Lecture / Ecriture
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Une éducation libertine de Jean-Baptiste del Amo

Jean-Baptiste del Amo
  Une éducation libertine
  Le sel
  Règne animal

Jean-Baptiste Del Amo est le nom de plume de Jean-Baptiste Garcia, écrivain français, né à Toulouse en 1981.

Une éducation libertine - Jean-Baptiste del Amo

Le prix de la chair
Note :

   Rentrée littéraire 2008
   
   C'est dans cette ville grouillante et nauséabonde – le Paris des années 1760 – qu'arrive de Quimper le jeune Gaspard. Il a quitté sa province natale afin d'échapper au destin qui lui était tout tracé: passer son existence le corps penché sur la terre boueuse et ingrate, entre la porcherie et la ferme familiale, entre un père sombre et brutal et une mère impotente. Gaspard a fui ce monde étriqué pour devenir «quelqu'un», tirer un trait sur la misère, la boue, les porcs, les murs noirs de suie de la ferme familiale. Il rêve de Versailles, de la Cour. Il veut tutoyer la noblesse, s'étourdir et se griser des parfums subtils de la richesse et de la notoriété.
   Mais comment lui – pauvre fils de paysan sans le sou – pourra-t-il trouver le moyen d'échapper à sa condition dans cette capitale où la crasse et la misère s'étalent sans retenue? Comment s'extirper de cette fange qui le happe dès son arrivée et où il devra, pour gagner de quoi vivre, passer ses journées plongé dans l'eau putride de la Seine et débarder des trains de bois flotté. Comment pourrait-il donner vie à ses rêves ambitieux alors que chaque jour est une course contre le froid, la faim, les maladies, la mort peut-être? Mais le hasard va croiser son chemin en la personne de Billod, un perruquier de la rue de la parcheminerie qui va l'engager comme commis. Et c'est dans l'atelier de celui-ci qu'il va plus tard faire la connaissance d'un singulier client: le comte Étienne de V.
   L'aristocrate va remarquer Gaspard et une étrange relation va se nouer entre ces deux hommes qu'a priori tout sépare. Le jeune homme ne pourra résister à la fascination qu'exerce sur lui Étienne de V. tout ceci malgré les mises en garde de Billod :
   
   «C'est un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n'a que faire des conventions, rit de la morale. Ses moeurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n'ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. C'est un épicurien dépravé, un coquin licencieux. On ne compte plus les mariages détruits par sa faute, pour le simple jeu de la séduction, l'excitation de la victoire. Il est impudique et grivois, vagabond et paillard. Sa réputation le précède. Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu'il ne les dévoie. Ce libre-penseur philosophe sur sa décadence et distille sa pensée sybarite, corrompt les âmes. On dit aussi qu'il est un truand, un meurtrier, un empoisonneur bien que jamais on ne l'ait pu accuser. Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. Après les avoir menées aux extases de l'amour, il les méprise soudain car seule la volupté l'attise. On chuchote qu'il aurait perverti des religieuses et précipité bien d'autres dames dans les ordres. C'est un noceur, un polisson. Il détournerait les hommes de leurs épouses, même ceux qui jurent de n'être pas sensibles à ces plaisirs-là. Oh, je vous le dis, il faut s'en méfier comme du vice. »
   
   «Une éducation libertine», premier et prometteur roman de Jean-Baptiste del Amo, nous entraîne dans le Paris de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, un décor dantesque, grouillant de vermine et de crasse qui n'est pas sans rappeler les premières pages du «Parfum» de Patrick Süskind et «Les nuits de Paris» de Restif de la Bretonne.
   
   L'auteur nous prend par la main et nous invite à renifler la puanteur des bouges, des tavernes et des corps. Il nous fait toucher du doigt la crasse immémoriale accumulée sur les murs de cette capitale. Il nous offre en pâture la vision de corps en décomposition, de personnages dont la peau couverte d'ulcères gonfle et éclate en jaillissements de pus. Tout ici pue les excréments, l'urine, la viande pourrie, et les corps mal lavés dans l'eau douteuse de la Seine. Le «Siècle des Lumières» cher aux historiens n'est plus ici qu'une parenthèse et nous livre une vision nauséeuse et répugnante , cauchemardesque, de la capitale du Royaume de France.
   
   Des ruelles sordides et des bordels faméliques jusqu'aux soupers fins de l'aristocratie, Jean-baptiste del Amo décrit avec minutie cette tour de Babel où s'entassent et se côtoient représentants de la noblesse et victimes de la misère la plus noire.
   C'est avec Gaspard, personnage aux accents Faustiens, ainsi qu'avec le comte Étienne de V. avatar du Valmont de Laclos, que nous découvrons peu à peu cette ville aux remugles écoeurants, ses moeurs et ses vices. Les descriptions sordides se succèdent ici afin de nous immerger dans cet univers de noirceur qu'a voulu recréer Jean-Baptiste del Amo et le style de l'auteur, même s'il nous met souvent au bord de la nausée, nous emporte comme un fleuve dans ce roman d'initiation traversé d'horreurs et de perversions.
   
   Que dire de cet ouvrage, si ce n'est qu'au delà de toutes ces descriptions morbides et répugnantes, on ne peut plus lâcher ce roman tant le style y est éclatant et la narration captivante? Une fois ouvert ce livre, impossible de se détacher de Gaspard et de ne pas suivre son parcours au sein de cette grouillante fourmilière parisienne dans le but de s'arracher à ce magma d'immondices qui l'étouffe.
   On pense au départ avoir affaire à un proto-Rastignac en la personne de celui-ci pour finalement découvrir qu'il s'apparente plutôt à Faust.
   Mais je ne voudrais pas trop en dire afin de ne pas dévoiler trop de détails à celles et ceux qui n'ont pas encore lu ce formidable roman. J'espère, en tout cas, qu'ils prendront autant de plaisir que j'en ai eu à la lecture de cet ouvrage.
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critique par Le Bibliomane




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Une découverte
Note :

    Paris, 1760. Gaspard, dix-neuf ans, vient de quitter Quimper et sa fange pour conquérir la capitale. Argent, luxe et beaux habits: le jeune homme ne manque pas de rêves, mais d'argent. Il rejoint donc les rangs des miséreux de son genre, dormant dehors, mangeant parfois, puant toujours. Puis il rencontre Lucas et charrie avec lui des troncs sur la Seine. Puanteur, sangsues, cadavres: il devient l'objet du Fleuve, et sa victime. D'errances en cauchemars, il échoue dans l'atelier de Billod, perruquier aisé, qui le laisse cependant dormir dans sa cave humide et nauséabonde. Mais un client, le comte Etienne de V., va lui ouvrir de nouveaux horizons, le laissant entr'apercevoir la haute société parisienne et ses plaisirs. Gaspard n'aura dès lors de cesse de monter et de côtoyer lui aussi luxe et volupté.
   
   Le titre parle de lui-même et pourtant, Jean-Baptiste Del Amo emprunte des chemins de traverse qui l'éloignent de Flaubert et surprend le lecteur curieux. Tout d'abord, n'en doutons pas, Del Amo est un sensuel. Son roman est une plongée du corps et des sens dans une capitale dominée par le bruit et les odeurs d'une société en décomposition. Pas un miasme, pas un effluve ne lui échappent, agressant Gaspard, et le lecteur de leurs remugles méphitiques : «L'odeur du faubourg était partout suffocante. Cela sentait la sueur, mais aussi une cohorte d'odeurs accouplées. Odeurs d'haleines aigres, de pourritures, de bêtes, de pierre et de bois humides, d'urine, de chou, de taudis puants, de crottin, d'écume de cheval, de pelages de chiens, de peaux galeuses, de sexes encrassés, de corps ulcéreux, de spermes rances. En certains lieux, on croyait pénétrer le vagin vérolé de Paris, impunément ouvert sur ses tripes, en aspirer le relent viscéral.»
   
   D'autre part, Gaspard choisit une voie inattendue pour arriver en société: les hommes. Première expérience charnelle avec le comte de V., puis le jeune homme se prostitue dans un bordel où le dégoût des corps l'emporte bientôt sur le besoin d'argent. Il devient alors le giton d'un comte sur le retour et apprend la manipulation amoureuse en même temps que l'art de paraître en société. Mais ne vous réjouissez pas trop vite: si le titre laisse présager quelques scènes un peu lestes, la première n'arrive pas avant la page deux cents et les suivantes, toutes masculines, ne sont que dégoût et frustration.
   
   Dans la lignée des romans d'apprentissage, ce livre met en scène l'ascension d'un jeune homme et la perdition d'une âme. Mais si la trame est classique, l'écriture quant à elle est surprenante. En effet, la plume de Del Amo est à l'image du fleuve omniprésent et le lecteur est englouti par les mots comme Gaspard l'est par la capitale. Le texte de Del Amo est compact: pas de paragraphes, pas de passages à la ligne pour les dialogues. C'est un bloc serré, parfois étouffant, qui suit la pensée protéiforme de Gaspard. La ville est un être monstrueux, rendu vivant par ses habitants, ses bruits, ses odeurs. Plongée hallucinante dans des rues dépravées, la lecture s'enfonce dans la fange au point de demander quelques respirations. J'ai cru étouffer parfois tant les descriptions prennent le pas sur l'intrigue elle-même.
   
   De cette écriture sensuelle et suffocante, Gaspard ne sort pas grandi aux yeux du lecteur, ni même aux siens. Car cette haute société qu'il envie ne l'accueillera jamais vraiment en son sein, malgré ses sourires et ses faveurs. Malgré les salons, les comtes et les beaux vêtements, Gaspard reste un parvenu et demeure dans l'ombre d'une société aux lumières factices: «Toutes ces mains l'avaient modelé. Était-il un vulgaire pain d'argile? Dans quelle mesure décidait-il de sa métamorphose? Il voulait se croire maître de cette évolution, mais ne pouvait s'empêcher d'être tiré au hasard vers ce qu'il croyait être une élévation de lui-même. » Jouet plutôt qu'acteur, Gaspard brûle ses rêves et n'acquiert finalement qu'une sombre conscience de lui-même.
   
   Jean-Baptiste Del Amo est certainement une découverte des plus originales parmi les nombreux textes de cette rentrée littéraire. On invoquera certainement à son sujet le Maupassant de "Bel Ami", "Les Liaisons dangereuses", Jean-Baptiste Grenouille et même Balzac tant la plume libère le verbe et s'éloigne parfois dans d'ardus méandres descriptifs. En ignorant les tentations de l'autofiction auxquelles cèdent bien des premiers romans, Del Amo signe la victoire du romanesque le plus flamboyant sur le nombrilisme germano-pratin. Et réjouissons-nous: il n'a que vingt-six ans !
   
   Etrangeté à noter : le personnage décrit en quatrième de couverture n'est pas Gaspard mais le comte de V. : drôle d'idée...
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critique par Yspaddaden




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La philosophie hors du boudoir
Note :

    C’est avec soulagement que je viens de terminer "Une éducation libertine" de Jean-Baptiste del Amo. Avec cette entrée en matière un peu brutale, il vaut mieux préciser que je souhaitais vivement découvrir ce roman et que je ne regrette pas du tout ma lecture, malgré un accouchement pour le moins douloureux.
   
   "Une éducation libertine" rappelle bon nombre de classiques des XVIIIe et XIXe siècles, mettant en scène un jeune homme prêt à tout pour conquérir sa place dans la haute société. Parti de rien, Gaspard a quitté Quimper et la ferme familiale pour Paris: de la Seine à l’atelier d’un perruquier, des bordels aux meilleurs salons parisiens, il gravit rapidement les échelons de la société.
   
   Il rencontre tout au long de son parcours plusieurs personnages qui joueront un rôle clef, influençant sa réussite ou déterminant les changements qui s’opèrent en lui. Parmi eux: Lucas, qui lui trouve un premier métier; Billod, maître perruquier émoustillé par le jeune provincial; le comte de V., amoral et qui, sans avoir la prestance d’un Valmont, est le personnage qui m’a le plus séduite; Emma, la prostituée au grand cœur; les d’Annovres, sans autre intérêt que leur fortune et leur cercle d’habitués; Adeline, leur fille, qui devine l’imposture de Gaspard; enfin le baron de Raynaud, décati mais plein d’ardeur.
   
   D’abord un peu trop simple, trop grossier pour le raffinement de la vie qu’il ambitionne, Gaspard apprend l’art et la manière de s’exprimer et de se comporter en société. Il découvre à ses dépens que les hommes ne sont pas toujours fiables et, avant d’atteindre son but, passe à plusieurs reprises de l’espoir à la déchéance avant de décider de prendre son destin en main.
   
   Personnage ambitieux, Gaspard évoque Rastignac, dans un roman aux influences littéraires multiples – et lorsqu’il n’y a peut-être pas de rapport direct, on peut malgré tout faire quelques rapprochements: Balzac, mais aussi Maupassant et son "Bel-Ami"; Zola avec l’expression récurrente «ventre de Paris» et des scènes évoquant les parvenus des Rougon-Macquart; "Le Parfum" de Süskind, notamment avec l’introduction de Paris, personnage à part entière, ville monstrueuse, bassement humaine, éructant, exhalant un remugle immonde; évidemment Laclos et Sade, dont "les Infortunes" sont vendues sous le manteau, tandis que le comte Etienne de V. semble issu d’un accouplement sulfureux entre Valmont et Dolmancé. J’ai aussi pensé à Ambre, l’héroïne du roman éponyme de Katrin Winsor qui évoque la détermination d’une jeune campagnarde prête à tout pour conquérir titre et fortune dans l’Angleterre de Charles II. Peut-être y a-t-il également dans ce roman une influence de Jean Teulé, d’après ce que j’ai pu lire de son récit sur François Villon.
   
   J’ai beaucoup apprécié l’aspect ambitieux de ce texte à l’écriture soignée, au langage savamment travaillé, au vocabulaire assez riche (malgré un champ lexical du corps et de ses sécrétions peut-être trop récurrent), aux métaphores nombreuses. C’est un roman fleuve comme on en trouve finalement assez peu aujourd’hui dans la littérature française – du moins c’est mon impression. Moins de poésie, d’introspection. Plus de narration, dans la tradition des grands classiques. J’ai vraiment savouré ce choix qui confère un caractère assez inédit à ce roman. A noter que quelques personnages évoluent en marge du récit, le temps de quelques pages. Ce focus sur d’autres habitants de la capitale tentaculaire suscite la curiosité du lecteur et relance parfois l’action en observant la scène sous un angle inattendu.
   
   Pourtant je ne suis pas totalement convaincue: "Une éducation libertine" rappelle énormément "Le Parfum" par son introduction (voire même en général, par le caractère vampirique et autodestructeur de Gaspard). Il peine à s’affranchir de ses nombreuses influences. Les personnages sont à mon avis un peu stéréotypés et ont pour beaucoup un petit air de déjà vu. Antipathique au possible, Gaspard m’a fait mourir d’ennui avant de jouer les arrivistes. Et c’est au final cette première partie (environ 200 p) que j’ai trouvée très longue, en particulier lors de l’apprentissage de Gaspard et de sa relation avec Etienne, avec des descriptions qui me semblaient redondantes et un héros qui ramait, brassait de l’air mais n’avançait certainement pas. Plus séduite par d’autres personnages que l’on ne connaît que superficiellement, j’ai mis trop de temps à m’intéresser au destin de Gaspard, malgré une deuxième partie lue d’une traite et vraiment appréciée (à part les descriptions de la chair mutilée du héros, qui m’ont finalement donné la nausée – mais cela ne m’était jamais arrivé lors d’une lecture et doit très certainement compter parmi les réussites du roman).
   
   J’attendais peut-être un peu trop de ce roman mais Jean-Baptiste del Amo est sans aucun doute un écrivain prometteur que je serais curieuse de relire un jour. Et, malgré mes réserves, "Une éducation libertine" est un bon roman, voire plus encore.

critique par Lou




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