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Là où les tigres sont chez eux de Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès
  Là où les tigres sont chez eux
  La montagne de minuit
  L'île du Point Némo
  Dans l'épaisseur de la chair

Jean-Marie Blas de Roblès est un écrivain français né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès en Algérie
Il a obtenur le prix Médicis en 2008 pour "Là où les tigres sont chez eux".

Là où les tigres sont chez eux - Jean-Marie Blas de Roblès

Comme un opéra baroque!
Note :

    Rentrée littéraire 2008
   Prix Médicis

   
   Énorme roman de 750 pages, prix Médicis, prix Giono, prix Fnac, “Là où les tigres sont chez eux" a de quoi enchanter de longues soirées d'hiver! Il tient du roman-feuilleton le plus captivant avec sa trentaine de chapitres qui ont tous en commun de consacrer quelques pages au jésuite Kircher avant de nous plonger dans le choc d'un Brésil fort exotique. D'où l'exergue emprunté aux "Affinités électives" de Goethe: «Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux.» Oui, je sais, il n'y a ni tigre ni éléphant en Amazonie. Mais, le jaguar d'un gouverneur véreux.
   
   Comment imaginer qu'en 2008 l'histoire d'un jésuite du XVIIe siècle serait le fil conducteur du plus étonnant, du plus fort, du plus passionnant des romans de la rentrée littéraire? À une époque où l'on se moque tellement de l'érudition, celle-ci constitue un exotisme au moins aussi excitant que celui des plages de l'État du Maranhão ou de la forêt du Mato Grosso. Il est vrai qu'on y rencontre une petite tribu d'Indiens qui parlent latin avec un chef qui conserve pieusement l'ultime opus du jésuite Kircher. Comment donc tout ceci est-il possible ?
   
   Prenez un vieux port colonial ruiné près de São Luis au nord du Brésil. C'est là à Alcantâra que vit et travaille Eléazard von Wogau en compagnie d'un perroquet horripilant. Alcantâra, c'est là qu'Eléazard a échoué, dans les deux sens du terme, car il n'a pas grand chose à faire comme correspondant de presse pour l'agence Reuter! Échouage et aussi échecs: il laisse Elaine, sa femme le quitter pour aller enseigner la géologie à Brasilia; il laisse Moéma, sa fille, le quitter pour aller étudier l'ethnologie, draguer et se droguer; il laisse Soledad, sa jeune bonne, se consumer de solitude à regarder telenovelas et matches de futebol; il laisse l'ardente Loredana repartir en Italie… Il laisse aussi son travail d'érudition le grignoter, le ravager à petit feu. À peine s'il l'oublie le temps de participer de loin à la vengeance contre l'immonde gouverneur Moreira.
   
   Au fil du roman, les "carnets" d'Eléazard montrent les questions qu'il se pose en préparant l'édition érudite du manuscrit. Jésuite le plus illustre du XVIIe siècle, Athanase Kircher est allemand de naissance (1602) ; l'abominable guerre de Trente ans l'a poussé à franchir les Alpes et il s'est installé à Rome, avec son assistant Caspar Schott qui, en 1690, dix ans après la mort de Kircher, en aurait écrit la biographie. Le manuscrit est retrouvé à Palerme et envoyé comme par hasard à Eléazard von Wogau, qui jadis, avait entrepris une thèse sur ce brillant jésuite et en était donc devenu un spécialiste.
   
   Le "manuscrit" du père Schott est un captivant roman d'aventures culturelles. On visite Rome et le "Musée Idéal" du père Kircher en compagnie du cardinal Barberini, de Christine de Suède ou du prince hériter du trône d'Espagne. On rencontre Poussin, le Bernin et d'autres artistes. On croise des papes qui commandent des places où ériger des obélisques. Et sur les obélisques, devinez ce qu'il y a ? — Des hiéroglyphes bien sûr! Car Athanase Kircher est le pionnier de leur étude; il est un esprit universel qui publie de beaux livres sur des sujets qui, cependant, ratent le tournant scientifique de Galilée et Newton. Il est aussi un bricoleur de génie qui tente les inventions les plus folles, comme de faire voler son secrétaire, à partir du haut du château Saint-Ange. Il est l'érudit qui inaugure la connaissance de la Chine et du chinois. Et la Lune même s'honore d'un cratère à son nom. Au large de la Sicile, il participe à une pêche au thon et à l'espadon, qui fait écho à une pêche à bord d'une jangada brésilienne qui évoque Jules Verne, comparable à Kircher par l'esprit de curiosité, à la différence que Jules Verne croyait en la Science et Kircher en Dieu.
   
   Le livre de JM Blas de Roblès ne se contente pas de fonctionner comme un roman-feuilleton, avec un grand nombre de personnages originaux dont Elaine von Wogau est sans doute la plus sympathique; il se distingue en jetant d'évidentes passerelles entre tous les récits dans le récit. À l'expédition des géologues à la poursuite de très vieux fossiles dans le Mato Grosso fait écho celle de Kircher à l'Etna. Cette expédition relie la famille du gouverneur et celle d'Eléazard: Mauro, le fils du gouverneur, y a été invité par Elaina von Wochau. La drogue rapproche Moéma, les junkies de la plage, les Indiens, et même le Jésuite! Le candomblé rapproche Soledad, Alfredo et Loredana dans le même "terreiro" tandis que l'oncle Zé recherche une jolie fille pour incarner Yémanja: et ce sera Moéma. Les belles automobiles relient Loredana, le gouverneur Moreira et Nelson, l'infirme pour qui Lampião le cangaceiro était la figure absolue du héros, toujours chanté par la littérature de "cordel". Enfin, les horreurs du Brésil contemporain, favelas et violences, équivalent aux horreurs de la guerre de Trente Ans que Kircher parvint à fuir.
   
   Fuir — voyager — c'est le stratagème dévoilé à Eléazard et mis en pratique par Loredana. Étonnants voyageurs, les Jésuites forment un lien entre l'Italie, la Chine et le Brésil — où les premiers d'entre eux débarquèrent au XVIè siècle — et c'est ainsi que Kircher était bien informé des pays lointains par ces missionnaires. Lui aussi grand voyageur, Blas de Roblès évoque son métier en célébrant rapidement les archéologues sur les terrains de fouille de Libye à travers les souvenirs de Loredana. Comme un bref instant autobiographique dans une somme d'aventures érudites et de fictions brésiliennes.
   
   Sans dévoiler la fin du roman (surtout ne pas jeter un regard aux cinquante voire aux cent dernières pages avant d'y être arrivé en lecteur sérieux!), sans raconter la fin du roman, il faut quand même souligner une chose assez épatante: voilà un livre qui montre des tas d'horreurs, par exemple quand on arrive sur les lieux de l'accident d'avion, ou de la peste romaine, mais qui après cela revient élégamment et rapidement à une écriture légère qui nous fait oublier les abominations.
   
   Ce livre est un miracle baroque.
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critique par Mapero




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Un cabinet de curiosités
Note :

   Eléazard von Wogau est correspondant de presse au Brésil. Il s'est installé à Alcântara, dans la région du Nordeste, et vient de divorcer d'avec son épouse Elaine, paléontologue et universitaire brésilienne.
   
   Dans cette ville, vestige de l'époque coloniale du XVIIIeme siècle et peu à peu reconquise par la jungle, Eléazard mène une vie retirée, en compagnie de son perroquet Heidegger et de Soledade, une jeune mulâtre qui s'occupe des tâches ménagères.
   Eléazard vient de recevoir d'un éditeur un manuscrit inédit du XVIIeme siècle, retrouvé à la Bibliothèque nationale de Palerme. Il s'agit d'une biographie du père jésuite Athanase Kircher, rédigée par son disciple Caspar Schott. Eléazard a pour tâche de remettre en forme ce texte et de le commenter pour en faciliter l'accès aux futurs lecteurs.
   
   Tous les chapitres du roman de Jean-Marie Blas de Roblès vont donc s'ouvrir sur un épisode de la vie d'Athanase Kircher relatée par Caspar Schott, de sa naissance en 1602, près de Fulda dans le landgraviat de Hesse, jusqu'à sa mort en 1680 à Rome. C'est ainsi qu'au fil des pages nous allons faire connaissance avec ce jésuite érudit et touche-à-tout qui consacra son existence entière à tenter de faire évoluer tous les domaines de la science, que ce soit dans le domaine des mathématiques mais aussi dans ceux de l'astronomie, de la géographie, de la médecine, de la musique, de la biologie, de l'optique, de la géologie, de l'archéologie, de l'ethnographie, de la linguistique, etc...
   Devenu une véritable autorité en toutes ces matières, il est nommé en 1635 au Collège Romain, ce qui lui permettra d'ouvrir son propre musée, vaste cabinet de curiosités où s'entassent toutes sortes d'objets étranges et exotiques ramenés des quatre coins du monde par les membres de la Compagnie de Jésus.
   
   Souvent comparé à Léonard de Vinci, cet esprit encyclopédique, surnommé «Le Maître des cent Savoirs» n'atteindra jamais, dans les siècles suivants, la renommée de son illustre prédécesseur. Nombre de ses théories s'avèrent en effet fausses ou inexactes: il prétendra ainsi avoir déchiffré le mystère des hiéroglyphes égyptiens et maîtriser la langue chinoise. En homme de Dieu, il ne saura expliquer les mystères de l'archéologie, de la linguistique, des croyances autres que chrétiennes, de la géologie et de la physique, qu'au travers du prisme de la Bible, voyant en toutes ces matières les manifestations de l'oeuvre de Dieu.
   
   Mais laissons-là le révérend père Athanase Kircher et revenons au Brésil contemporain. Chaque chapitre, après s'être ouvert sur un épisode de la biographie de Kircher, se continue par un récit dans lesquels entrent en scène Eléazard von Wogau mais aussi son ex-femme Elaine, partie en expédition afin de rechercher des fossiles dans la jungle du Pantanal.
   C'est aussi le récit des errances de leu fille Moéma, étudiante à Fortaleza, mais dont les occupations principales consistent à abuser de la cocaïne et à pratiquer le farniente avec son amie et amante Thaïs.
   On fera aussi la connaissance du «colonel» José Moreira da Rocha, gouverneur de l'État du Maranhão qui s'apprête secrètement à monter une vaste opération politico-financière susceptible de lui assurer une fortune colossale au détriment des petits propriétaires de la région.
   Des hautes sphères de la politique locale nous allons nous retrouver au sein de la favela de Pirambù où Nelson, un adolescent handicapé d'une quinzaine d'années mendie en ruminant des rêves de vengeance à l'encontre de Moreira da Rocha, patron de l'aciérie où son père a trouvé la mort.
   
   Tout ceci sans compter les nombreux personnages plus ou moins secondaires qui apparaissent au cours de ces multiples récits : l'oncle Zé, camionneur au grand coeur, Herman Petersen, nostalgique du nazisme devenu patron d'un café-restaurant, Loredana Rizzuto, la mystérieuse italienne qui traîne derrière elle un lourd secret, la comtesse Carlotta, épouse du gouverneur da Rocha, alcoolique et désabusée...
   
   Tous ces personnages vont nous entraîner dans un récit polyphonique qui sera successivement un roman historique, un drame psychologique, une histoire d'amours et de séparations, ainsi qu'un roman d'aventures au sein de la jungle impénétrable du Mato Grosso, évoquant «African Queen» de John Huston et «Au coeur des ténèbres» de Conrad.
   
   «Là où les tigres sont chez eux» est un roman aux multiples facettes, un kaléidoscope qui nous mène de surprises en surprises au fil des pages. Cet ouvrage, baroque et foisonnant, érudit et passionnant de bout en bout, est à lui seul un univers à part entière dans lequel le lecteur se laisse égarer avec délices, un roman qui, plus que l'appellation de roman-fleuve, mérite d'être qualifié de roman-jungle tant chaque détour nous ouvre des perspectives inconnues et insoupçonnables.
   
   Une belle réussite pour Jean-Marie Blas de Roblès qui a mis dix ans à composer cet extraordinaire roman qui, à l'instar des cabinets de curiosités chers à Athanase Kircher nous offre un récit qui pourrait s'apparenter à une sorte de «Manuscrit trouvé à Saragosse» du XXIeme siècle.
   
   «Là où les tigres sont chez eux» a reçu le Prix Médicis 2008. Un succès amplement mérité.
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critique par Le Bibliomane




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Beau, foisonnant, brillant
Note :

   A mon sens le meilleur roman de la rentrée littéraire 2009, couronné par les prix Fnac, Giono et Médicis. Dommage qu'il ait raté le Goncourt qu'il méritait amplement, selon moi. Mais il est vrai que j'aime de moins en moins le choix des Goncourt et cela est conforté encore par le fait que le jury n'ait pas choisi ce magnifique livre, si loin des autofictions complaisantes et nombrilistes, un récit riche, fort, qui a demandé un vrai travail de documentation à son auteur. Bien que cet écrivain si talentueux vive dans la même ville que moi, je ne l'ai jamais croisé. Il avait dans ses tiroirs ce texte, refusé il y a dix ans, qu'il a fini par ressortir, poussé par des amis. Refusé à nouveau par plusieurs éditeurs, les éditions Zulma ont heureusement mis fin à cette série noire pour l'honneur de la littérature et notre plus grand bonheur.
   
   Mais de quoi parle ce magnifique texte?
   
   D'un homme Éléazard, correspondant de presse, vivant exilé au Brésil, avec très peu de travail. Alors il s'attelle à une tâche: la lecture de la biographie d'un jésuite du 17ème siècle qui a réellement existé Athanase Kircher et dont on lui demande de vulgariser le texte pour le rendre lisible par tout un chacun. La lecture de ce manuscrit est l'occasion pour lui de revenir sur sa vie. Il vient de divorcer d'Elaine, partie faire une expédition scientifique avec des amis, et dont il est toujours amoureux. Ils ont une fille Moena qui ne pense qu'à sa dose de drogue et à sa petite amie. Ajoutez à cela un jeune infirme qui veut se venger, un drôle de gouverneur, et quelques autres personnages cocasses.
   
   Bref, c'est beau, foisonnant, brillant, à la fois roman d'aventures, et récit initiatique, histoire d'amour, et livre baroque. Tout amateur de littérature se doit de lire ce texte. Et il faut bien les vacances pour le faire car ces 700 pages qui se lisent très vite sont malgré tout très érudites et demandent de l'attention. Et la bonne nouvelle c'est que je suis ENFIN en vacances et bien contente de l'être! Mon programme: farniente, lecture et piscine sous le soleil je l'espère, entre deux cours de step, un peu de rangement, quelques footings et avant de partir en Vendée le mois prochain! Elle est pas belle la vie?

critique par Clochette




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