Lecture / Ecriture
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La Maestra de Vénus Khoury-Ghata

Vénus Khoury-Ghata
  La Maestra
  Sept pierres pour la femme adultère

Vénus Khoury-Ghata est une écrivaine française née au Liban en 1937.

La Maestra - Vénus Khoury-Ghata

Vers la nudité du renoncement...
Note :

   "La glycine était si haute qu'elle semblait prendre racine dans le ciel. Ses grappes d'un mauve pâle dégageaient un sentiment de malaise. De la maison basse, toute en baies vitrées, le regard retenait une lampe verte, allumée de jour et de nuit qui éclairait une bibliothèque en arcades, les livres reliés de cuir sombre donnaient l'impression d'être soudés les uns aux autres.
   Il n'y aurait aucune nécessité à parler de cette maison si sa muraille n'entourait un jardin qui encerclait une femme, aussi pâle, aussi immobile que la glycine du mur. On pouvait l'apercevoir à travers les barreaux du portail, étendue sur la chaise longue de la terrasse, un livre ouvert sur la poitrine, les yeux fermés alors qu'elle ne dormait pas."

   
   Mais dans un dernier sursaut d'énergie, cette femme pâle et alanguie, malade et condamnée, s'échappe du jardin à la glycine mauve, s'embarque dans un bus pour s'en aller le plus loin possible... Fuir l'enfermement du jardin et la menace de la pâle glycine. Fuir la maladie, la souffrance et la mort inéluctable. Ou bien tout simplement, vivre encore, librement, ne serait-ce que quelques jours. Fuir jusque dans un petit village hors du monde, perdu dans les montagnes, où elle se propose pour remplacer le maître d'école qui vient de partir, et devenir ainsi "la maestra". L'étrange torpeur qui imprègne les premières phrases du roman va s'accentuant au fil des pages. Et son dernier sursaut de révolte retombé, la maestra se perd petit à petit dans le dépouillement et l'aridité des montagnes environnantes. Elle se perd dans la nudité du renoncement, se détache fil à fil de son existence... Et le lecteur se voit lui aussi gagné par la torpeur et la résignation, comme hypnotisé...
   
   Un livre au sujet difficile, traité de façon étonnante et très bien servi par la belle écriture de Vénus Khoury-Ghata. Très étrange et très beau.
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critique par Fée Carabine




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Emma au Mexique
Note :

   Le prochain Salon du Livre accueillera le Mexique. La romancière libanaise V. Khoury-Ghata nous y emmène avec ce court "roman " dédié à Octavio Paz, une fable en réalité, qui doit beaucoup à la plume de son auteur. Elle sait varier les registres, interpeller les émotions du lecteur pour l'inclure, en une quarantaine de courts chapitres, dans la dynamique fatale d'une tragédie. Le Mexique vrai, sans folklore, confère son réalisme au voyage, initiatique comme il se doit, d'Emma Chattlehorse elle se révèle magiquement à elle-même et à la vie.
   
   Atteinte d'une forme incurable de maladie, épouse d'un riche propriétaire, Miguel Cuervas, elle se languit en chaise longue dans la luxueuse hacienda. Bercée de solitude et d'ennui, la seule chaleur lui vient du soleil. Par un étrange concours de circonstances elle parvient un jour à s'enfuir et saute dans le bus qui relie Mexico à la sierra Madre. Un Indien, Cruz, l'y aborde. Elle le suit jusqu'à un misérable hameau de sept huttes accroché à la falaise au-delà de nulle part. L'Indien lui enjoint d'être la "maestra" des dix-huit enfants qui n'ont plus de maître. Ce total dépaysement, classique du conte, transforme Emma qui naît à la vie en dépit des difficultés. Elle partage la vie fruste de ces villageois analphabètes, malades physiques et mentaux, imprévisibles aussi car ils n'agissent que sous le coup de leurs émotions. Tantôt ils vénèrent, tantôt ils rejettent cette femme de peau si pâle et aux yeux si bleus… La romancière ne leur épargne pas les drames. Pourtant, dans ce pueblo d'outre-monde, grands et petits partagent, offrent à leur manière à l'étrangère leur affection et leur compassion. La mort leur est familière; elle fauche jeunes comme vieux mais nul ne la redoute: elle fait partie de leur vie.
   
   L'auteur oppose à grands traits, genre du conte oblige, la richesse au cœur pauvre à la misère riche de solidarité généreuse; les Mexicains dits "civilisés" aux Indiens des montagnes prétendus hors de l'Histoire…
   
   Ce récit interroge ce qui donne sens à la condition humaine. Pour l'homme moderne la mort reste scandaleusement tragique; pour les villageois — les sages de la fable — elle est naturelle et partie intégrante de la vie. Le non sens contemporain ne consiste-t-il pas à occulter la mort, à vouloir la repousser, voire même à envisager l'immortalité?

critique par Kate




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