Lecture / Ecriture
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La Belle de Joza de Kveta Legatova

Kveta Legatova
  La Belle de Joza
  Ceux de Zelary

La Belle de Joza - Kveta Legatova

La Belle et la Bête ?
Note :

   Les pieds dans l’eau pendant son petit séjour hautement océanique, Miss Lou a également pensé à charger son sac de plage avec tout un tas de bouquins pouvant à terme déboucher sur quelques conseils de lecture pour vous, petits curieux !
   
   Par le plus grand des hasards et surtout grâce à ma cousine qui m’a prêté ce livre, je m’apprête donc à vous parler d’un roman tchèque (toute revigorée que je suis par mes batifolages aquatiques de l’après-midi). Je connais peu (ou pas) la littérature slave et je ne suis pas sûre d’avoir déjà lu un roman tchèque avant celui-ci. Erreur à laquelle je devrais remédier au plus vite si la littérature tchèque produit souvent des textes aussi réussis que celui que je viens de lire.
   
   L’histoire est celle, très touchante, d’une jeune médecin jouant les messagers clandestins pendant la deuxième guerre mondiale. Ses missions lui semblent d’une facilité déconcertante et elle ne flaire pas le danger jusqu’au jour où son groupe de résistants est découvert. Grâce aux précautions prises par un ami, l’héroïne est sauvée à temps : elle devra donc quitter sa ville et changer d’identité. Pour ce faire, elle devra épouser Joza, un patient défiguré, formidable conteur qu’elle considérait avec bienveillance avant de découvrir leur union prochaine. La médecin, athée, femme moderne, indépendante, ambitieuse, est contrainte de s’installer dans un petit village montagnard peuplé de rustres et d’ivrognes pour lesquels la femme doit nécessairement accepter d’être dominée. Choc des cultures auquel il faut ajouter les épousailles avec un homme qui la répugne, l’installation dans une masure d’une autre époque, la présence envahissante de femmes qui viennent s’immiscer dans sa vie. Parmi elle, Zena, qui a mis son grain de sel dans le choix des meubles avant son arrivée, ou encore Lucka, guérisseuse aux pratiques déconcertantes.
   
   Voilà un roman très fin dans lequel se développent de nombreux thèmes autour d’une histoire assez simple, moins marquée par les péripéties que par les subtils changements qui s’opèrent en Eliska et dans les relations qu’elle entretient avec ses nouveaux compagnons. Face à cette héroïne écorchée vive, audacieuse, presque insolente, beaucoup de chemins s’ouvrent : le séjour en montagne sera-t-il une brève interlude avant de reprendre une vie abandonnée précipitamment ? Eliska sera-t-elle enchaînée à son nouvel environnement plus longtemps ? Sera-t-elle désormais épargnée par la guerre, dont la menace pèse toujours ? Et qu’attendre de ses relations avec le nouvel époux : convention tacite entre la combattante en fuite et le protecteur ? rapports de couple imposés ? haine ? amour ? respect ? abandon ? dégoût ?
   
   Le don de soi opposé à la domination : voilà encore deux pistes de lecture invitant à la réflexion. Dès le début, devant celui qui est présenté comme le futur maître, la peur de la narratrice est palpable et laisse espérer le pire d’une relation dont elle n’attend rien, hormis la violence. Celle-ci, envisagée immédiatement avec une lucidité déconcertante, semble rattachée au passé trouble d’Eliska, dont on ne sait rien hormis les impressions fugaces laissées par quelques commentaires.
   
   Enfin, la fragilité psychologique de la narratrice donne à son récit une dimension supplémentaire : apeurée dans la première partie du roman, elle va devoir affronter ses appréhensions ; l’issue de cette confrontation avec un nouvel environnement et un nouveau compagnon n’en est que plus incertaine.
   
   A la construction parfaite, à l’histoire magnifique aux personnages complexes se greffe un style pur, souvent très poétique. Un très beau roman et une entrée remarquée dans le monde littéraire pour cet écrivain publiant pour la première fois à l’âge de 82 ans. Un 2e livre intitulé Zelary (à paraître prochainement en France) a été extrêmement bien accueilli dans son pays.
   
   
   Un conseil : ne lisez pas le quatrième de couverture qui en dévoile déjà trop sur les liens qui vont se tisser entre les personnages, laissant entrevoir trop clairement la trame de l’histoire.
   
   
   Extraits :
   
   «Les cieux liquides se déversant sur mes épaules»
   
   « Je n’aurais jamais cru qu’un paysage pût être terrifiant. A présent je le sais d’expérience. La forêt était percée de rochers livides autour desquels s’entremêlaient de tortueux sentiers. Ils étaient reliés entre eux avec une absurdité à vous faire perdre la tête, se croisant de telle manière qu’il était possible d’y tourner en rond à l’infini. Dans la vallée, une rivière rugissait. Elle était si vive qu’on ne pouvait la traverser que lors des étés torrides, quand le niveau de l’eau baissait et laissait émerger les pierres. Le sifflement ininterrompu du vent venait de tous les points cardinaux. Je n’étais entourée de silence que sur de ridicules petits plateaux, ici sablonneux, là herbeux, ailleurs moussus et imbibés d’une eau jaillissant de sources cachées un peu partout. Mais, au bout d’un moment, ce silence me paraissait abominable.»
   
   « Dès le premier jour, on m’avait bien fait comprendre mon état de femme.
   Je me sentais abandonnée, vouée aux grâces et disgrâces que voudrait bien m’accorder ce village inexistant. Mes vieilles certitudes étaient détruites par les grondements de la rivière, dispersées par l’air saturé d’odeurs inconnues, noyées dans des trombes de couleurs allant du léger roux de la terre jusqu’au ciel changeant, en passant par les teintes de vert les plus nuancées.
   Dans les moments où je revenais à moi-même, je spéculais avec sang-froid sur l’instant où j’allais devenir folle ici.»

   
   
   Une certaine fatalité et des vies simples : « Il avait reçu de ses mains le livret d’épargne que sa mère n’avait jamais entamé et dont elle voulait que son fils prît soin. Il l’avait perdu en déménageant pour Zélary. »
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critique par Lou




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La belle et le godichon
Note :

   Premier roman tchèque que je lis depuis «Le brave soldat Chveik» fin des années 1970, si ma mémoire est bonne. L'auteure est née en 1919 en Moldavie de son vrai nom Vera Hofmanova. Ce livre fut édité l'année de ses quatre vingt deux ans. Un recueil de nouvelles «Želary» devrait sortir en France chez le même éditeur.
   
   Nous sommes à Brno, Eliška «La belle», qui est doctoresse, travaille pour un réseau de résistance à l'envahisseur allemand. Très sûre d'elle même et un peu inconsciente, elle croit en sa bonne étoile, vit une histoire d'amour avec un autre médecin, Richard. Elle s'occupe également par bonté d'âme de Joza Jorda, être difforme qui est arrivé à l'hôpital dans un état désespéré. Faute de sang, elle a servi de donneur pour lui sauver la vie. Il vient de Želary, village des montagnes de Moldavie. La nature lui a donné une qualité indéniable, le don de raconter des histoires, dont il charme l'hôpital. Petit à petit, ces deux personnes vont se rapprocher. Mais la guerre est là, et ce n'est pas un jeu d'enfant. Richard disparaît et elle, pour échapper à la Gestapo, doit fuir dans les montagnes de Moldavie et épouser Joza. Commence pour elle une autre vie, diamétralement opposée à ses habitudes de citadine et de femme d'un certain prestige. Le voyage en train, par ailleurs très éprouvant, lui permet d'entrevoir la vie qui, semble-t-il, sera la sienne avec cet homme qu'elle connaît à peine et qui déjà devient plus sombre plus l'arrivée approche!Mais, il y a une étape dans ce voyage, dans un village proche du but, le temps de trouver une maison pour le couple, et de faire les travaux nécessaires. La veille du mariage c'est encore loin d'être le cas! Et qui est cette mystérieuse Zena qui semble régenter la vie de Joza!Commence alors une aventure dans un village qui semble être resté à l'époque du moyen âge! Et dans ce qu'elle appelle un paysage terrifiant! Avec des gens encore plus terrifiants! Mais la guerre n'est-elle pas encore pire que tout cela!
   
   Eliška, narratrice de sa propre vie, se retrouve devant le choix dramatique : être emprisonnée par la Gestapo ou se marier à un homme beaucoup moins intelligent qu'elle et devoir vivre dans une région totalement inconnue dans un village retiré de tout! Le mariage est la solution qui lui permet de rester en vie, mais est-ce réellement la vie? Joza est quasiment vendu par son père à la mort de sa mère, à l'âge de quinze ans. Sa vie ne sera que brimades et exploitations, un accident lui permettra de connaître une autre manière de vivre.
   Les habitants de ce village, région montagneuse et boisée de Tchéquie servent de personnages secondaires avec leurs qualités et leurs défauts, la loi des hommes frustres et souvent imbibés d'alcool étant omniprésente. Un pays que je connais peu, à part l'espoir soulevé par «Le printemps de Prague» et huit jours passés dans une ville à la frontière avec la Pologne en 1969. Quant à cette période de l'histoire, je ne la connaissais pas du tout, tout en sachant très bien que là-bas comme ailleurs de nombreuses exactions avaient eu lieu, là comme partout.
   
   J'ai bien aimé l'écriture, ce style changeant, variant les phrases courtes qui donnent du rythme à l'action, puis une écriture plus lyrique dans les montagnes où la vie est plus monotone. Mais la danse et le théâtre sont les rares espaces culturels. L'auteur nous parle également d'auteurs, comme Stanislav Neumann, Karel Čapek qui aurait parait-il inventé le mot «Robot», ou du poète Otakar Březina.
   Une belle histoire et un beau livre.
   
   Extraits :
   - « Vous avez appris aux notions à parler la langue des gueux » a écrit Vančura*. Exécuté comme « otage ».
   - Lorsque, plus tard, je rencontrais Joza, j'eus l'impression de voir le bossu de Notre-Dame.
   - Ce godichon est amoureux de toi.
   - C'était à leur merci que j'allais être livrée.
   - Nous venons avec l'arrogance des ignares, de résoudre des questions vieilles comme l'humanité.
   - Prague, jusqu'alors intouchée, joyeuse, allait en liesse à la rencontre des futurs martyrs.
   Oripeaux rouges aux noires inscriptions.
   - Demain, je vais épouser un idiot.
   - Dès le premier jour, on m'avait fait bien comprendre mon état de femme.
   - Chaque matin, je retrouvais la brutalité du quotidien.
   - Je me guérissais des traumatismes de l'enfance.
   - On jouait principalement des contes de fées. A travers eux, les montagnards rejoignaient leurs rêves secrets, irréalisés.
   - La phase initiale d'un enfer planifié, sur les autels sans dieu, où trônait la croix gammée.»

   
   Titre original: Jozova Hanule (2002)
   
   *Vladislav Vančura : 1891/ 1942. Médecin et écrivain, il est arrêté en 1942 par la Gestapo, parmi d'autres otages exécutés en représailles à l'attentat contre Heydrich à Prague. Note d'Eurydice Antolin, traductrice de ce livre.

critique par Eireann Yvon




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