Lecture / Ecriture
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Les gens du Balto de Faïza Guène

Faïza Guène
  Ados: Kiffe kiffe demain
  Les gens du Balto
  Un homme, ça ne pleure pas

Faïza Guène est une écrivaine et réalisatrice française, née en 1985.

Les gens du Balto - Faïza Guène

Zinc mortel
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   • Voici un authentique roman de réalisme social. Sans ménager son lecteur, Faïza Guène le précipite "in media res": on découvre un matin le patron du bar "Le Balto" éventré au couteau. Les gendarmes enquêtent — que nul ne s'y trompe, ce n'est pas un roman policier. Car si "les gens" interrogés finissent par se souvenir de ce qu'ils ont fait la nuit du meurtre, ce n'est pas à leurs yeux un événement. Joël Morvier «personne l'aimait ce mec…(…) Personne va le regretter.» C'était «une sacrée grosse merde» qui "transpirait le racisme" L'événement, en revanche, c'est que les gendarmes viennent écouter chacun, lui portant attention: chacun leur confie son mal être et ses rêves; chacun redécouvre le sentiment d'exister pour autrui.
   
   • Faïza Guène ne donne pas la parole aux policiers, seulement aux personnes interrogées, se glissant en chacune, chapitre après chapitre. Entre leurs dépositions, pour "faire vrai", l'auteure insère même deux articles de localiers, deux pastiches réussis. Juste pour retenir l'intérêt du lecteur qu'elle désoriente en permanence. Car les "gens du Balto" ont leur parler, comme les personnages de Zola ou de Céline: une gouaille populaire et crue, que les jeunes émaillent de verlan ou d'anglais. Et tous ont droit à la parole, même le mort. Cette prosopopée détournée révèle l'intérêt de ce roman: c'est de leur existence que tous témoignent, non du crime.
   
    «Vous ne foutrez sans doute jamais les pieds» à Joigny-les-deux-Ponts prévient le patron décédé; car c'est une non-ville provinciale, suintante d'ennui balzacien, où les fins de mois sont difficiles. Alors le Balto, avec son «odeur de bière et de chômage» c'est le cœur de Joigny, un peu comme "l'Assommoir" du père Colombe. C'est le Paris populaire de Zola version 2008 en banlieue parisienne. Venus d'Arménie ou «Arabes de Marseille», ces "gens" sont des éclopés de la vie. Jacquot le chômeur rappelle Coupeau, Yéva sa femme c'est l'anti-Gervaise, et la «bombe» Magalie, quoiqu'elle s'en défende, l'arrière-petite-fille de Nana. Les adolescents en manque d'amour parental se cherchent eux entre shit et bagarres.
   
   • La violence habite les paroles mais non les cœurs. Aucun des personnages n'est un tueur en puissance même si «on n'est pas au pays des droits de l'homme pauvre.» Émouvants d'humanité, les "gens du Balto" ne manquent ni de sens moral ni d'espérance. Naturelle chez les plus jeunes — «on n'est pas condamné à l'échec ou alors ce serait une putain d'injustice la vie» — elle persiste sous d'autres formes chez les parents, dans l'espoir de gagner le gros lot au Balto ou de séduire encore à la soixantaine... Mais qui a donc éventré le patron du Balto ? «Dsl» — désolée — comme dirait Magalie l'allumeuse... On se gardera bien de le dire...
   
   • Grâce à une structure narrative originale et à une bonne maîtrise littéraire de l'illusion réaliste, on croit à l'authenticité de ces "gens" : la routine d'une existence morne et précaire les mure dans le silence ; mais lorsque l'occasion se présente de libérer le non-dit, émerge un tout petit monde d'une profonde humanité.
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critique par Kate




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Peut mieux faire
Note :

   A Joigny-les-Deux-Bouts, il ne se passe pas grand chose. Ville implantée au bout de la ligne de RER, la vie y tourne autour du bar tenu par Joël. Ce bar-tabac est le seul lieu vivant, et sert de refuge à Taniel, où il traîne avec Magalie, ou à Yeva, sa mère, qui y achète ses cigarettes. Tournent également dans ce paysage Jacquot, le mari de Yeva, Yeznig, le frère handicapé de Taniel ou Ali, l’ami et rival. Tout est calme, jusqu’à la découverte du corps de Joël, sans vie au milieu de son bar.
   
   Ce roman, contrairement à ce que peut laisser penser le résumé, n’est pas un roman policier à proprement parler, mais plutôt une description de cette banlieue des villes des bouts de RER. Le meurtre du cafetier est en quelque sorte un prétexte pour l’auteur à présenter les personnages de cette histoire. On découvre ainsi la vie de Jacquot, mari qui passe son temps dans le canapé et y laisse l'empreinte de son corps, l’adolescence de Magalie et d’Ali, en constante chamaillerie avec sa sœur. Voilà pour le fond.
   
   Sur la forme, Faïza Guène décide d’écrire un roman choral. Chaque personnage prend à tour de rôle la parole, pour exposer sa version des faits. Une première fois, pour décrire le décor dans lequel ils vivent. Puis une deuxième (voire une troisième) fois, après le meurtre de Joël, pour donner des explications, un alibi, enrichir une déposition. Cela permet à l’auteur d’utiliser différents styles d’écriture et de vocabulaire, spécifique à chaque personnage. On sent ainsi, à la lecture, le caractère et la personnalité des protagonistes. On passe ainsi du langage SMS de Magalie aux phrases plus construites de Yeva.
   
   Toutefois, si la forme est intéressante, cela fait un peu «exercice de style». Comme en plus, l’histoire n’en est pas vraiment une (le dénouement est tout de même très étrange!), le souvenir qui reste est celui de ces différences de langage spécifiques au personnage. Faïza Guène a des capacités d'écriture qui sont indéniables, mais qui ne réussissent pas dans ce roman à faire oublier l’application qu’elle met à écrire.
   
   Comme je l’avais dit pour un précédent roman de cette jeune auteur (elle a 23 ans), je pense qu’elle va occuper une place dans le monde littéraire de demain. Mais attention à ce que cette place ne vire pas à la représentation médiatique, en laissant à l’écart une écriture prometteuse. Car sa maison d’édition met déjà les petits plats dans les grands pour la faire connaître, et semble parier «médiatiquement» sur cette auteur (ce qui n’est pas sans m’inquiéter, vu l’éditeur).
   
   On y passe un moment relativement plaisant, à Joigny-les-Deux-bouts, mais cela ne va pas plus loin pour cette fois-ci.
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critique par Yohan




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Roman choral
Note :

   Roman choral qui loucherait vers le théâtre. Un chœur à l’antique nous faisant – refaisant l’histoire. Mais… Nous ne sommes pas du côté d’Athènes, il y a deux millénaires, nous sommes à Joigny-Les-2-Bouts au bout d’une ligne RER, autant dire à "Trou-du-cul-du-monde"! A Joigny-Les-2-Bouts il y a un bar : le Balto, un de ces pitoyables endroits où l’on peut essayer de se donner l’illusion d’une vie en société, tenu par Joël Morvier. Et Joël Morvier vient d’être retrouvé éventré. Tout ce qu’il y a de plus mort.
   
   "France Bleu Île-de-France. Que s’est-il passé au Balto, ce tranquille bar-tabac de Joigny-les-Deux-Bouts, dans la nuit de vendredi à samedi? C’est la question à laquelle devront répondre les enquêteurs après la découverte, ce matin, du corps de Joël Morvier, le patron de l’établissement que les gendarmes ont retrouvé le ventre lardé de sept coups de couteau et le visage tuméfié".

   
   Le roman va consister en la relation par quelques habitants de Joigny de ce qu’était Joël Morvier aux gendarmes chargés de l’enquête. Ce qu’il était, ce n’est pas trop compliqué. De l’avis quasi général, c’était un salaud. A divers titres, mais un salaud. Comme un chœur antique – et en cela ce roman pourrait facilement être monté sur scène – chacun va venir son tour pour décrire sa vision de Joël Morvier et ce qu’il peut savoir entourant ce meurtre. Chacun avec ses mots, sa psychologie, sa propre histoire. Même Joël Morvier s’en mêle puisqu’il vient joindre sa voix au chœur – c’est un roman hein!
   
   L’occasion pour Faïza Guène de passer en revue la problématique d’une petite ville de banlieue éloignée, sans avenir et dont on n’est pas vraiment sûr qu’elle ait un présent, confrontée au racisme, au chômage, à la bêtise ordinaire.
   
   "Les gens du Balto" se déguste aisément, sans prise de tête particulière, un instantané de ces villes du bout d’un RER désespérées et désespérantes.

critique par Tistou




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