaire d’une valise bourrée de nombreux documents concernant cet exilé à qui Marcelo Maggi comme Emilio Renzi s’intéressent désormais. De là, Emilio poursuit sa route pour aller à la rencontre de son oncle à Concordia.
   
    Arrivé plein d’espoir, Emilio s’aperçoit que Marcelo dit le Professeur, car il est devenu enseignant, s’est absenté pour rendre visite à la Coca de l’autre côté de la frontière, à moins qu’il n’ait purement et simplement disparu. En attendant son retour, ses amis accueillent Emilio au Club Social, comme s’ils se retrouvaient entre Argentins de l’extérieur, entre exilés. Ce qu’ils sont plus ou moins. Et amateurs de livres et d'idées aussi, comme Vladimir Tardewski dit le Polonais. C'est le dernier personnage de roman que rencontre Emilio. On discute de la double inspiration de Borges, on évoque aussi des anecdotes sur Joyce.
   "Je me souviens d’un dialogue (…) Arno [Schmidt] le racontait avec beaucoup de verve. Que pensez-vous de Gertrude Stein, monsieur Joyce? lui dit Arno. — De qui? dit Joyce. — De Gertrude Stein, la romancière américaine, vous connaissez son œuvre? lui dit Arno, et Joyce resta immobile pendant un moment interminable, jusqu’à ce que finalement il lui dise : qui peut bien avoir l’idée de s’appeler Gertrude? En Irlande, nous donnons ce nom aux vaches, lui dit Joyce, et il resta muet pendant les quinze minutes qui suivirent, jusqu’à la fin de l’entrevue…»
  
   
   Le Polonais avait commencé un doctorat à Londres sous la direction de Wittgenstein bien avant de devenir prof de philosophie au même lycée que le Professeur, au lieu de passer son temps devant un échiquier et de ressasser l’échec de son exil et de sa vie précédente — sa banque l’avait envoyé tenir une agence qui ferma aussitôt. La grande théorie du Polonais consiste à présenter “Mein Kampf” comme l’envers parfait du “Discours de la Méthode” de Descartes, puisque "le doute n’est que le signe de la faiblesse d’une pensée…» et une de ses découvertes est la rencontre, déduite d’une lettre de Kafka à Max Brod, entre Hitler et l’auteur du “Château“ à Prague en 1908.
   
    Ceci dit, pas sûr que l’oncle Marcelo revienne de sitôt! Cette fiction très riche et un peu déconcertante a d’abord paru en Argentine en 1980, en pleine dictature. Au peuple des lecteurs porteños sans doute voulait-il apporter comme une “respiration artificielle” avec ces multiples historiettes? En nous embarquant dans une enquête perpétuelle et à rebondissements, ce livre passionnant sera autant apprécié par les fans d’anecdotes littéraires en général, que par les amateurs d’histoire et les aficionados de la littérature d'Argentine. Ce n'est pas que le pays du tango!

critique par Mapero




* * *