Lecture / Ecriture
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Pleine lune de Antonio Muñoz Molina

Antonio Muñoz Molina
  Cordoue des Omeyyades
  Beatus Ille
  Le vent de la lune
  Fenêtres de Manhattan
  L'absence de Blanca
  Pleine lune
  Comme l’ombre qui s’en va

Ecrivain espagnol né en 1956 et habitant New York. Il est marié à une écrivaine : Elvira Lindo.

Il a fait des études de journalisme et d’histoire de l’art et a publié son premier roman ("Beatus Ille") en 1986.

Il a publié pour le moment plus d’une douzaine de romans et s’est vu attribuer de nombreux prix littéraires.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Pleine lune - Antonio Muñoz Molina

Rare densité
Note :

   Publié en 1997, « Pleine lune » s’impose comme un des romans majeurs de Molina qui, à mes yeux, est assurément un des plus grands écrivains contemporains européens. D’emblée, Molina impose son style, minutieux, où chaque mot est à sa juste place, et ample. Molina est un magicien des mots qui s’assemblent dans d’envoûtantes longues phrases comme on n’en trouve quasiment plus de nos jours.
   
   Grâce à ce style unique et d’une intense lenteur et parce que chaque page est d’une rare densité presque sans aucun paragraphe et quasiment aucun dialogue, à l’exception des toutes dernières pages où, enfin les protagonistes qui sont arrivés au bout d’eux-mêmes sont enfin capables de s’exprimer, Molina captive dès les premières pages son lecteur. Lire Molina exige du temps, une certaine disponibilité, un renoncement au monde extérieur tant on est littéralement happé par la force du récit et de l’écriture.
   
   Lire Molina, c’est aussi accepter d’aborder la face sombre du monde tant ses livres nous donnent à voir la douleur des êtres la plupart du temps livrés à leurs angoisses, aux prises avec tout ce que la vie a de moins réjouissant à nous offrir et souvent sauvés, temporairement du moins, par une passion amoureuse vouée dès le départ à l’échec. Chez Molina, la nuit a une importance particulière. C’est là que l’essentiel se passe, que les pulsions se déchainent, que les masques tombent, que les cœurs se mettent à nu.
   
   « Pleine lune » est l’archétype du schéma Molinien, dans le fond et la forme et l’un des plus poignants romans jamais écrits par l’auteur.
   
   Dans une paisible ville d’Andalousie sans aucun attrait se commet un crime atroce. Fatima, une jeune fille impubère, est retrouvée sauvagement assassinée, nue et atrocement mutilée, abandonnée dans un jardin public qui connut autrefois une ère de gloire.
   
   Un inspecteur dont nous ne connaîtrons jamais le nom se donne corps et âme pour retrouver l’épouvantable assassin qui a laissé une multitude d’indices, dont on connaît presque tout, sauf le visage et sauf le nom, n’étant pas fiché. Un vieux jésuite qui fut son professeur lui a dit de toujours chercher les yeux. C’est pourquoi il parcourt hagard les rues de la ville, à la recherche d’un regard qui révèlerait le meurtrier. Commence une longue quête qui va mettre aux prises cinq personnages principaux dont les vies se croisent. Cinq personnages tous en marge, tous exclus, d’une manière ou d’une autre, tous sous l’influence de la nuit et de la pleine lune.
   
   L’inspecteur d’abord qui passa l’essentiel de sa carrière au pays basque et qui craignit sans cesse l’attentat, persécuté qu’il était par l’ETA. Plus l’enquête avance, plus son passé le rejoindra, plus les monstres enfouis dans sa jeunesse, son enfance, sa vie affective et professionnelle vont le rattraper au point de l’obliger à libérer son âme.
   
   Le père Orduna, ce vieux jésuite austère, survivant d’un ordre qui a perdu de sa gloire, exclu d’une Eglise qui ne lui a pas pardonné d’avoir choisi de devenir prêtre ouvrier et soutien du communisme. Un prêtre qui doit libérer sa conscience tout en libérant celle de celui qui fut son élève préféré, l’inspecteur.
   
   Susana Grey, l’institutrice de Fatima, femme d’une petite quarantaine larguée par un mari insupportable et qui passa seule les dix dernières années à élever un fils qu’elle comprend de môns en moins et à éduquer des enfants qui l’insupportent au milieu d’enseignants qu’elle abhorre. Susana qui va tomber éperdument amoureuse de l’inspecteur et redonner progressivement un sens à la vie de ce dernier sans toutefois pouvoir le faire venir à bout de ses démons.
   
   L’épouse de l’inspecteur qui, à force d’être menacée par l’ETA et d’être abandonnée d’un mari depuis longtemps devenu indifférent, s’est réfugiée hors du monde au point d’être internée dans une clinique psychiatrique, symbole d’un reproche muet.
   
   L’assassin enfin dont la folie progressive et les pulsions sordides, irrépressibles, impossibles à détecter sous les apparences de la normalité sont rendues avec un réalisme et une intelligence absolument remarquables.
   
   Molina met alors un lent ballet dans lequel chacun de ses acteurs tient l’un ou l’autre des protagonistes et dont ne peut surgir qu’encore plus de souffrance.
   
   Un livre époustouflant, très dense. Un absolu chef-d’œuvre !

critique par Cetalir




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