Lecture / Ecriture
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Ritournelle de la faim de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Jean-Marie Gustave Le Clézio
  Le rêve mexicain ou la pensée interrompue
  L'Africain
  Cœur brûle et autres romances
  Le livre des fuites
  La quarantaine
  Gens des nuages
  Sirandanes
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  Etoile errante
  Ritournelle de la faim
  Raga, approche du continent invisible
  Dès 08 ans: Voyage au pays des arbres
  Diego et Frida
  Ourania
  La Ronde et autres faits divers
  Poisson d’or
  Désert
  Onitsha
  Ados: Lullaby
  Tempête

AUTEUR DU MOIS DE MARS 2006

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né à Nice, le 13 Avril 1943, d'une famille bretonne émigrée sur L'île Maurice au XVIII siècle. Ce Docteur en lettres obtint le Prix Renaudot en 1963 avec "Le procès verbal". Il n'a jamais cessé d'écrire et a ainsi produit aujourd'hui près de 40 ouvrages et la source n'est pas tarie. En 1980, il reçut encore le prix Paul Morand pour l'ensemble de son oeuvre.

Prix Nobel de Littérature 2008

En dehors de ses romans, d'inspiration souvent autobiographique ou du moins familiale, voyageur, écrivain, passionné par les civilisations anciennes, il s'est toujours intéressé aux cultures africaines et d'Amérique latine et leur a consacré des témoignages et des essais.

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Ritournelle de la faim - Jean-Marie Gustave Le Clézio

L'art de l'ellipse
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   
   L'histoire semble si simple. Un narrateur qui est et n'est pas l'auteur conte l'histoire d'une jeune fille - Ethel Brun - qui est et n'est pas la mère de J.M.G. Le Clézio. L'histoire d'une petite fille, d'une adolescente puis d'une jeune femme dans la France des années 1930 à 1945, avec ses emprunts à la mémoire familiale de l'auteur mais aussi la liberté de la fiction. Et simples, le ton et la conduite du récit semblent l'être aussi. L'écriture s'est dépouillée du lyrisme qui n'était pas pour peu dans le charme d'autres livres de J.M.G. Le Clézio, tandis que la narration prend toutes les apparences d'une histoire racontée très spontanément, en suivant les tours et les détours de la mémoire, passant ici et là du coq à l'âne, filtrée parfois par la compréhension qu'une enfant pouvait avoir des événements...
   
   Puis, petit à petit, on comprend qu'un pan essentiel de l'histoire n'apparaît qu'en creux, ne nous est raconté que dans les silences et les ellipses de ce récit qui semblait au premier abord si simple et décousu.
   
   C'est toute la vie d'une famille d'abord, la vie la plus secrète des parents d'Ethel qui surgit des pages de ce livre, alors même qu'aux yeux de la jeune fille, "Il était trop tard pour savoir la vérité, pour connaître leur vraie histoire, comment ils s'étaient connus, pourquoi ils avaient voulu se marier, ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde." (p. 175) Inexpliquée, irréductiblement mystérieuse, leur vie est pourtant là, qui nous est donnée à pressentir, de la même façon que nous pouvons, en découvrant de vieilles photos de famille de bien avant notre naissance, avoir l'intuition de cette part de la vie de nos parents qui échappe à notre connaissance et même à notre imagination.
   
   Et c'est toute la vie d'une époque, aussi, qui ressuscite dans ces pages. La vie d'une certaine bourgeoisie française des années trente, son anti-sémitisme rampant, son attitude ambiguë envers Hitler ou tout simplement sa molle et égoïste indifférence. Tant de livres ont déjà été consacrés à cette sombre période. Des livres intelligents et/ou bouleversants. Mais on n'a sans doute jamais serré d'aussi près le poison insidieux qui imprégnait ces années, et sans lequel l'Impensable n'aurait peut-être pas été possible. On n'a sans doute jamais apporté tant de justice, d'humanité et d'intelligence à l'évocation de l'héroïsme sans phrase ou de la médiocrité verbeuse qui faisaient l'ordinaire de ces années-là.
   
   Sous ses dehors d'une fausse simplicité, "Ritournelle de la faim" est un livre extraordinairement intelligent.
   
   Et incroyablement fort.
   
   
   Extrait:
   "Est-ce qu'elle voyait les restes de la guerre, le long de la route, ces pans de mur à demi effondrés sur lesquels on pouvait lire un nom, un slogan, les trous noirs dans les champs, les épaves de voitures calcinées, une carriole sans roues, un squelette de cheval à demi dressé contre une barrière, couleur de suie rouge, ses dents ricanant aux moineaux et aux choucas? Peu de chose en vérité par rapport aux ruines de Dunkerque, de Verdun, de Châlons, aux ponts effondrés à Orléans, à Poitiers. Mais ici, le long de cette route sans fin, ce n'étaient pas des photos, des images tremblantes sur les films du Pathé-Journal. Aucune voix pour mentir, pour érailler le réel. Ce qui était étrange, angoissant même, c'était plutôt ce calme excessif, ces champs si beaux, ce ciel si bleu, une paix exsangue, ou, plus réalistement, le vide vertigineux de la défaîte." (p. 147)
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critique par Fée Carabine




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Tous les appétits
Note :

   Ethel entre dans l'adolescence alors que la Seconde guerre mondiale se profile. Enfant d'une bourgeoisie qui s'enferme dans ses privilèges, elle va vivre la déchéance de sa famille, connaître la faim, la guerre, la fuite.
   
    Ce que raconte JMG Le Clézio est l'histoire romancée de sa mère. L'histoire d'une génération brisée et en révolte dès avant la guerre: "Ma mère, quand elle m'a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. Dans la même salle, quelque part, se trouvait un jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré, Claude Levi-Strauss. Comme lui, longtemps après, ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie. Maintenant je comprends pourquoi. Je sais ce que signifiait pour sa génération cette phrase répétée, serinée, imposée par le rythme et le crescendo. Le Boléro n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans."
   
   La ritournelle de la faim est celle de la faim physique, et celle de la faim de sens et de justice qui anime Ethel.
   
   Elle est l'enfant d'une bourgeoisie en train de mourir à petit feu, l'enfant d'une communauté mauricienne dont les rires, l'éclat masquent mal la menace diffuse qui naît et s'étend au fil des années 30. Dans les repas du dimanche où son père Alexandre le beau réunit famille, amis et relations d'affaire, elle apprend petit à petit les rancoeurs, les mesquineries, les jalousies, et la haine de l'autre. Non qu'elle vive avec eux. Dès l'enfance, Ethel est celle qui observe, qui vit à côté. Si elle a faim dans ces années d'opulence, c'est de l'amour familial que des parents en guerre sont bien en peine de donner. Et elle digère: la trahison de son père qui lui vole l'héritage de son grand-oncle monsieur Soliman, l'antisémitisme et le nationalisme qui animent son entourage, la colère et l'adultère qui séparent ses parents. Par petites touches, au prisme du regard d'Ethel, Le Clezio offre finalement plus qu'une histoire de famille. Il dresse le portrait de la France de l'entre-deux-guerres, de celle de Vichy et de celle de la Libération. Tout en nuances, en finesse comme il sait si bien le faire, par des dialogues, des extraits, et un récit qui coule de la première à la dernière ligne.
   
    La ritournelle de la faim est celle de la faim de liberté qui anime Ethel. Cette faim qu'elle croit partager avec Xénia, la jeune noble russe exilée et déchue qui la fascine par le combat quotidien qu'elle mène pour simplement vivre, par son cynisme et l'énergie folle qu'elle déploie. Leurs parcours sont des miroirs posés l'un en face de l'autre. Ethel, sans que l'on sache de qui d'autre que son grand-oncle elle peut tenir sa loyauté, sa passion, sa force, va choisir la liberté et la colère, au prix du confort. L'écrivain s'efface derrière ce personnage de femme, égrenant des phrases sèches, concises, neutres qui la laisse pleinement s'exprimer.
   
   La ritournelle de la faim est aussi celle de la faim comme réalité élémentaire et fondamentale du corps humain. Vécue et racontée comme telle. La guerre d'Ethel, c'est la fuite vers le Sud de la France, vers la quête quotidienne de la nourriture, celle qui révèle l'âme des gens. J'ai d'ailleurs particulièrement aimé ces pages qui quittent Paris pour Nice et Roquebillière, un payx que Le Clézio avait déjà utilisé comme décor de ses romans et qu'il doit bien connaître pour le décrire aussi bien.
   
   Mêlant le vrai à la fiction, recréant l'atmosphère particulière des derniers jours de paix, se racontant aussi un peu dans le chapitre d'ouverture et dans celui de clôture, Le Clézio offre un très beau roman qui me fait renouer avec bonheur avec son univers que j'avais découvert à l'adolescence.
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critique par Chiffonnette




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Sensibilité retenue
Note :

   Cela aurait pu aussi bien s'appeler "Ritournelle de la fin". Car c'est bien de la fin, des fins, des chutes des mondes connus de la narratrice (Ethel Brun, avatar de la mère de Le Clézio, à qui cette fiction autobiographique rend hommage), et que celle-ci nous conte, dans le dernier livre de "l'homme aux sandales de vent".
   
   Fin de l'adolescence et de l'amitié amoureuse pour Xénia Chavirov, naufragée de la révolution russe, qui disait avec fermeté: "Les souvenirs, ça me donne mal au cœur. Je veux changer de vie, je ne veux pas vivre comme une mendiante." Celle avec qui Ethel avait dansé dans l'atelier de couture de la comtesse Chavirov et qui l'avait embrassée avec fougue "tout près du coin des lèvres". Celle encore qu'elle avait revue après la guerre, mariée avec le beau Daniel Donner, mais qui avait perdu cette "odeur de pauvreté" qui l'émouvait tant autrefois. Tout s'était terminé dans la banalité. Peut-on passer sa vie à admirer une icône?
   
   Fin de Monsieur Soliman, son grand-oncle très aimé, qui lui avait donné les rêves de construction de la Maison mauve, dans le jardin de la rue d'Armorique. Il avait eu beau faire de sa nièce sa légataire universelle pour la protéger des folies financières de son père, Alexandre Brun s'était empressé de dilapider aux quatre vents la fortune de sa fille.
   
   Fin de la nostalgie de l'île Maurice, le monde définitivement englouti d'Alexandre, lui qui se croyait "de la race des seigneurs, descendants des maîtres et des Grands Mounes qui pliaient l'univers selon leurs désirs." Ses rêves de grandeur et de richesse s'étaient achevés misérablement dans un appartement niçois sous les toits, où il était mort d'un œdème du poumon, recroquevillé dans son vieux fauteuil de rotin.
   
   Fin du trio familial formé par Alexandre, Justine et Ethel, leur fille, qui s'était un jour rendue compte qu'elle ne les aimait pas: "C'était un lien. Peut-être une chaîne." Ses parents dont elle ne saurait jamais "comment ils s'étaient rencontrés et ce qui leur avait donné l'idée de mettre une fille au monde." Ce couple enfin sur qui planait l'ombre de Maude, ancienne demi-mondaine, qu'Ethel avait retrouvée sur un marché ramassant des épluchures et vivant dans le sous-sol de la villa Sivodnia, à l'odeur de "pisse de chat et de misère".
   
   Fin de l'univers feutré et mondain du salon de la rue du Cotentin où les Brun recevaient "chaque premier dimanche du mois à midi et demi". "Les volages, les "artistes", les affairistes, les margoulins, les prédateurs" y préparaient, dans leur ignorance bestiale et leur superbe anti-juive, anti-nègre, anti-arabe, leur naufrage et leur châtiment.
   
   Fin du peuple juif, révélée par l'intermédiaire de Laurent Feld, "un Anglais aux cheveux roux et bouclés, joli comme une fille", celui qu'Ethel suivra au Canada après leur mariage. Celui-là même qu'elle avait conduit à l'allée des Cygnes sous l'arbre éléphant, "d'où l'on voit très bien la tour Eiffel". Il n'avait pas voulu y rester ; juste en face, c'était le Vél'd'Hiv, où sa tante Léonora avait été parquée avec tous les Juifs de Paris, pour être ensuite déportée vers Drancy et les camps de la mort.
   
   Comme le Boléro de Ravel, "pièce musicale favorite de la mère de Le Clézio, "qui raconte l'histoire d'une colère et d'une faim", le dernier opus de son fils, qui tisse destins particuliers et grande Histoire avec la sensibilité retenue qu'on lui connaît, laisse son lecteur abasourdi d'émotion, dans un silence d'apocalypse.

critique par Catheau




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