Lecture / Ecriture
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Sur le vif de Michal Govrin

Michal Govrin
  Sur le vif

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Sur le vif - Michal Govrin

Snapshots d'un monde mis à vif
Note :

   Il est des romans - très beaux, très singuliers - dont on ne sait par quel bout les prendre, et qui s’incrustent donc sur un coin du bureau du chroniqueur empêtré dans sa peur de les trahir, ou du moins son souci de leur rendre pleinement justice. Et il en est ainsi, pour moi, de “Sur le vif ”, roman de l’Israëlienne Michal Govrin paru à l’occasion du dernier Salon du Livre de Paris où son pays était le – très contesté - invité d’honneur. Un roman dont la première singularité est de s’ouvrir quelques jours à peine après la mort de son héroïne, Ilana Tsouriel, alors que son mari vient de confier à une de leurs amies la tâche de dépouiller, et de traduire de l’Hébreu, le journal qu’Ilana a tenu tout au long de l’année qui vient de s’écouler.
   
   Le récit des circonstances de la mort d’Ilana, et la rencontre entre son mari et son amie, ne constituent en fait guère plus qu’une brève entrée en matière. Tout juste de quoi nous laisser prendre la mesure des sentiments qu’Ilana inspirait à ses proches – affection, fascination, agacement parfois. Des sentiments que je n’ai d’ailleurs pas tardé à partager à mesure que je tombais sous le charme de sa voix, telle qu’elle se révèle à travers le corps du roman : les pages de ce journal qui ne s’arrête que quelques heures avant sa mort. Des pages de journal comme autant d’instantanés, de croquis pris sur le vif, de snapshots, destinés à son père qui vient de mourir et dont elle portera le deuil tout au long de cette année, suivant la tradition juive.
   
   Le père d’Ilana fut un colon juif de la première heure. Il s’était installé en Palestine, alors sous contrôle britannique, avant même le début de la seconde guerre mondiale. Son mari, juif lui aussi, et rescapé de l’extermination nazie, est par contre un farouche opposant de la création de l’état d’Israël où il ne voit qu’un piège, une façon commode de rassembler les populations juives en un endroit pour pouvoir plus facilement les éliminer ensuite… Mais comme si la vie d’Ilana, entre la vision de son père et celle de son mari, n’était pas déjà assez compliquée, il y a un troisième homme dans l’histoire : un amant, Saïd, metteur en scène de théâtre, arabe palestinien, avec lequel Ilana collabore pour un projet patronné par l’Unesco. Et deux petits garçons, les enfants d’Ilana qui suivent leur mère au gré de ses errances, entre Paris, New York et Tel Aviv, tandis que la première guerre du Golfe bat son plein et que le pétrole atteint le prix, jugé alors astronomique de 40 dollars le baril…
   
   En somme, “Sur le vif ” nous conte l’histoire d’une femme partagée, tout comme sa terre natale, entre des hommes aux rêves contradictoires. Mais bien loin de n’être qu’une allégorie de cette terre, Ilana l’incarne véritablement. Elle prête chair et souffle à ses tentatives pour ouvrir des voies nouvelles, contruire un autre monde. Et ce n’est sans doute pas un hasard si Michal Govrin a fait de son héroïne une brillante architecte : construire, c’est son métier, sa vocation et sa passion. Une passion qu'Ilana nous fait d'ailleurs partager au fil des réflexions sur le thème de la jachère, qui sont entretissées à son journal.
   
   Autour de ce magnifique personnage de femme, Michal Govrin développe un roman extrêmement intelligent, et qui évite toute rationalisation facile. Un roman émouvant aussi, profondément et au point que sa lecture en devenait, parfois et pour un bref instant, éprouvante à force de nous faire approcher le poids des souffrances et des désirs humains qui rendent la situation israëlo-palestinienne si inextricable. C’est peut-être là d’ailleurs la plus grande réussite de “Sur le vif ” : nous entraîner vers l’intelligence d'émotions qui ne peuvent, ni ne doivent, être niées, mais qui le sont pourtant, si souvent. Bref, voici un roman fin, sensible, frémissant, dont on n’a pas assez parlé dans les remous qui ont entouré le salon du Livre. J’espère vraiment que ce n’est que partie remise : il le mérite…
   
   
   Extrait:
   "Je me blottis au creux du bus. Saisir un instant ce qui se passe dehors, qui transperce le voyage, la pupille, les battements du coeur qui se libèrent avec le mouvement.
   Je récolte pour toi des snapshots, papa. Des instantanés, des respirations murmurées dans le fleuve des routes.
   Comment raconter, autrement? Comment saisir les pans déchirés de notre histoire?" (p. 26)

critique par Fée Carabine




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