Lecture / Ecriture
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Le soldat et le gramophone de Saša Stanišić

Saša Stanišić
  Le soldat et le gramophone

Le soldat et le gramophone - Saša Stanišić

Un premier roman très réussi
Note :

   Rentrée littéraire 2008
   
   Un jeune garçon, Aleksandar, raconte la vie en Yougoslavie avant le déferlement des bombes et de la folie des hommes. Nous sommes dans une petite ville, Visegrad,où les Serbes et les Bosniaques vivent en voisin, où ils se disputent joyeusement, où ils s'unissent par les liens sacrés du mariage, où ils sont des enfants, où ils travaillent et bâtissent un avenir sous la houlette invisible du portrait de Tito.
   Visegrad, une petite ville qu'un pont relie, un pont sur lequel des milliers de pas ont marché (et usé les pierres) ou se sont arrêtés pour regarder les poissons, ces étranges silures qui gobent avec gourmandise les crachats des enfants.
   
   La vie s'écoule tranquillement, paisiblement à l'image de la Drina qui glisse entre les piliers du pont. La vie d'Aleksandar se partage entre l'école, la pêche, les promenades aux côtés de son grand-père Slavko, les sorties avec les Pionniers, les discours de Slavko devant les membres du Parti, les balades avec Edin, son alter ego, dans un silence où tout se dit.
   Puis, un jour l'incompréhensible survient: le bruit de la fureur et des armes des hommes retentit dans le lointain, s'approchant de jour en jour de Visegrad; ils s'entredéchirent alors que récemment encore ils travaillaient, vivaient et aimaient ensemble. Voilà venu le temps de la terreur des séjours prolongés à la cave, là où les noms n'ont pas d'importance, là où les noms ne font pas disparaître les personnes qui les portent.
   
   Il y a l'arrivée des bombes, de la violence, des soldats qui terrorisent, arrêtent, torturent, mutilent, tuent ou exécutent celui ou celle dont le nom n'a pas la bonne consonance. Il y a une fillette, perdue sans ses parents, égarée dans ce tableau sombre et rougeoyant: elle a des boucles et des yeux clairs, elle s'appelle Asija et porte un nom musulman. Il y a la musique glaçante de l'interrupteur des escaliers et des fusils mitrailleurs dansant sur les rampes; elle sonne le glas du vivre ensemble, craquelle le vernis de civilisation qui enrobe l'être humain. Mais les jeux d'enfants sont plus forts que la peur: la grille de la cave laisse échapper les intrépides le temps d'aller récupérer un journal au kiosque abandonné... les mères n'en ont rien su, les galopins deviennent adultes avant l'heure.
   
   La famille d'Aleksandar est à l'image de l'ex-Yougoslavie: une myriade de visages, de personnalités, de caractères plus trempés les uns que les autres, d'ethnies, d'insouciance, d'amour de la vie et de ses beautés derrière le labeur quotidien. Les grands-mères sont joyeuses même si le silence, personnage important du roman, est devenu l'expression d'une d'entre elles. Elles sont la chaleur des racines véhiculant la sève des souvenirs familiaux; avec les grands-pères et les arrière-grands-parents, elles sont la mémoire d'un pays morcelé qui a su aussi bien s'unir que se déchirer. On déguste, en leur compagnie et aux côtés d'Aleksandar, les prunes dans le jardin fleurant bon l'été finissant. On goûte le vin sucré, les poivrons farcis, les boulettes de viande hachée, on entend presque le son des musiques endiablées qui marient les notes slaves et méditerranéennes...comme dans un film d'Emir Kusturica.
   
   L'écriture de Sasa Stanisic virevolte, sautille entre audace, humour noir, émotion et profonde nostalgie (presque cri de douleur). La guerre civile, ravageuse, apparaît entre deux souvenirs du monde d'avant qui, malgré la baguette et le chapeau de"magicien du possible et de l'impossible" offert par grand-père Slavko, ne peut revivre hormis dans le souvenir et dans l'inlassable narration, récit qui ne doit pas s'éteindre afin que rien ne tombe dans l'oubli. La guerre et ses pieds de nez oscillant entre rires et larmes: la scène, poignante et édifiante, de la partie de football entre miliciens serbes et bosniaques où l'enjeu est la survie si l'on gagne, la mort si l'on perd. Le cadre magnifique d'une forêt séculaire, truffée de mines, apporte la dimension ubuesque et tragique digne de figurer dans un film de Kusturica: le surréalisme atteint son paroxysme. Puis, c'est la scène où dansent des soldats autour d'un gramophone, égrenant les notes d'une chanson traditionnelle, d'avant la déchirure, chantée et dansée par un pays qui n'est plus. La magie, hélas n'existe pas, seul le souvenir garde vivant ceux qui ne sont plus. Les plaies cicatrisent, les survivants se reconstruisent au pays ou à l'étranger, la nostalgie étreint Aleksandar, devenu jeune adulte, à travers un nom, celui d'Asija la petite fille perdue qui versait des larmes à chaque cacophonie.
   
   J'ai aimé me perdre dans le dédale de la narration déroutante car protéiforme: les lettres se mêlent aux listes et aux écrits jetés au gré des souvenirs sur le papier. Le tout relevé par la maîtrise de la recréation des ambiances et la transmission des émotions. Ce qui peut étonner est l'absence de description des personnages: on sait ce qu'ils éprouvent, ce qu'ils font mais on ignore à quoi ils ressemblent. Ce flou, savamment entretenu, donne plus de poids au propos, plus de vigueur et de force au récit.
   
   Un premier roman très réussi où l'émotion est sans cesse présente et où le plaisir de lire est à chaque page renouvelé.
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critique par Chatperlipopette




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En une période tragique
Note :

   Aleksandar Krsmanović a un peu plus de dix ans lorsque son grand-père décède.
   Lui et sa famille vivent près de Višegrad, en Bosnie.
   Cette disparition annonce malheureusement bien d'autres malheurs dans cette province qui est, pour peu de temps encore, la République socialiste de Bosnie-Herzégovine. En effet, en 1992, suite aux velléités d'indépendance de cette ancienne province de la République fédérale yougoslave, l'armée yougoslave déclenche les hostilités contre les ressortissants d'origine bosniaque (majoritairement musulmans) et croates (d'obédience catholique). La suite, tout le monde la connaît: une guerre terrible qui se joua à deux heures d'avion de Paris et fut la honte de la communauté européenne et des Nations Unies.
   
   C'est cette période tragique qui nous est racontée ici par Saša Stanišić, dans ce roman en partie autobiographique. Saša Stanišić est né en 1978 et a grandi lui aussi à Višegrad. Comme Aleksandar, le personnage principal de son roman, il est le fils d'un père serbe et d'une mère bosniaque. Comme lui, il va devoir émigrer en Allemagne avec ses parents mais refusera plus tard de les suivre vers les États-Unis. Quand la guerre aura cessé, il reviendra sur les lieux de son enfance afin de retrouver sa grand-mère et tous ceux qui ont de près ou de loin figuré dans la première partie de son existence.
   Car dans ce roman, si la guerre est bien présente, avec son cortège d'horreurs, c'est surtout sa famille et la communauté de cette ville de Višegrad que Saša Stanišić s'applique à nous décrire.
   Ce récit fourmille en effet de personnages hauts en couleurs, tous décrits avec une infinie tendresse.
   C'est le grand-père Slavko, bien sûr, mais c'est aussi Milenko Pavlović, arbitre de football et conducteur de bus à la gâchette facile, surnommé "le Morse" en raison de ses impressionnantes moustaches, qui partira de Višegrad un beau matin après avoir trouvé sa femme en compromettante posture avec le buraliste du quartier, et qui reviendra un an plus tard en compagnie d'une autre mère pour son fils Zoran: Milica, aussi appelée "la Coccinelle".
   
   Ce sont aussi les arrière-grands-parents d'Aleksandar qui organisent une fête à tout casser pour inaugurer la mise en fonction de toilettes modernes. Tous les invités se pressent évidemment pour essayer mais c'est à l'arrière grand-père que revient la primeur de s'asseoir en premier sur le trône de faïence, d'autant plus que pour l'occasion il s'est retenu pendant quatre jours! L'arrière grand-mère d'Aleksandar n'est pas en reste: elle découvre un soir, après avoir regardé Superman à la télévision, une météorite dans son jardin dont elle est convaincue qu'elle est constituée de Kryptonite. Elle fera cuire l'aérolithe dans sa soupe de carottes, et convaincue que celle-ci lui donnera une force au moins égale à celle du super-héros, tentera de déraciner un chêne en lui faisant une prise de judo...
   
   On découvrira ainsi au fil des pages nombre de personnages et de faits tour à tour cocasses et émouvants, relatés sous la plume de Saša Stanišić avec tendresse et poésie. On y verra bien sûr de quelle manière un soldat s'y prend pour réparer un gramophone, mais aussi pourquoi certains silures de la Drina portent des lunettes, comment épouser une rivière, pourquoi les princesses autrichiennes ressemblent toutes à Bruce Lee, combien de fois est mort le Maréchal Tito, pourquoi les petits poissons mordent mieux le matin (surtout quand on leur crache dessus), pourquoi Mr. Spok est privé de vacances à la mer, comment maigrir en faisant un régime à base de prunes et de viande hachée, etc...
   Mais tout cela ne doit pas occulter le drame qui s'est joué dans cette partie de l'Europe, avec son cortège de massacres, de pillages, de viols et de destructions.
   
   C'est en filigrane que nous sont décrites toutes les atrocités commises lors de cette période et Saša Stanišić nous relate ces faits avec retenue, dignité et sobriété, sans tomber dans le piège du sensationnalisme et du morbide. L'horreur est là, omniprésente, mais elle ne doit pas éclipser les forces de la vie et cette formidable capacité qu'ont tous les personnages de ce roman à surmonter l'indicible.
   
   Cet incroyable appétit de vie, c'est ce qui ressort de tous les protagonistes du récit de ce jeune homme d'une trentaine d'années au visage d'adolescent qui nous livre ici un texte d'une qualité exceptionnelle, une œuvre dense et poétique, baroque, poignante, et magique.
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critique par Le Bibliomane




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Où l’on voit les Balkans comme chez Kusturica…
Note :

   Saša Stanišić... drôle de nom pour un auteur allemand! Mais tout s’explique. Saša Stanišić est d’origine bosniaque, et comme nombre de ses concitoyens, il a dû prendre la fuite avec ses parents (couple «mixte»!) en 1992 devant les «purifications ethniques» entreprises par les Serbes… C’est ainsi qu’à 14 ans, il s’est retrouvé en Allemagne, avec ses parents. Il y vit toujours, écrivant en allemand.
   
   Ce roman est son premier, nourri des souvenirs d’enfance de l’auteur. Divisé en deux parties distinctes (avant la fuite / après la fuite), c’est avant tout la première qui m’a intéressée, cette plongée dans l’univers enfantin mi-réel, mi-imaginaire jusqu’à l’absurde, mais dans tous les cas transcendée par la nostalgie d’une enfance heureuse dans le monde baroque des Balkans si bien illustré au cinéma par Emir Kusturića...
   
   Notre narrateur s’appelle Aleksandar, et comme l’auteur, il a 14 ans et une mère qui est musulmane et un père qui ne l’est pas… Et il a des grands-parents extraordinaires qui l’ont marqué pour la vie : sa grand-mère Katarina, et surtout son grand-père Slavko, celui même qui a pris moins de temps pour mourir que Carl Lewis pour courir son record sur 100 mètres ; qui lui a appris que l’imagination est la plus grande des richesses et lui a fait promettre de ne jamais arrêter de raconter...
   
   Et c’est parti pour un vrai panorama picaresque du quotidien à Višegrad, en Bosnie, avant la guerre! Chaque chapitre est introduit par l’annonce de ce qui va se passer. Exemple : Chapitre I, «OU L’ON VOIT UN CŒUR FAIRE LA COURSE AVEC LE CHAMPION DU MONDE DU CENT METRES, QUE PESE UNE VIE D’ARAIGNEE, POURQUOI CELUI QUI N’ETAIT QUE TRISTESSE ECRIT AU FLEUVE CRUEL, LES COMPETENCES DU CAMARADE SUPREME DE L’INACHEVÉ EN MATIERE DE MAGIE.» Chapitre II, «OU L’ON DECOUVRE LA DOUCEUR DU ROUGE FONCÉ, POURQUOI LE CHEVAL DE KRALJEVIĆ MARCO EST DE LA FAMILLE DE SUPERMAN ET COMMENT UNE FETE PEUT DEVENIR GUERRE.» etc etc. Cela laisse rêveur, avouez! Humour souvent gras, dérision hilarante, comparaisons tirées par les cheveux, parallèles farfelus, exagérations excentriques, beaucoup de sensualité aussi (ah, la saveur des prunes!) et une constante proximité palpable de la nature (les eaux vertes de la Drina!)… voilà les ingrédients qui donnent à ce puzzle un ton très particulier et une ambiance de fête, même quand l’action vire au tragique.
   
   Cette première partie jubilatoire se termine avec l’arrivée des soldats et la décision des parents d’Aleksandar de fuir les persécutions en s’exilant en Allemagne…
   
   La deuxième partie n’a assurément pas le même charme que la première. Quoi de plus normal! Il n’est pas drôle d’être coupé de ses racines, surtout pas de cette manière-là! Aleksandar grandit, mûrit, devient un «modèle d’intégration», mais ses souvenirs d’enfance continuent de le hanter. Dix ans plus tard, il entreprend un voyage en Bosnie pour essayer de retrouver certaines personnes, des lieux, goûts, odeurs, sensations… retrouvailles qui ne s’avèrent guère joyeuses!
   
   Stylistiquement, cette partie est très différente de la précédente. L’écriture perd son côté brut et «picaresque» (mais aussi sa poésie) et gagne en «savoir-faire» littéraire, avec nombre de références à divers auteurs (surtout allemands, p. ex. à Paul Celan : «La mort est un maître venu d’Allemagne mais, actuellement, c’est un maître absolu venu de Bosnie», p.205).
   
   Un vrai morceau de bravoure: La bataille-boucherie entre Serbes et milices territoriales bosniaques, racontée comme un match de foot qui oppose d’anciens camarades d’école devenus ennemis… c’est effrayant!
   
   Bon, j’arrête là. Il faut vraiment lire ce roman, même s’il est vrai que la lecture n’est pas toujours très aisée… et qu’il faut être prêt à faire un petit «WIKI» pour se remettre en mémoire les différents événements de la guerre en Bosnie… mais justement, ça nous fait du bien de nous rappeler Srebrenica et autres haut-lieux du crime contre l’humanité!

critique par Alianna




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