Lecture / Ecriture
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Atelier 62 de Martine Sonnet

Martine Sonnet
  Atelier 62

Atelier 62 - Martine Sonnet

Comment le monde a basculé quand naissaient les babyboomers
Note :

   L'auteur nous parle de son père, forgeron normand qui, pour cause de modernité dans les campagnes, est obligé d'aller travailler en usine, chez Renault dans les années 1950.
   
   Amand (à noter le prénom Amand et non Armand) Sonnet vivra de plein fouet les changements de la société française des années d'après-guerre. Quand l'industrie triomphante liée au modernisme pousse la vie traditionnelle des campagnes au rang de souvenirs. Mais l'auteur nous parle surtout des conditions de travail, elle se sert des journaux syndicaux pour expliquer les relations pour le moins tendues entre la direction et l'atelier 62. Cet atelier est certainement un de ceux où le travail est le plus pénible, chaleur infernale sur la poitrine et pour cause de courant d'air froid sur les reins. Un autre problème, la transpiration qui oblige les ouvriers à boire énormément, souvent de l'eau tiède et peu hygiénique. Le bruit est incessant et après plusieurs années presque tous les ouvriers ont des problèmes d'auditions. Son épouse a cette formule «Il entend un peu haut» . Les chiffres sont sans appel, s'ils sont dans la hiérarchie des ouvriers au sommet pour les défilés etc.. ils sont hélas les plus usés, en 15 ans, un seul forgeron a pris sa retraite à 65 ans, mais 57 étaient morts entre 41 et 61 ans! Beaucoup étaient déclassés quand physiquement ils ne pouvaient plus assumer leurs tâches, mais le salaire était en conséquence et la retraite basée sur les 10 dernières années de travail était réduite d'autant.
   
   La mécanisation n'a pas rendu la vie meilleure, mais la production a éclaté, un exemple sur les nouvelles machines, 8 ouvriers fabriquent 12 000 pièces/jour ; avant 10 ouvriers en faisaient seulement (mot du livre) 2600. Mais un autre calcul montre que maintenant un ouvrier manie 10 tonnes de métal chauffé au rouge par jour contre 4 tonnes avant! Il est aussi fortement question des mouvements de grève, des revendications de salaires ou des conditions de travail, des accidents aussi, souvent graves, d'ailleurs vu le manque d'investissement et puis «le doigt d'un ouvrier ne coûte pas grand-chose » ! Une touche d'humour, hélas bien involontaire, les ouvriers sont mis au chômage car ils ont trop produit! Mais déjà une nouvelle politique patronale commence à voir le jour «la décentralisation» ce n'est pour l'instant que vers Hagondange et Mulhouse, prélude de la fin du monde ouvrier en France. Il faut aussi remarquer dans la correspondance, entre les syndicats et la direction, le cynisme de celle-ci, aidé par un aplomb phénoménal. Le monde n'a guère changé hélas.
   
   Il reste un peu de place pour la vie dans ce récit, beaucoup des thèmes de cette mutation industrielle sont abordés. Ici, le déracinement, le père vivra seul pendant 5 ans faute de logement décent, puis la famille viendra pour une expérience nouvelle, la vie en commun en HLM dans des appartements construits à la va-vite. On essaye de garder le contact avec la province natale, on fait venir du cidre, la mise en bouteille est un événement, mais le vin rouge supplante le cidre à table! Il reste les vacances et les noces pour «Les parisiens des taillies», après un interminable voyage, revoir la famille et les amis d'enfance. Peu de personnages à part la famille qui est déjà nombreuse. La figure centrale, c'est ce père colosse habitué à la dure. Homme simple venant de la campagne profonde. Avec l'âge je mesure mieux le sacrifice que cela représentait pour ces hommes, ayant vu mon père prendre lui aussi la route de Paris. Les conditions de travail font que peu d'amitiés naissent dans les forges où parler est un luxe inutile.
   Amand est mort en 1986 dans sa 76e année dans son pays d'origine.
   
   Ayant lu ces derniers jours «Derrière les grilles de Pulditch», j'ai voulu voir la différence entre les deux ouvrages et elle est évidente, le livre irlandais est une histoire très romancée, le livre français est plus strictement historique, plus documentaire et donc plus vrai. Il est difficile de s'imaginer maintenant que Paris était une ville ouvrière, avec des usines dans sa toute proche périphérie. Quand j'étais enfant très près de la porte de Montreuil, il y avait des usines. Le père d'un ami avait une usine de chaussures rue Jean-Pierre Timbault!
   
   Un livre très intéressant mais pas du tout austère, car plein de vie et de souvenirs.
   
   Extraits:
    " - Les affaires ne peuvent pas aller en s'améliorant.
   
   - Tirer un trait sur la vie d'avant quand il vient d'avoir quarante ans.
   
   - Pendant ce temps-là, on ne savait pas qui on était vraiment.
   
   - Seulement, on voit bien sur lui comme c'est un travail qui abîme et une vie salement amochée à la gagner.
   
   - Moins visibles les autres ravages, du côté coeur et des poumons.
   
   - Des mots perdus avec lui.
   
   - Ce qui est sûr c'est que les forgerons embauchés en bonne santé ne le restaient pas longtemps.....
   
   - Noblesse : quelle noblesse? Des hommes qui incarnaient des restes de mythologie, on avait fait des bagnards.
   
   - Comme les jeunes guichetiers provinciaux à la poste qui l'émeuvent dans leurs désespérances à attendre de repartir pour le coin de province d'où ils viennent.
   
   - Au cimetière, la vie des familles ouvrières rêvée par les urbanistes et les sociologues des années cinquante.
   
   - Sortis de la campagne mais pas encore vraiment de la ville: nulle part complètement légitimes.
   
   - Bras puissants, épaules solides, dos carré, qui devenaient inutiles.
   
   - « Tu sais, en 1992, Billancourt a fermé le jour de l'ouverture de Dynesland » m'avait dit Pierre Strobel quand nous échangions nos secrets d'écritures."

critique par Eireann Yvon




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