Lecture / Ecriture
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Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre de Martin Amis

Martin Amis
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  Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre
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Martin Louis Amis est un écrivain britannique né en 1949. Il est le fils de l’écrivain Kingsley Amis.

Lionel Asbo, l'état de l'Angleterre - Martin Amis

Roman expérimental
Note :

   Le narrateur, Desmond Pepperdine est un jeune homme issu de cité qui constitue une exception car, bien qu'élevé dans les pires conditions, il va s'orienter avec succès vers les études et une vie de famille équilibrée. Orphelin, il ne lui reste que sa grand-mère Grace Pepperdine (qui fait figure de vieillarde, bien qu’elle n’ait que 39 ans au début de l’histoire et juste quelques années de plus à la fin) et son oncle Lionel, 21 ans. Desmond, lui, a 15 ans, et de gros soucis car d’abord, il n’est déjà pas bien vu dans ces quartiers de bien travailler en classe. Cela irait même très certainement très mal pour lui s’il n’était pas le neveu de Lionel. Mais il l’est, et personne dans la cité, ne se risquerait à faire quoi que ce soit qui puisse contrarier son oncle Li.
   
   Lionel, ne s’appelle plus Pepperdine. Il a fait officiellement changer son nom parce ce que " c'est con comme nom" et il a choisi en remplacement : Asbo! Parce que ASBO est l’acronyme de "antisocial behaviour order" qui désigne les différentes sanctions que son comportement antisocial pouvait lui valoir. C’est que les juges s’intéressent à lui depuis qu’il a 3 ans, alors forcément, ça crée des liens. Lionel n’est pas du genre câlin, ce n’est pas lui qui risquait de prendre Desmond dans ses bras. Mais c’était sa famille –bien qu’il soit peu sensible au concept- aussi l’a-t-il laissé vivre avec lui lorsqu’il a perdu sa mère à 12 ans (de père, bien sûr, il n’y avait pas). A ce moment-là, Desmond a sombré dans une sorte de dépression, une période "a-mère" pendant laquelle il ne faisait rien, ne s’intéressait à rien, et cela a duré trois ans, et puis peu à peu, il s’est aperçu, avec surprise que son intelligence s’éveillait, qu’elle exigeait qu’on la nourrisse et qu’on l’utilise. Il savait que les autres autour de lui ne vivaient pas ce genre d’expérience, et il sut également tout de suite qu’il valait mieux le dissimuler à son entourage. Mais cela éveilla son intérêt et lui permit progressivement de reprendre pied. Il avait alors 15 ans.
   
   Pourtant, poussé par le milieu, les circonstances et par sa soif de tendresse frustrée, il fait alors une "grosse bêtise" qu’il est bien incapable d’avouer, d’assumer, d’accepter, de "faire avec" etc. et qui est un tel problème qu’il en vient à la confier anonymement aux courriers du cœur des journaux espérant un conseil, une aide, de n’importe quelle sorte. Il sait pourtant bien en même temps, que personne ne pourra l’aider, qu’il lui faudra se débrouiller vraiment seul, bien que le fardeau soit titanesque. D’autant qu’en plus de l’énorme problème personnel que cela lui pose, il faut considérer que si Lionel découvre son secret… il n’y a pas de mot. Tout peut arriver.
   
   Car le personnage principal de ce roman, ce n’est pas Desmond, c’est Lionel, le caïd des caïds, "Le grand asocial", le cas clinique, l’irrécupérable, le fauve, tellement habitué à tous les excès de violence, qu’il en vient de plus en plus souvent à se dire qu’il se fait peur à lui-même. Pour lui, les fréquents passages en prison sont des vacances plutôt que des punitions " au moins, en prison, on sait où on est" et c’est justement pendant l’un de ces séjours qu’arrive le grand évènement : Lionel gagne à la loterie et devient multimillionnaire! L’argent aidant, il a vite fait de ressortir (et tac! au passage, dans le système judicaire) et voyons maintenant ce qui va se passer.
   
   Martin Amis serait-il notre moderne Zola? Ou plutôt, celui de l'Angleterre? Car il agit de même que les auteurs des romans naturalistes qui soulevaient une question à dimension sociologique qu'ils vérifiaient ensuite à l'aide d'une expérimentation. Ici, la question est : un exclu de la société peut-il s'y réintégrer, s'il devient riche? "Est-il possible que Lionel Asbo, le grand asocial, puisse être un être social sous certaines circonstances précises?"(109) Nous aurons la réponse. Mais reprenons.
   
    Sous les attributs et avantages d’un roman assez scotchant et tout entier en tension (Desmond qui aime son oncle Li comme un père avoue lui-même qu’il est toujours plus que mal à l’aise en sa présence, il est "malade", et le lecteur ressent également ce malaise croissant), Martin Amis a tenté et réussi un grand roman social qui part de l’état des lieux des milieux défavorisés pour en expérimenter les limites et les conséquences. Sous ses aspects accrocheurs, l’état des lieux de départ est des plus sérieusement faits : psychologique, social, culturel, financier, médical, il comprend une pyramide des âges et des statistiques prévisionnelles des trajectoires, il dépeint l’acculturation qui passe de l’ignorance à l’illettrisme puis même à la perte du langage oral, avec vocabulaire succinct, déformation des mots, contresens etc. Il dépeint les stratégies de violence et l’économie parallèle, et l’absence de prise du système légal officiel sur ce monde qu’il a réduit à un stade où il ne peut plus l’atteindre.
   
   J’ai adoré ce roman et j’ai la plus haute estime pour son ambition. Si je lui mets 4,5 étoiles et non 5, la faute en est entièrement à l’éditeur. Comment peut-on, dans une collection comme la Blanche de Gallimard, voir un chat devenir un chien à un autre moment, puis redevenir chat ; du blanc devenir du noir, des noms (Jak et Jek, être confondus, à un moment où cela a une certaine importance)? Personne ne relit? Vraiment, la qualité n’est plus ce qu’elle était ma pauv’ dame ; alors, c’est bien joli de pleurer sur le web qui rend les gens incultes (ce qui est LOIN d’être prouvé), mais faudrait peut-être commencer par être un peu exigeant envers soi-même…
   
   
   PS pour les amateurs de couvertures : il me semble qu'on ne sait pas si Lionel est tatoué, mais il n'y a aucun chihuahua dans l'histoire

critique par Sibylline




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