Lecture / Ecriture
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Double nationalité de Nina Yargekov

Nina Yargekov
  Double nationalité

Double nationalité - Nina Yargekov

Déracinés
Note :

   Prix de Flore 2016
   

   "Trop différente. Trop de langue maternelle yazige. Peut-être avez-vous sous-estimé la puissance de la culture familiale, peut-être que ce qui figurait sur vos bulletins de notes, vos difficultés à vous exprimer dans un français correct au cours des premières années de votre vie, ont laissé en vous une marque indélébile, la conviction d’évoluer dans un décor, une scène où il faudrait simuler, feindre, jouer à être française sous peine d’être stigmatisée."
   

   Dans ce superbe roman, gagnant du prix de flore 2016, vous êtes le personnage principal de l’histoire d’une jeune femme, Rkvaa Nnoyeig, au cours d’un texte resurgissant d’une plume s’adressant aux lecteurs à la deuxième personne du pluriel. Vous réveillant dans un aéroport, ayant perdu la mémoire, vous allez découvrir peu à peu que vous êtes française, née de parents yaziges, et jouissez des deux identités. Vous habitez dans un appartement en France et découvrez dans vos échanges électroniques avec votre famille yazige que cette dernière semble croire que vous habitez en Yazigie et séjournez parfois en France pour votre travail de traductrice. Vous découvrez aussi que vos parents sont récemment décédés. Pourquoi faire croire à votre famille que vous habitez en Yazigie? Arriverez-vous à retrouver vos repères? Et ce nouveau fait d’actualité, l’application de cette nouvelle loi française, l’interdiction de la double nationalité en France… Quelle sera votre réaction?
   
    "Une désagréable vérité vaut mieux que le plus beau des rêves."
   

   Étant biélorusse d’origine et habitant en Belgique, cas semblable à celui du personnage principal de "Double nationalité", je me suis très vite identifiée à l’histoire et j’ai été extrêmement bluffée par la force des mots et de la recherche de l’auteure. Nina Yargekov s’est si intensément plongée dans le ressenti de tous les jours des gens vivant dans un pays et étant originaire d’un autre, que bon nombre de fois je me suis surprise à penser "C’est vrai, c’est exactement ça! C’est dingue, je n’y pensais même plus, je n’y faisais plus attention." S’habituant à notre pays d’accueil, on ne remarque plus ces choses indélébiles, innées, une langue maternelle qui nous a appris une autre facette du monde, une autre mentalité, une culture, une religion, des principes, des choses qui "se font" et des qui "ne se font pas" propres à notre culture d’origine. Ça commence par le prénom, Rkvaa, beau en yasige et tout son contraire en français. Puis deux langues; laquelle utiliser, laquelle attribuer à ses pensées? Selon le contexte, donc. Quel effort de réflexion à chaque fois. Et les faux semblants; faire comme les autres pour se sentir français. Tremper son pain dans du café? Beurk. Mais ici tout le monde le fait, alors vous trempez votre pain dans votre café. Et cette nostalgie de votre pays d’origine, cette mélancolie qui n’oublie aucunement de vous rendre visite. Ces larmes de joie devant un simple dessin animé yasige. C’est tout bête. Ce n’est pas grand chose. Mais dans un pays qui n’est pas la Yazigie, regarder un dessin animé yazige, c’est déjà beaucoup de bonheur.
   
   Nina Yargekov aborde en profondeur le problème de par les réflexions de Rkvaa: nous sommes étrangers pour la France comme nous sommes devenus étrangers pour notre pays d’origine. L’auteur met surtout l’accent sur le fait que même en cas de perte de mémoire, son origine, ça se sait, ça se ressent. Ça se pense, ça se parle, ça se vit. Ça reste toujours ancré en nous."[…] ici les gens sont complètement surexcités de la politique, ils s’étripent pour des broutilles, ils critiquent les Tsiganes et les Juifs pour se rassurer sur leur propre identité, bon il force le trait évidemment et pourtant, oui pourtant il perçoit un truc aigri dans l’air, comme un accablement collectif, pour l’énoncer très simplement il lui semble que les gens ne sont pas heureux."
   

   Le texte est si profond et direct que je n’ai pas seulement su m’identifier à l’héroïne, mais grâce à la véracité du texte et les profonds détails évoqués, je sentais tout bonnement mes tripes se serrer, cette boule dans la gorge et des pensées rêveuses avec un côté mélancolique. Ce livre m’a accompagnée durant une semaine où j’ai lu Double Nationalité, j’ai pensé Double Nationalité, j’ai respiré Double Nationalité. Une lecture sensationnelle dotée d’une finalité qui ne m’a pas laissée sur ma faim. Un énorme coup de cœur.
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critique par Tatiana F.




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Très très efficace
Note :

    Pourquoi avoir emprunté ce (gros-près de 700 pages) roman à la bibliothèque?
    Réponse : l'intrigante quatrième de couverture! (parce que je ne connais pas son auteur, et je n'ai pas l'impression de l'avoir vu sur les blogs que je fréquente, donc là impression de future totale découverte) (et ça fait du bien)
   
   Vous vous réveillez dans un aéroport.
   Vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous allez.
   Vous avez dans votre sac deux passeports et une lingette rince-doigts.
   Vous portez un diadème scintillant et vous êtes maquillée comme une voiture volée.
   Vous connaissez par cœur toutes les chansons d’Enrico Macias.
   Vous êtes une fille rationnelle.
   Que faites-vous ?
   
    Maintenant, après quelques jours de lecture effrénée, je découvre que plein de journalistes en ont parlé et qu'il a obtenu le prix de Flore. Et que l'auteur a 36 ans et est d'origine hongroise.
   
   Bon, là, maintenant, si vous voulez vivre la même expérience que moi, foncez sur ce roman!!!
   Si vous voulez en savoir un peu plus, continuez, je vais essayer de ne pas tout raconter non plus.
   
    Narration à la deuxième personne du pluriel, donc. L'on découvre que la jeune femme narratrice est trentenaire, possède deux passeports, l'un français l'autre yazige, est traductrice interprète et tente de retrouver qui elle est, quête identitaire menée au moyen d'un joyeux délire et d'une logique entraînante. Je préviens, c'est souvent un poil barré (comme j'aime), et très très efficace, parce que là l'on est amené à s'interroger sur ce qui fait qu'on est de telle ou telle nationalité à l'intérieur même, hein, pas juste un document d'identité. La narratrice fouine à fond, s'interroge, discute, argumente, c'est parfois fou, mais le lecteur, lui, est confronté à justement ces problèmes d'actualité sur la citoyenneté, la nationalité et l'immigration. Et en prend parfois plein la face. On se croit exempt de telles façons de penser ou de réagir, mais mais... en fouillant bien, hein?
   
    Nul n'est épargné, ni les français ni les yaziges, et bien sûr pas l'héroïne. Qui finit en milieu de roman par partir sur sa terre non natale mais d'origine, retrouver sa famille, et là le vrai nom du pays est donné, c'est la France qui en change. Le tourbillon dans la tête continue, les points de vue s'affrontent et varient, je ne dis rien de la fin, très futée.
   
    Voilà, je n'en ai pas trop dit; c'est drôle, intelligent, pas toujours politiquement correct, passionnant en tout cas.
   
   Quelques passages (mais je dois faire attention, sorti du contexte c'est souvent risqué tellement les idées déboulent et sont battues souvent en brèche après)
    "Au vu de ce qui précède, il va sans dire que le statut de réfugié politique décroche haut la main la médaille d'or de la migration, juste devant les réfugiés de guerre (médaille d'argent) et les réfugiés climatiques (médaille de bronze). Bien sûr les migrants économiques en quête d’une vie meilleure demeurent les bienvenus, la France est grande et généreuse et son métissage est sa richesse et les personnes originaires de pays démocratiques et/ou en paix sont très intéressantes aussi, mais il n'y avait que trois places sur le podium, désolée."
   
    "Ils sont comme ces hommes inconscients d'être des hommes, ah bon se promener en short à deux heures du matin sans avoir peur sans surveiller qui vient en face sans guetter le moindre bruit ne serait pas une expérience universellement partageable vraiment je suis étonné je ne comprends pas. Quand on est une femme on sait qu'on l'est. On s'en rend compte tout le temps."
   

    Je passe hélas sur les aventures de la peluche bilingue Petitetaupe et du basilic poméranien, mais croyez-moi, cette fille est parfois sévèrement fêlée...
    "Habituellement on pense une fille une identité, avec des racines sagement rangées dans le pot patriotique. Mais vous c'est différent. Parce que vous, il y a une plante et deux pots et plein de racines dans tous les sens, vous êtes superposée, complexe et rhizomique, bizarre, libre et inclassable, vous n'êtes ni déracinée ni replantée, ni infidèle ni déloyale, les deux pays sont inscrits en vous et vous êtes inscrite dans les deux pays, vous vous affranchissez des clivages binaires, vous échappez aux petites boîtes"

critique par Keisha




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