Lecture / Ecriture
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Cible nocturne de Ricardo Piglia

Ricardo Piglia
  Respiration artificielle
  Argent brûlé
  Cible nocturne
  La ville absente
  Le dernier lecteur
  Pour Ida Brown

Ricardo Emilio Piglia Renzi est un écrivain argentin né en 1941 et mort en 2017.

Cible nocturne - Ricardo Piglia

Tableaux de l'Argentine contemporaine
Note :

    Né en 1940, Ricardo est une figure majeure dans le paysage littéraire latino-américain. Romans, nouvelles, essais, scenarii, une œuvre qui a reçu de nombreux prix dont en 2008 le prix Roger Caillois. On relève : Respiration artificielle (2000), Argent brûlé (2001), La ville absente (2009), un essai Le dernier lecteur (2008)
   
    Qui a tué Tony Duran, ce mulâtre portoricain? Dans ce coin de la Pampa argentine, les histoires vont bon train, on raconte tout et n’importe quoi, qu’il était l’amant des jumelles Belladona richissimes héritières qu’il avait rencontrées à Atlantic City, qu’il trafiquait dans les courses de chevaux, qu’il blanchissait de l’argent. Pour le commissaire Croce chargé de l’enquête "un peu cinglé" pour certains, mais capable de résoudre les affaires les plus insolubles, les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent être. Il doit faire face à son ennemi juré le procureur Cueto qui a déjà son coupable. Le journaliste de Buenos Aires, Renzi, accompagne Croce dans son enquête.
   
    Un roman très dense où l’intrigue policière est le prétexte à dresser le portrait d’une Argentine contemporaine faite de prévarications, d’influences, de malversations, de corruption, où la politique se mêle au pouvoir de l’argent et de ceux qui le possèdent.
   
   Prix national de la Critique en Espagne, prix Romulo Gallegos en Amérique latine.
   
   A lire également: "Pour Ida Brown"
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critique par Michelle




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Crime avec ou sans gaucho
Note :

   Ce roman de l'écrivain argentin né en 1940 se situe en 1972 quand son pays attend le retour au pouvoir de Juan Peron. L'action se déroule dans une petite ville de la Pampa et l'opposition des usages et des valeurs opposées de Buenos Aires et de la campagne se ressent de façon insistante. Ainsi le journaliste Emilio Renzi – personnage déjà rencontré dans Pour Ida Brown– porte-t-il un regard critique sur les provinciaux et les mœurs des rustres gauchos buveurs de maté et portant béret. Mais l'essentiel réside dans le montage de cette histoire : un bel aventurier débarque dans ce coin de cambrousse, une intrigue policière survient ensuite avant de céder la place à un drame psychologique. Comme si le récit partait en lambeaux, au risque de se déconstruire à mesure de l'avancée du livre.
   
   Le lecteur pense instinctivement que Tony Duran est le personnage principal. "C'était extraordinaire de voir un mulâtre si élégant dans cette petite ville peuplée de Basques et de gauchos piémontais, un homme qui parlait avec l'accent des Caraïbes, tout en paraissant originaire de Corrientes ou du Paraguay, un mystérieux étranger perdu dans un trou perdu de la Pampa." Or, il n'y a pas de personnage principal... c'est plutôt l'ensemble des Belladonna, voire l'ensemble de la société locale aux élites corrompues, d'ailleurs responsables collectivement du drame qui frappe Luca.
   
   Après un incipit épatant — "Tony Duran, aventurier et joueur professionnel, vit l'occasion de rafler la mise quand il tomba sur les sœurs Belladonna" — on a fait connaissance d'Ada et de Sofia aussi jumelles que rousses et de leur famille. D'origine italienne comme une bonne partie de la population de l'Argentine, le grand-père Belladonna a construit la ligne de chemin de fer financée par les Anglais. L'entreprise du secteur automobile que dirigeront ses petits-fils Luca et Lucio échappera au contrôle de la seule famille suite à la crise financière qui fait plonger le peso face au dollar quand Nixon change de politique monétaire en 1971. Après la mort accidentelle de son frère, Luca rêve encore de rester à la tête de l'usine. Il attend les dollars que son père qui vit reclus dans la demeure familiale a rapatriés d'une banque américaine par un porteur de valise : Tony Duran justement.
   
   Mais ceci ne s'éclaire (?) que dans la seconde moitié du livre. En effet le beau Tony a été assassiné à son hôtel et la partie proprement policière du roman a rapidement succédé à la promesse de l'incipit. L'enquête s'oriente vers l'arrestation d'un employé japonais de l'hôtel. Mais le commissaire Croce trouve un autre coupable, un tueur à gages assez inattendu : un jockey qui aurait commis le crime pour acheter un cheval au brillant palmarès. Et c'est l'employé japonais qui se retrouve condamné et Luca s'en sentira coupable... tandis que le commissaire se retire un temps dans un asile psychiatrique pour prendre du recul et... continuer à écrire des lettres anonymes !
   
   Ces enchaînements de faits n'entraînent pas vraiment la conviction du lecteur habitué au récit linéaire et qui peut s'irriter de voir son roman partir dans toutes les directions : aussi doit-on souligner cette phrase de la page 280, révélatrice de l'intention de l'auteur, qui évoque "une succession imprécise de causes altérées" ! En contre-point, et d'une manière finalement plus limpide, intervient à chaque chapitre et en italique une sorte de chronique intermittente qui suit les confidences de Sofia à Emilio Renzi qui ne manquera pas de céder à ses charmes. Dépêché par Croce aux archives municipales puis chez les Belladonna, il apprend ainsi l'histoire de la famille, et l'admiration des deux sœurs pour leurs deux (demi)-frères.
   
   Dans l'œuvre de l'écrivain argentin, Cible nocturne répond probablement à la construction la plus inattendue, mais les intrigues de Respiration artificielle et Argent brûlé gardent encore mes préférences.

critique par Mapero




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