Lecture / Ecriture
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Dans l'or du temps de Claudie Gallay

Claudie Gallay
  Dans l'or du temps
  Les déferlantes
  Seule Venise
  L'amour est une île
  Une part de ciel

Claudie Gallay est une écrivaine française née en 1961.

Dans l'or du temps - Claudie Gallay

L'or du passé
Note :

   quatrième de couverture:
   "Un été, en Normandie. Dans une maison en bord de plage, un jeune couple et leurs jumelles s'installent dans leurs vacances. jeux de plage, baignades et promenades tissent le quotidien des jours. L'homme, cependant, s'échappe de plus en plus souvent pour rendre visite à une vieille dame singulière, Alice Berthier, rencontrée par hasard. Sa maison, derrière un portail envahi de lierre, semble figée par le temps. Des fétiches sacrés, livres, photographies, s'entassent dans les armoires, toute une mémoire liée à une tribu indienne, les Hopi. Dans un jeu de conversations fascinantes, Alice va distiller des pans de son histoire : son voyage, adolescente, en Arizona, dans le sillage d'André Breton, la fascination des surréalistes pour la culture sacrée des Hopi. Mais, de visite en visite, alors que l'homme semble pris au piège de cette rencontre, Alice va progressivement révéler le secret de sa vie."
   
   Je découvre l'univers de Claudie Gallay par ce roman à l'atmopshère intimiste. Tout est feutré, figé dans le temps malgré quelques sorties et les éclats des non-dits dans la vie d'Anna et du narrateur. La Normandie en toile de fond, tableau parfois impressionniste, univers un peu flaubertien, un drame balzacien s'enivre de cet été pas comme les autres. André Breton et les surréalistes apparaissent, reflets d'un passé merveilleux teinté d'une douleur indicible pour Alice, vieille femme autoritaire et mystérieuse. Entre les averses, les sorties à la plage, les baignades, les courses et l'attirance irrépressible pour la demeure ancestrale d'Alice et de Clémence, la vie conjugale d'Anna et du narrateur se dissout en filigrane. On ne saura jamais le nom de cet homme, fasciné par le récit des cérémonies sacrées des Hopis.
   
   Le lecteur écoute, sans se lasser, le séjour de Breton et des surréalistes aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, fuyant l'Occupation allemande. Alice faisait partie du cercle des exilés, avec son père. L'Arizona est scandé par la pluie normande, par le thé de Clémence, par l'apparition fulgurante d'un étrange enfant dans le jardin d'Alice, par les allers venues du chat Voltaire. Alice raconte les masques, les poupées rituelles, les danses, la présence des Blancs perçue souvent comme sacrilège par les Hopis, tous ces gestes ancestraux qui subjuguèrent les surréalistes exilés. Le narrateur traîne son envie d'ailleurs dans l'écoute du récit d'Alice, son mal être dans la fuite de la vie familiale. Les petits riens, les gestes du quotidien donnent un rythme lent, lancinant, presque hypnotique, au récit. Une poésie s'en dégage et pointe la part d'ineffable de l'existence....on se croirait parfois dans un roman japonais: les descriptions magnifient le quotidien et illuminent le roman....l'or du temps fascine et émerveille.
   
   "Dans l'or du temps" est un roman de la mémoire et de ses méandres: Alice, en déroulant le fil de ses souvenirs, fait remonter à la surface une profonde douleur, muette et cruelle, qui trouvera une trouble issue un soir d'hiver. Un roman qui peut dérouter comme enchanter... moi, il m'a enchantée!
   
   "C'est l'heure encore calme du matin." (p 7)
   
   "On a ramené un caillou chacun. Après les filles ont voulu leur glace et on les a achetées comme on avait dit, cassis-fraise pour Anna, vanille-pistache pour moi et les filles tout chocolat. (...) Le lendemain, on a placé les cailloux côte à côte sur la terrasse. Le mien à côté de celui d'Anna et ceux des filles, l'un au-dessus de l'autre. Les filles ont voulu qu'on prenne des photos. Les cailloux seulement et puis une autre avec les cailloux et nous. Pour les cailloux et nous, Anna a dû mettre sur automatique et revenir en courant." (p 86)

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critique par Chatperlipopette




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Avant les déferlantes
Note :

   "Quand un éléphant sent que la mort va venir, il quitte le troupeau. Il rejoint un endroit secret, un arbre ou un coin d'eau. Les autres le regardent, s'éloignent et ils poursuivent leur route."
   
   Le narrateur vit avec Anna et leurs deux jumelles de sept ans à Montreuil. L'été ils vont au bord de la mer en Normandie dans leur maison "La Téméraire, face à la mer, à quelques kilomètres seulement du sud de Dieppe."
   
   Alors qu'il vient d'acheter des fraises pour mettre dans le gâteau d'anniversaire que sa compagne prépare pour leurs filles, il croise une vieille femme, Alice. Il l'aide à porter jusqu'à chez elle un panier trop lourd pour elle, remplie de poires pour faire des confitures. Alice Berthier vit avec sa sœur Clémence et leur chat Voltaire , dans une curieuse demeure au bout d'une allée. Perturbé par cette rencontre et surtout par les kachinas qu'il aperçoit au dessus d'une de ses armoires, ces statuettes fétiches du peuple Hopi, une tribu indienne vivant en Arizona. Mu par il ne sait pas quoi, il retournera à la rencontre d'Alice, délaissant sa compagne et ses deux filles...
   
   "Les déferlantes", son dernier ouvrage, n'étant pas disponible à la bibliothèque, j'ai fini par emprunter cet autre roman de Claudie Gallay. Je me suis vite glissée dans cette écriture lente et intimiste comme je les aime, avec de nombreuses références aux vacances estivales: les préparatifs du départ avec les maillots, les bottes, les bouées et les râteaux à emporter, les petits déjeuners avec du pain grillé, les vieux livres qu'on trouve dans le grenier de la maison de vacances, les siestes, les mouettes, les glaces qu'on déguste, la promenade le long de la digue, les couteaux cachés dans le sable qu'on fait ressortir avec du sel.
   
    Ces descriptions de vacances au bord de la mer ont ravivé avec bonheur mes souvenirs d'enfance. Mais ce livre est aussi un texte magnifique sur la vieillesse, sur la mort, sur le couple, sur tous ces non dits ou ces choses qu'on subit. Et puis toute cette découverte de la tradition indienne "là bas le besoin d'argent vient juste après le besoin de pluie" avec cette passion commune qu'ont ces deux êtres pour ces statuettes, les références à la vie d'André Breton et l'épitaphe figurant sur sa tombe qui explique le titre de ce roman, les références enfin à Honfleur ou Etretat. Un récit avec de très beaux passages, très touchants: "Tous ces rêves que l'on fait. Qui nous portent et parfois nous tuent. Et s'ils ne nous tuent pas, ils nous amenuisent. Comme autant de déceptions. D'amours déçus."
   
   Un texte magnifique, une écriture superbe.
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critique par Clochette




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Charmes indiens en pays normand…
Note :

   Ma première rencontre avec Claudie Galley, rencontre tout à fait saisissante!
   
   L’histoire du roman est racontée à la première personne, par un homme qui mène une existence très ordinaire : prof à Montreuil, marié à une prof, deux filles jumelles de sept ans, abonné au Monde et à Télérama (il y a de quoi se reconnaître là-dedans!). Tous les ans, il passe ses deux mois de vacances d’été en famille, dans sa maison au bord de la mer, près de Dieppe, en Normandie. Que du bonheur!
   Un jour, il y fait la connaissance d’Alice, une dame âgée. Il découvre sa maison au cadre enchanteur, y retourne plusieurs fois sans vraiment savoir pourquoi, d’autant moins qu’Alice n’est guère très aimable et que très vite, elle lui prédit qu’il quittera sa femme. Il s’aperçoit aussi qu’elle possède des «Kachinas», des poupées fabriquées par les indiens Hopi et qui incarnent les esprits. Ces statues lui rappellent son enfance… De plus en plus intrigué par le personnage d’Alice, il essaie de la faire parler d’elle. Il se trouve qu’elle a connu André Breton, qu’elle a traversé l’Atlantique sur le même bateau que lui lorsqu’en 1941, âgée alors de seize ans, elle a accompagné son père dans l’exil américain ; qu’elle a croisé la route de Breton une deuxième fois en Arizona, chez les indiens Hopi.
   
   Alice parle longuement de ces indiens au narrateur, de leurs conditions de vie, leurs rituels, leurs croyances ; de Don C. Talayesva aussi, l’auteur du célèbre «Soleil Hopi» (préfacé par Claude Lévi-Strauss). Au fur et à mesure des souvenirs d’Alice, le narrateur se sent happé par la mystique indienne. Il commence à s’interroger sur la signification de «l’or du temps» de Breton et sur sa propre existence dont Alice dit qu’elle «manque d’épaisseur». Ce manque, il le ressent de plus en plus vivement, et le lecteur avec lui : le va et vient entre le temps passé avec Alice, l’évasion, le rêve, l’envoûtement, et les retours à la vie réelle, la plage, les jeux avec les filles, les courses, les repas, fait sentir cruellement le fossé qui se creuse…
   
   Claudie Galley procède par toutes petites touches. A chaque rencontre du narrateur et d’Alice, elle nous révèle un petit peu de plus de la vie de celle-ci, jusqu’à la tombée du masque et du secret jamais confié à personne. Et c’est tout en douceur aussi que le narrateur évolue dans ses interrogations à propos de la réalité, pour s’apercevoir à la fin qu’il y a toujours quelque chose à entendre ou à voir là, où l’on croit ne rien entendre et ne rien voir… le «monde des apparences, des silences, la vastitude de l’innommable», un «monde intranscriptible» qui répond à une autre logique ou alors à aucune… ce «fameux pas de côté cher à André Breton, la juste mesure à prendre pour avoir une vision différente»
   
   Vraiment un très beau livre!
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critique par Alianna




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Ambitieux
Note :

   "Dans l’or du temps" est un de ces romans au niveau d’ambition et d’exigence qui le font sortir, d’emblée, du lot.
   
   En effet, il peut être fatal à un ouvrage de vouloir mêler personnages romanesques et références intouchables du monde artistique, comme le fait ici, avec un talent qui force l’admiration, Claudie Gallay.
   
   C’est en effet auprès de Breton, de Braque, de Guggenheim que nous allons, indirectement, nous trouver projetés. Il ne sous sera pas donné de les voir ivre et débattre sous nos yeux mais ils existent dans ce roman comme des personnages bien réels, mus par certains sentiments humains primaires tels que la volonté farouche de se constituer une collection d’objets d’arts exceptionnelle, envers et contre tous, comme cela fut le cas de son vivant avec Breton.
   
   Claudie Gallay nous propose un étrange voyage initiatique, un parcours fait de détours, de découvertes incidentes, distillées au compte-gouttes par une vieille dame perdue au fond d’une grande bâtisse de Haute-Normandie.
   
   Une dame délicieuse, un peu perverse, fatiguée de porter certains secrets étouffants et qui va trouver en un trentenaire en mal de vivre, le confident éclairé idéal.
   
   L’autre immense force du récit est d’établir un parallélisme entre deux évènements concomitants, qui se nourrissent l’un de l’autre. Celui de la dissolution lente, sournoise, du couple de jeunes adultes qui habitent une petite maison de vacances en bordure de mer. Un couple que le sel de la vie entame, un couple qui ne sait plus se parler et dont le mutisme, exacerbé par la période de vacances si souvent fatales aux couples en crise, va finir par provoquer l’explosion.
   
   En miroir, un autre couple qui se forme, contre nature, improbable. Celui d’un homme de trente ans et d’une femme de quatre-vingts. Mais pas un couple charnel, un couple de l’esprit, uni par l’amour de l’art, en particulier amérindien, hanté par l’esprit des morts. Un homme qui se tait et une femme qui s’est trop longtemps tue et qui va enfin ressentir l’urgence de dire avant qu’il ne soit trop tard.
   
   Derrière une poésie entretenue par une sublime lenteur, celle du temps qui s’écoule doucement, mais à jamais, c’est la férocité de la vie, sa violence, ses reniements, ses lâchetés qui vont enfin se révéler.
   
   Il en ressort un livre unique, superbement ciselé, précieux et fragile comme les statues indiennes chargées de représenter et d’accueillir les morts. Un livre superbement documenté, savant et savamment écrit.

critique par Cetalir




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