Lecture / Ecriture
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Dans la main du diable de Anne-Marie Garat

Anne-Marie Garat
  Dans la main du diable
  Les mal famées
  La rotonde
  Dans la pente du toit
  Nous nous connaissons déjà
  La source

Née à Bordeaux en 1946, Anne-Marie Garat est une romancière française. Elle vit à Paris, où elle a enseigné le cinéma et la photographie.

Elle a obtenu le Prix Femina pour son roman "Aden" en 1992 et le prix Marguerite Audoux pour son roman, "Les mal famées".

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"


Dans la main du diable - Anne-Marie Garat

Quel renouveau?
Note :

   L'histoire commence à Paris, en septembre 1913, dans une allée du jardin du Luxembourg. La jeune Gabrielle Demachy et sa tante Agota désespèrent d'avoir des nouvelles d'Endre, dont elles sont respectivement cousine et mère et qui, cinq ans plus tôt, était parti tout de go pour la Birmanie où l'appelait une longue mission.
   Voilà qu'elle se rendent toutes deux, au ministère de la Guerre où on les a convoquées ….
   
   J'ai aimé ce livre pour son étonnante et remarquable écriture, digne d'un Balzac et d'un Flaubert réunis. Le style densifié de descriptions quasi-cinématographiques ralentit à souhait le rythme effréné de l'intrigue comme de l'époque. Il ne s'agit que d'une année, une petite année de septembre 1913 à septembre 1914 …
   
   J'ai aimé être transportée et confondue, au prétexte d'une quête amoureuse, dans une aventureuse et dangereuse naïveté, au prix de rapports intenses liant des personnages aussi rassemblés que disparates. Il y a peu à discourir sur les souvenirs quand ils sont frais : le passé n'informe pas l'avenir, c'est l'avenir qui écrit le passé.
   Cette fresque s'achève alors que ses héros comptabilisent déjà ses morts aux premiers affrontements. La guerre de 14 a-t-elle clos le XIXé ou funestement annoncé ce que serait notre XXé ? Tout au long de ma lecture, j'ai ouï ce XIXè qui hurle en donnant naissance au XXè comme il me semble l'entendre à son tour accoucher du XXIè …. J'ai peur.
   
   Je nous regarde, inquiets que nous sommes devenus sur nos avenirs. Nous ne ressemblons pas à une masse qui construit. Collectivement, nous pressentons que notre entêtement à considérer les progrès acquis au cours du XXé comme des Droits Acquis Non Renégociables au XXIé est une insistance exagérée, voire suicidaire. Collectivement, nous avançons tels des Dodos vers l'abîme que nous creusons entre nous. Ne nous importe plus la réalité de notre travail sur laquelle devaient reposer nos salaires puisque les patrons s'émancipent sur les marchés à coup de privatisations et de stocks options …. Que chacun tienne sa position, puisque personne n'est raisonnable, pourquoi l'être ? seul contre tous ?
   Et, de toute façon, non, cela ne peut pas arriver. La faillite de l'Etat est impensable, les 35 heures c'est du bon pour tous, et la retraite, elle est retenue à la source de nos petits salaires … Tout ira bien.
   
   Quelle confusion ! Comme en 1914 où l'assassinat de l'archiduc à Sarajevo n'a pas pris plus de place qu'un fait divers, les déclarations politiques sur les rapports de la France avec les Etats-Unis sur l'Irak, ou la remise en question de la politique nucléaire ne nous intéressent pas. Nous sommes obnubilés par ce que l'on livre à notre conscience ces derniers temps : nous sommes des irresponsables, tous, sans exception. Les médecins, les pharmaciens, les instituteurs, les automobilistes, les salariés, … aucun débat politique ne peut plus calmer notre colère, ranimer notre confiance et nous redonner espoir. Nous sommes attisés dans notre impuissance….
   
   Vous l'aimerez aussi, pour son écriture, remarquable de vocabulaire et d'expressions. Ce roman fourmille de descriptions "à la Balzac", les mots sont rigoureusement utilisés dans leur sens premier comme dans leur sens second, l'absence de trivialité densifie cette écriture presque plus allégorique que métaphorique. Il est difficile de s'imaginer l'auteur écrivant ses 600 premières pages sans relire ni imprimer, "le temps de prendre un élan sans penser à la retouche".
   Pour découvrir, avec horreur, ce que furent les prémices de la guerre biologique.
   Pour se souvenir que toute génération traverse des temps de mutation. Et s'il est illusoire de croire pouvoir aller en sens contraire de la marche collective, il est possible de marcher plus vite qu'elle. Et, pour n'évoquer sur ce thème que l'émancipation des femmes, il est rassurant de constater combien les nantis d'une époque peuvent être retardataires et réfractaires sur celle à venir. La liberté des femmes s'est naturellement ouverte aux petites classes, qui l'ont portée plus par nécessité que par principe, laissant sur le côté les bourgeois couverts par la loi inique frappant d'immaturité leurs riches épouses. A l'heure même où l'on interne Camille Claudel, quelques unes de ces femmes vont gagner chèrement leurs libertés, au prix d'une grande solitude (Mathilde), voire d'un abandon de leurs enfants (Sophie).
   
   Pour prolonger le plaisir de lire, les descriptions remarquablement fouillées n'ont eu de cesse de me replonger dans mes impressions de lecture de Balzac. A l'appui du Robert qui ne m'a pas quitté tout au long de ma lecture, j'ai été émerveillée par la richesse du vocabulaire certes, mais surtout par la richesse de son emploi. Et j'ai immanquablement pensé à Flaubert.
   Pour l'ambiance, pour la quête, pour les intrigues, pour les temps qui meurent près de ceux qui naissent, je me suis souvenue avec émotion de "L'ombre du vent" (Carlos Ruiz Zafon).
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critique par Alexandra




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La malle de Pandore
Note :

    J'ai lu ce roman il y a plusieurs mois (Février 2009) et malgré le temps qui passe, j'éprouve toujours autant de difficultés à en parler, à écrire ce que j'ai ressenti en suivant la famille Galay et l'héroïne de l'histoire, Gabrielle Demachy.
   
   Comme ma lecture date un peu, je suis dans l'impossibilité d'en proposer un résumé exhaustif et j'espère que l'indulgence ne fera pas défaut: Gabrielle Demachy, après mûre réflexion, décide de quitter le cocon familial qu'elle partage avec sa tante Agota et la domestique de cette dernière. Elle n'en peut plus de vivre dans le souvenir du cher disparu qu'est devenu Endre, le fils unique d'Agota, ce cousin qu'elle admire encore et toujours, celui qui fut sans doute son premier amant. Endre n'est jamais revenu d'un de ses voyages aux confins du monde, en Birmanie, laissant le mystère et l'espoir d'un retour se tapir au coeur du petit appartement parisien. Gabrielle répond donc à une proposition d'emploi de préceptrice et est embauchée par Mme Bertin-Galay mère, matriarche de la famille et chef de l'entreprise délaissée par son époux, éternel explorateur féru de sciences et de connaissances nouvelles (comme en produisait, délicieusement, les familles bourgeoises d'un XIXè siècle en fin de course), afin de pourvoir à l'éducation de sa petite fille Millie (fille de son fils Pierre, professeur de médecine de son état).
   
   Gabrielle s'installe dans sa nouvelle demeure campagnarde du Mesnil, sa nouvelle vie et se met à apprivoiser, petit à petit, la fillette dont elle a désormais la charge éducative: Millie s'épanouit et s'ouvre enfin au monde, elle que l'on croyait sans étincelle, elle qui ne connut pas sa mère, morte en lui donnant la vie. Le quotidien écoule joies, mélancolies, rencontres, promenades au fil des saisons et des visites.
   
   Notre héroïne croisera la route d'un étrange soupirant en la personne de Michel Terrier, fonctionnaire au ministère des armées, soupirant qui s'intéresse de très près à ses relations avec Pierre Galay, et se laissera un moment un tantinet embobiner par ses belles paroles.
   
   "Dans la main du diable" est un roman fleuve qui se lit sans qu'on puisse le lâcher: entre chronique familiale d'un siècle qui s'éveille à la plus grande des modernités et aux plus extraordinaires changements sociopolitiques et roman à suspense, le lecteur suit avec délectation la jeune Gabrielle qui habitée par diverses passions, actrice involontaire de complots, côtoyant le crime, l'injustice et l'espionnage, se trouve prisonnière d'une mécanique sentimentale et historique qu'elle ne peut contrôler. Et lorsque l'on apprend qu'elle est en possession d'une malle et d'un cahier en hongrois, exhalant le soufre des pires poisons orchestrés par l'expérimentation secrète en terres coloniales lointaines, les ingrédients sont réunis pour que l'ambiance du récit virevolte de l'amour à la haine, de l'horreur à la tendresse, de la beauté ineffable d'une campagne tranquille aux catastrophes futures qui couvent sous la braise des secrets-défense, des idées révolutionnaires et de la misère d'un menu peuple toujours exsangue.
   
   Gabrielle, belle de sa jeunesse, de sa culture, de son appétit de la vie, de sa sensualité et de son humanité, expérimente malgré elle la beauté du diable ainsi que sa main veloutée à la force d'airain. Elle est d'une luminosité aussi fragile que rassurante et éclaire, ardente et fervente jeune femme moderne et revendicatrice de sa liberté et de son libre arbitre, "le roman de sa vie" qui commence à un moment particulier de l'histoire humaine dont la modernité et les innovations technologiques vont perturber, avant de les chambouler, les repères d'une société, héritière des Lumières, qui s'engage sur une voie dont elle ne discerne pas encore les balisages.
   
   Anne-Marie Garat avec "Dans la main du diable" fait bruisser l'écho jubilatoire des grandes fresques romanesques telles de "Les Thibault" de Martin du Gard, ou "La comédie humaine" de Balzac, elle ouvre avec générosité les portes de l'imaginaire, celui qui s'est construit au fil des lectures d'enfance et d'adolescence, et offre un récit à la puissance romanesque emportant toute la réserve que l'on peut avoir devant les romans feuilleton ou les romans fleuve! Elle nous entraîne à la suite de Gabrielle dans la nostalgie de l'enfance, des histoires que l'on se raconte, qu'on se fabrique avec les bribes de secrets familiaux et de non-dits transpirants des murs feutrés des maisons bourgeoises. Le tout servi par une langue française d'une vraie richesse et d'une réelle beauté: l'auteur assemble avec maestria les mots pour leur donner une grande puissance poétique et évocatrice, et transporter son lecteur dans l'univers précieux et merveilleux d'une langue française que l'on souhaiterait lire plus souvent!
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critique par Chatperlipopette




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Saga captivante
Note :

   Quatre journées en immersion, quatre journée de vacances à retrouver de loin en loin Gabrielle et Pierre, à suivre avec émotion les aléas de leur rencontre et de leur vie. Quatre journée pour 1287 pages et l'envie de hurler à la fin que c'est trop court, qu'on ne peut pas laisser son lecteur comme ça, sans savoir ce qu'il advient de la petite Millie, et de Camille, et d'eux tous qui sont devenus si familiers au fil de pages. J'ai aimé, oh oui j'ai aimé ce gros roman foisonnant, écrit dans une langue somptueuse, travaillée. J'ai aimé ses personnages, j'ai aimé ce qu'il raconte d'un monde qui entre dans les temps modernes et qui ne sait pas encore que le grand carnage de la Première guerre mondiale est devant lui alors que cette guerre est déjà commencée et annonce les germes du fascisme à venir.
   
   "Dans la main du diable" est de ces sagas qu'on ne peut pas lâcher, de ces romans historiques merveilleux qui parviennent à rendre l'atmosphère d'une époque. C'est un roman policier aussi avec son inspecteur haut en couleur et son enquête, un roman d'espionnage, un roman de guerre, un roman de mœurs et l'histoire d'une famille prise dans les remous d'intrigues politiques et économiques. C'est un feuilleton aux multiples rebondissements qui ne fait jamais, chose appréciable, l'impasse sur les complexités de l'histoire de la France de 1913, quand bien même les rôles seraient clairement définis et qui n'oublie pas que les hommes et les femmes ne sont jamais d'une pièce.
   
   Avec talent, Anne-Marie Garat croise les fil des intrigues, immerge son lecteur et le fait frémir au rythme des découvertes, des espoirs, des rêves et des désespoirs de Gabrielle, de son cœur qui s'éveille à un amour qu'elle croyait connaître mais dont elle n'avait jusqu'alors vu que le fantôme. Avec elle, ce sont d'autres qui grandissent, qui aiment, qui affrontent le pire et qui s'affrontent au monde. On s'attache à chacun, même aux salauds, c'est dire.
   
   Un magnifique découverte que je prolongerai bien vite avec les deux tomes qui prolongent l'histoire de Gabrielle. Ô bonheur, tous sont maintenant sur les étagères des bibliothèques et librairies. Bientôt sur les miennes sans aucun doute.
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critique par Chiffonnette




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903 pages !
Note :

   1913, Paris fin de l’été. Agota Kertesz, immigrée de Hongrie, est convoquée au ministère de la guerre. On lui apprend que son fils Endre, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis cinq ans, est mort. Ingénieur chimiste, Il était parti en 1908 pour la Birmanie, envoyé par une société spécialisée dans la confection de colorants à usage industriel. Agota est accompagnée de Gabrielle Demachy , sa nièce orpheline qu’elle a élevée comme sa fille. Gabrielle a vingt ans. Elle se considérait comme fiancée à Endre, qu’elle aime depuis toujours, grand frère aîné puis amant d’un jour dont elle attendait le retour…
   
   Fini d’attendre! Gabrielle veut agir à présent. Eclaircir les circonstances de la mort d’Endre. Justement, elle se heurte à ce jeune secrétaire du ministère, qui leur a expédié la malle avec les derniers effets d’Endre. Il s’appelle Michel, et veut l’aider à comprendre ce qui est arrivé à son cousin. Là-bas, en Birmanie, Endre connaissait le docteur Galay, un savant qui fait des recherches sur les maladies infectieuses à l’institut Pasteur. Il faut approcher le docteur Galay, mais attention, il est sûrement pour quelque chose dans les infortunes d’Endre. La famille Galay recherche une institutrice pour Millie, la petite fille de ce docteur. Gabrielle va se faire embaucher…
   
   L’intrigue de ce gros roman est bien amenée, de sorte que le lecteur s’intéresse aux personnages même secondaires, et suit avec ardeur et anxiété la quête de Gabrielle. Jeune fille instruite, plutôt émancipée pour son époque, grâce à son amie Dora, son professeur de piano, qui lui a fait connaître une société d’artistes et d’intellectuels, Gabrielle est aussi déterminée, et prête à faire jaillir la vérité sur la mort de son cousin, tout en cherchant à aimer encore un homme digne d’elle. Elle est aidée par Dora, et toutes deux n’hésitent pas à fouiner partout, à suivre toutes les pistes apparemment prometteuses, quitte à se mettre en danger.
   
   "Dans la main du diable" est aussi un roman de mœurs, brossant fidèlement le tableau de la société juste avant la grande guerre et au tout début de celle-ci, grâce à un éventail varié de personnages et de situations destinés à illustrer les diverses facettes et classes sociales de cette société parisienne. J’ai aimé particulièrement les développements sur le cinéma naissant, les revendications ouvrières d’une usine en grève, l’animation dans les rues de Paris, l’actualité artistique et intellectuelle de l’époque…
   
   Un roman d’amour, on s’en doute, et on n’est pas déçu de ce côté-là non plus. Un roman avec des passages loufoques que l’on doit au personnage de Dora. Un roman très classique, d’inspiration "balzacienne" avec ses longueurs pas trop longues, tant la narration est bien enlevée, intelligente, et l’expression variée. Pourtant, l’attention faiblit lorsque la sentimentalité prend le dessus. On se lasse des pensées du méchant évoquant sa mère étouffante et folle. Des amours des deux héros dont on n’attend plus rien de neuf dès lors qu’on est sûr que pour eux c’est à la vie à la mort.
   
   Les noms des personnages me sont familiers : Kertesz et Gombrowicz évoquent la littérature ainsi qu’Agota; Terrier… est une taupe! Gabrielle Demachy porte le nom d’un célèbre photographe pictorialiste, Robert Demachy. Ne dirait-t-on pas que l’auteur s’est inspiré de certaines de ses photographies pour ses descriptions?
   
    Un ensemble convaincant

critique par Jehanne




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