Lecture / Ecriture
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Quattrocento de Stephen Greenblatt

Stephen Greenblatt
  Quattrocento
  Will le magnifique

Stephen Jay Greenblatt est un homme de lettres américain, né à Boston en 1943.
Il a obtenu le Prix Pulitzer de l'essai en 2012 pour "Quattrocento".

Quattrocento - Stephen Greenblatt

A un tournant de l'Histoire
Note :

   Toujours s’est posée la question : comment est-on passé du Moyen-Age à la Renaissance?
   Et si ce passage était lié aux livres?  et plus spécialement à un livre? 
    
   Si l’on fait un retour en arrière vers cette époque il faut se rappeler que l’imprimerie n’est pas encore inventée et que les manuscrits tiennent le haut du pavé. L’art de la copie est difficile, entaché d’erreur, seuls sont copiés les manuscrits qui se vendront bien. 
   
   A l’aube du XVème siècle un homme parcours les routes, les monastères à la recherche de manuscrits anciens, de ceux qui donnent accès aux textes de l’antiquité. Il s’appelle Poggio Bracciolini mais nous le connaitrons plus tard comme Le Pogge. 
   
   Qui est-il? C’est un bibliophile acharné, c’est un laïc qui a mis ses nombreux talents au service des Papes de son temps, et pas un Pape, non il en servira cinq!! 
   
   Cet homme qui se fraye un chemin dans l'ambiance délétère de la Rome de la Renaissance, est intelligent, un rien dépravé, tout à fait corrompu, facétieux et grivois, amateur de femmes et de bons mots. 
   
   Mais par dessus tout c’est un humaniste qui guette, cherche, déterre les manuscrits latins que les moines copient au fond des monastères sans parfois comprendre ou lire le texte lui même, grâce à lui "surgissait de nouveaux fantômes du passé romain." 
   
   Participant au Concile de Constance en Allemagne, la chance va lui sourire, il va copier un manuscrit le "De rerum natura" de Titus Lucretius Carus que nous connaissons sous le nom de Lucrèce.
   Le Pogge "se doutait-il que le livre qu’il remettait en circulation, participerait le moment venu au démantèlement de tout son monde?"
   
 
   Ce livre va montrer "la façon dont le monde a dévié de sa course pour prendre une nouvelle direction." il va insuffler de nouvelles façons de penser, il va faire l’effet d’une bombe dans un univers limité et contrôlé par l’Eglise. 
   Il est question d’atomes, d’infini sans Dieu. La religion y est assimilée à la superstition, l’amour et le plaisir sont liés, le bonheur de vivre en est le centre.
   Un livre pour soigner l’angoisse de l’homme, pour magnifier la liberté, pour enseigner une sagesse tragique.
   "Un poème alliant un brillant génie philosophique et scientifique à une force poétique peu commune. Une alliance aussi rare à l’époque qu’aujourd’hui."
   Le poème de Lucrèce dont Flaubert plus tard dira "Les Dieux n’étaient plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été."

   
   Il va influencer les arts, Boticelli lui doit sa Vénus, Giodarno Bruno y trouvera les thèses qui l’enverront au bûcher, Machiavel lui doit sa réflexion sur le pouvoir. Copernic et Galilée y trouveront de quoi nourrir leur science, Shakespeare le mettra dans ses pièces de théâtre comme Molière, Montaigne en fera son livre de chevet au point de citer Lucrèce plus de cent fois tout au long des ses Essais.
   
   Montaigne laissa des commentaires manuscrits sur son exemplaire que l’on a retrouvé en 1989 "Puisque les mouvements des atomes sont tellement variés, était-il écrit, il n'est pas inconcevable que les atomes se soient un jour assemblés d'une façon, ou que dans l'avenir ils s'assemblent encore de la même façon, donnant naissance à un autre Montaigne".
   

   Plus près de nous Thomas Jefferson reconnaissait l’action de ce livre en cas de difficulté "Je suis obligé de recourir finalement à mon baume habituel".
    
   Stephen Greenblatt trace le parcours des livres antiques, les moments où on a pu les considérer comme perdus, ce qui les a sauvés, les manœuvres de l’Eglise pour mettre Lucrèce sous le boisseau, la résurgence et le poids des textes sur l’évolution de la pensée, des sciences et des arts. 
   
   Son tableau de la papauté en ce temps là est tout à fait réussi "Le Pape était une crapule mais une crapule cultivée qui appréciait la compagnie des érudits" et ....sans concession.
   
   Ce livre a obtenu le Prix Pulitzer et c’est bien mérité, un livre prestigieux, passionnant qui se lit comme une enquête policière qui porterait en sous-titre "à la recherche d’un manuscrit" 
   
   Stephen Greenblatt est érudit au point de pouvoir disparaitre derrière l’érudition, son livre fait revivre cette période avec fougue, il nous pose les clés de l'antiquité sur un beau coussin de velours. 
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critique par Dominique




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Lucrèce ressuscité
Note :

   Un festival de culture générale ! L'historien américain nous fait découvrir Poggio Bracciolini, alias le Pogge : nous sommes en 1417, l'humaniste chevauche vers le monastère de Fulda espérant y découvrir des manuscrits anciens encore inconnus de ses amis de Florence et de Rome.
   
   Si ce livre d'une grande érudition et en même temps d'un abord relativement aisé prend appui sur un personnage central, le Pogge, il permet aussi de s'approcher de la vie des humanistes, dans le contexte de la crise de l'Eglise — le grand schisme d'Occident semblait devoir ne jamais finir — et d'aborder l'histoire du livre et de la lecture depuis l'antiquité gréco-romaine jusqu'au scriptorium d'un monastère du Saint-Empire. La redécouverte du "De rerum natura" de Lucrèce constitue donc une date essentielle de l'histoire culturelle européenne.
   
   Originaire d'un village toscan, le Pogge s'est fait des amis à Florence où il compte parmi les protégés du chancelier humaniste Coluccio Salutati, et le voici bientôt laïc au milieu des prêtres qui entourent le Pape. Son écriture fait merveille à la Curie romaine où l'on croule sous les correspondances. Il a accompagné Jean XXIII au concile de Constance : mais le pape né Cossa n'est qu'un vaurien qui est renversé et emprisonné : le pape controversé a perdu son titre, le Pogge a perdu son emploi, libre de partir à la recherche de manuscrits...
   
   Depuis Pétrarque et les années 1330, le milieu humaniste s'est lancé dans cette course aux manuscrits grecs et latins car c'est par cette voie que passe alors l'avenir d'une renaissance intellectuelle. Les monastères, où les moines doivent travailler à copier les textes pour les sauver, deviennent la source qui abreuve le petit monde des humanistes. Le Pogge découvre donc au début du Quattrocento, en 1417 précisément, l'œuvre de Lucrèce dans son intégralité et en envoie la copie à son ami Niccoli. Les copies manuscrites font sortir l'œuvre de l'oubli et bientôt l'imprimerie permet de diffuser ce poème philosophique dont tous reconnaissent l'excellence du style, mais dont les autorités catholiques s'efforceront longtemps de combattre les idées.
   
   En effet l'atomisme de Lucrèce est aux antipodes de l'orthodoxie chrétienne ! Il nie tout ce que le Christ a enseigné. La recherche du plaisir même modeste et le refus de voir dans la douleur la possibilité du rachat des péchés s'opposent aux croyances et aux pratiques que l'Eglise accepte. A Rome, Giordano Bruno est condamné à mort pour ses affirmations atomistes, pour son athéisme donc. Néanmoins, comme le montre Stephen Greenblatt, l'œuvre de Lucrèce continuera d'influencer les humanistes : Montaigne la citera plus de cent fois dans ses Essais et Jefferson inscrira "la recherche du bonheur" dans la Déclaration d'indépendance de 1776.
   
   Quant au Pogge, après la découverte du manuscrit en 1417, on le retrouve secrétaire d'un archevêque anglais, puis de retour à Rome au service lucratif d'autres papes. Il collectionne des statues antiques, prend une maîtresse et à cinquante-six ans épouse une florentine de dix-huit que le lecteur est libre d'imaginer en Vénus de Botticelli.
   
   Amateurs d'histoire, voici un livre à ne pas manquer !

critique par Mapero




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