Lecture / Ecriture
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La porte des enfers de Laurent Gaudé

Laurent Gaudé
  Le soleil des Scorta
  La mort du roi Tsongor
  Dans la nuit mozambique
  Eldorado
  La porte des enfers
  Cris
  Ouragan
  Caillasses
  Pour seul cortège
  Les oliviers du Négus
  Danser les ombres
  Écoutez nos défaites

Laurent Gaudé est né en 1972.

Après des études de Lettres, il décide de se consacrer entièrement à l'écriture et se fait d'abord connaître comme dramaturge.

Il publie son premier roman "Cris" en 2001, qui sera suivi notamment par "La mort du roi Tsongor" (Prix Goncourt des lycéens 2002) et "Le soleil des Scorta" (Prix Goncourt 2004).


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

La porte des enfers - Laurent Gaudé

Il faut vivre. C'est tout.
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
    Ce matin de juin 1980 commence dans l'énervement : Matteo doit conduire son fils à l'école mais Naples est embouteillée comme jamais et il ne voit pas le bout de ce trajet. Il décide de laisser la voiture et de continuer à pied, traînant derrière lui un Pippo fatigué qui râle et tente de ralentir son père. Mais c'est une fusillade qui arrête la course du père et de l'enfant et Matteo est le seul à se relever. Pippo, 6 ans, est mort...
   
   Dans la masse étouffante des romans de la rentrée littéraire, chers happy few, il faut bien avouer que peu de romans me font de l'oeil. Je trouve comme chaque année ce déferlement de titres assez pénible : ils sont trop nombreux et les neuf dixièmes sont condamnés à passer à la trappe d'ici quelques semaines, faute d'avoir rencontré des lecteurs, lecteurs qu'ils auraient peut-être trouvés s'ils étaient sortis à un autre moment de l'année. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous nous en tenons à ce rituel de rentrée au lieu d'étaler les sorties : encore un insondable mystère (presque aussi épais que celui non résolu de Brûlantes retrouvailles, mais je m'égare)...
   
   Bref. Donc, j'avais bien envie de lire le dernier roman de Laurent Gaudé, pour la bonne et simple raison que «La mort du roi Tsongor» est un des romans français contemporains que je préfère, j'aime le côte hypnotique de la narration et la beauté tragique de l'histoire. Alors, même si «Le soleil des Scorta» m'a déçue (construction et narration trop classiques), j'ai ouvert «La porte des Enfers», attirée par ce que tout le monde disait de cette réécriture du mythe d'Orphée. Et j'ai bien aimé, mais sans plus (oui, je sais, je tue le suspense dans l'oeuf, pardonnez-moi, chers happy few).
   
    La narration ne m'a pas complètement convaincue : l'alternance des événements du passé (la mort de Pippo et la réaction de ses parents) et de ceux du présent (la vengeance de Pippo) nuit je trouve au rythme du récit. Les événements de 1980 sont à mon sens les plus intéressants et ils sont hachés par ceux de 2002, cela leur enlève du souffle et de la force. De plus, je n'ai pas aimé le style de Pippo narrateur, trop plat. C'est dommage parce que l'histoire en elle-même (du moins la partie de 1980) avait tout pour me séduire : la douleur des parents, qui les submerge tant qu'elle les pousse à commettre l'irréparable, chacun à leur manière, la descente aux Enfers de Matteo qui emprunte aux mythes grecs (bon, finalement assez peu à Orphée, si ce n'est qu'il y descend), la mort vengeresse, la vision de Naples, miséreuse et peuplée d'individus étranges, les scènes au café de Garibaldo, tout cela compose une histoire tragique séduisante, rédigée dans un style comme d'habitude emballant (il y a une fausse simplicité dans le style de Gaudé et un rythme particulier, assez mélodique, que j'aime beaucoup). Allez, disons-le sans fards : je suis un tantinet déçue.
   
   Pas mal, donc, mais pas aussi émouvant que ce que j'attendais, chers happy few!
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critique par Fashion Victim




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Mors Omnia Vincit
Note :

   Un matin de l'été 1980, à Naples, Matteo De Nittis, chauffeur de taxi, conduit son fils Pippo à l'école. Exaspéré par les embouteillages, il a garé sa voiture et a décidé de finir le trajet à pied. Alors qu'ils arrivent tous deux à proximité de l'établissement scolaire, des coups de feu éclatent et voilà le père et son fils au milieu d'une fusillade. C'est en effet à ce même endroit et au même moment que deux clans de la Camorra ont décidé d'en découdre. Matteo se jette à terre en serrant son fils afin de le protéger. Quand tout s'arrête, Matteo se redresse, indemne. Mais Pippo, lui, ne se relèvera plus jamais: touché par une balle perdue, l'enfant a été tué sur le coup.
   Commence alors, pour Matteo et sa femme Giuliana, un long cauchemar. Leur fils de six ans est mort et, c'est bien compréhensible, ils ne peuvent admettre cette disparition, cet absurde, injuste et douloureux coup du sort.
   Matteo erre toutes les nuits sans but au volant de son taxi dans les rues de Naples, ne s'arrêtant même plus pour prendre des clients.
   Quant à Giuliana, elle n'est plus que l'ombre d'elle-même et à l'abattement succèdent peu à peu la haine et le désir de vengeance.
   Cette vengeance, elle pense l'accomplir en la personne de Matteo qui va découvrir par l'entremise d'une lettre anonyme, la photo, l'adresse et l'identité de l'homme responsable de la mort de leur enfant : il s'agit d'un petit cacique de la pègre napolitaine dénommé Toto Cullaccio.
   Giuliana exhorte alors son mari et le presse d'accomplir sa vengeance. Matteo ressort d'une armoire un vieux pistolet et s'apprête à faire justice. Il tuera Cullaccio et quand il rentrera chez lui, Giuliana lavera sa chemise rougie du sang de l'assassin de leur enfant.
   Mais Matteo De Nittis n'est pas un héros de cinema et, au moment où il tiendra en joue Cullaccio, il renoncera à faire couler le sang.
   Rentré chez lui, Giuliana ne lui pardonnera pas sa faiblesse et décidera d'abandonner son mari.
   
    Avec ce roman, Laurent Gaudé revisite le mythe d'Orphée et nous offre un conte qui commence comme un polar pour se muer peu à peu en un récit qui donne la part belle au fantastique. On pense aussi à la «Divine Comédie» dans ce périple au royaume des morts où Matteo est accompagné et guidé par le vieux curé Mazerotti qui joue le rôle de Virgile, le poète qui sert de guide à Dante Alighieri dans sa visite des Enfers.
   
   L'Enfer, d'ailleurs, tel qu'il est décrit par Gaudé, diffère peu de la vision de Dante et de toute la tradition qui veut que le pays des morts soit un séjour de souffrance, peuplé d'ombres tourmentées qui évoluent dans un décor cauchemardesque.
   On pourra reprocher à l'auteur cette vision naïve et conventionnelle du monde d'en bas, directement héritée de l'iconographie chrétienne. Les personnages qui apparaissent dans ce roman sembleront aussi assez stéréotypés: la prostituée au grand coeur, le vieux curé rebelle... mais Gaudé, et c'est ce qui fait le charme de ses romans, aime à jouer avec les clichés et restituer des images et des ambiances chargées de sens, quasi-cinématographiques, afin de mieux planter le décor et d'emmener le lecteur dans un récit dont il pourra facilement imaginer le contexte et les acteurs.
   
   On pourra aussi lui reprocher dans cet ouvrage une certaine tendance au pathos en l'image de ce couple déchiré par la disparition brutale de leur enfant, mais cette critique n'est peut-être envisageable que par des personnes qui n'ont encore jamais eu à faire face au décès subit d'un être aimé.
   
   «La porte des Enfers» ne sera sûrement pas l'un de mes romans préférés de Laurent Gaudé mais j'ai quand même éprouvé un grand plaisir à lire ce récit qui, à la manière d'un conte nous fait basculer du quotidien le plus banal vers la fantaisie d' un monde onirique riche en symboles. Quant à la charge émotive de ce roman, elle est indéniable (quoiqu'un peu pesante à la longue) et nous ramène, comme tout grand roman, à une grande interrogation que s'est posée et que se posera encore longtemps l'humanité: à savoir l'inéluctabilité de la mort, le chagrin consécutif à la disparition d'êtres chers et les fantasmes qui ressurgissent de manière obsessionnelle lorsque l'on se voit confronté à ce drame: voir nos disparus revenir à la vie.
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critique par Le Bibliomane




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Où notre monde rencontre l’Autre
Note :

   Nouveau retour en Italie pour l’auteur du "Soleil des Scorta", non plus dans les Pouilles mais à Naples – ville infernale, violente et puante, où Giuliana et Matteo étaient pourtant parvenus à construire un petit bonheur tranquille qui trouvera une fin tragique au début du roman avec la mort de leur fils, Pippo, six ans, tué par une balle perdue.
   
   On le comprend tout de suite: ce nouveau de roman de Laurent Gaudé est un drame où le sang et les larmes vont couler d’abondance. Et l’on comprend à peine moins vite que ce livre flirte allègrement avec le fantastique, celui des mythes immémoriaux, celui du théâtre baroque et de ses improbables machineries. La progression dramatique de ce roman est impeccablement réglée et Laurent Gaudé ménage (trop ?) soigneusement ses effets: pas question de se perdre, les balises sont bien visibles. Ce serait gâcher le plaisir des futurs lecteurs de "La Porte des Enfers" que de révéler davantage de cette relecture moderne de la légende d’Orphée. Je ne dirai donc rien de plus au sujet de l’intrigue, et je ne m’étendrai plus ici que sur mes impressions toutes subjectives. Et à vrai dire, quelque peu partagées.
   
   Que l’on me comprenne bien: j’ai pris un vrai plaisir à la lecture du nouveau roman de Laurent Gaudé, à me plonger dans son univers sensuel même si celui-ci peut passer pour inhospitalier, brûlé de chaleur, menacé par les colères de la terre et la violence des hommes. Mais je n’ai jamais – même une minute - pu croire à son histoire. "La Porte des Enfers" est restée tout au long de ma lecture une fiction, un spectacle extérieur, du théâtre qui ne laisse pas oublier qu’il est du théâtre. C’était peut-être l’intention de l’auteur – je n’en sais rien -, et c’est certainement un parti pris aussi défendable qu’un autre. Mais voilà, tout simplement et tout subjectivement, je préfère à "La Porte des Enfers" et à ses tonalités fantastiques "Le soleil des Scorta" et son réalisme si terrien.
   
   Extrait:
   "Personne ne naît ici, au pied des tourelles du quai. Il n’y a que l’herbe souillée par des canettes de bière renversées, des drogués et quelques clandestins qui dorment là, bercés par le bruit constant des voitures. Pourtant, je n’ai pas menti, c’est bien là que je suis venu au monde la deuxième fois. La première, bien sûr, je suis né dans un hôpital – sorti du ventre de ma mère, au milieu de ses viscères chauds. Mais, plus tard, je suis né ici, de la seule volonté de mon père. L’air que j’ai respiré était celui de cette route à deux voies crasseuse et, comme à ma première naissance, j’ai cligné les yeux d’éblouissements et j’ai hurlé tant l’air me brûlait les poumons. Je me souviens de tout. Et même de ce qu’il y avait avant. Ce qui remplit mes nuits de glapissements et de nausée. Mais cela, je ne le lui raconterai pas. Il faudrait trop parler. Viendra peut-être un moment où il sentira qui je suis. Il ne le comprendra pas – qui le pourrait? – mais la chair de poule qui le fera frissonner lui dira ce que je tais." (pp. 36-37)
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critique par Fée Carabine




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Infernal
Note :

   Laurent Gaudé n’a pas peur de l’imagination. Il fallait oser cette «Porte des Enfers», à prendre au premier degré. De même oser la crudité dans des scènes de violence, de pure vengeance pas «petit-bras»!
   
   Naples, en 1980, Matteo et Giuliana vivent simplement mais heureux avec leur petit garçon de 6 ans, Filippo dit Pippo.
   
   Naples , 2002, Filippo enlève Toto Cullaccio, un peu sympathique personnage à priori, genre mafieux, lui plante le couteau dans le ventre et l’emmène sur la tombe … de Filippo, et lui coupe consciencieusement les doigts.
   
   Les deux époques sont menées de front et on a du mal de prime abord à bien saisir le tour de passe-passe, celui de Filippo qui massacre un Toto Cullaccio sur sa propre tombe. Mais c’est qu’en chapitres alternés, on assiste à la mort de Pippo par balle perdue, en 1980, dans les bras de son père. Le traumatisme est profond chez Matteo et Giuliana, comme on peut l’imaginer après une telle tragédie, et le couple va se déliter – pas que le couple d’ailleurs …
   
   « Elle se mit à lui frapper la poitrine. Ces coups sur le torse qu’elle lui donnait tout en gémissant – mélange de plainte et de malédiction – n’étaient pas faits pour le meurtrir mais plutôt pour ébranler en lui quelque chose d’obstinément immobile. Il la laissa faire, pensant que ces coups allaient la calmer, mais il y eut ces derniers mots – prononcés avec une colère plus grande encore, ces mots baignés de pleurs qui l’ébranlèrent davantage que les poings serrés qui continuaient de frapper: "Rends-moi mon fils, Matteo. Rends-le-moi, ou, si tu ne peux pas, donne-moi au moins celui qui l’a tué! "
   
   Il faillit chanceler. Tout tournait dans son esprit, les paroles de Giuliana, le visage de Pippo, la scène de fusillade, ses errances inutiles. Il ne pouvait ni parler, ni rester une minute de plus devant Giuliana. Il écarta doucement ses mains. Elle se laissa faire avec une docilité d’enfant. Il ouvrit alors la porte d’entrée et, sans rien dire, sortit de l’appartement et dévala les escaliers.»

   
   Il est donc mort en 1980. Et en 2002 …? Et oui, c’est qu’entre les deux il y a «la Porte des Enfers»! Je vous l’ai dit, Laurent Gaudé ose. Et c’est très bien mené, bien écrit. On suit au fil des pages.
   
   Une lecture très plaisante.

critique par Tistou




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