Lecture / Ecriture
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Les bains de Kiraly de Jean Mattern

Jean Mattern
  Les bains de Kiraly
  De lait et de miel

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Les bains de Kiraly - Jean Mattern

Des mots pour dire l’indicible
Note :

   Malgré son mariage avec Laura. Malgré son amitié pour Léo. Gabriel s’est enfoncé dans le silence comme on se noie, des cailloux plein les poches. Pendant longtemps, il a cru qu’il pourrait remonter à la surface, échapper à l’héritage de non-dits laissés par ses parents qui ne lui ont jamais parlé de leur origines familiales, ni de leur religion qui s’est réduite à une sentence laconique - «Dieu a donné, Dieu a repris» -, tout comme ils ont laissé s’engloutir dans le silence le visage de Marianne, leur fille aînée fauchée par un chauffard. Pendant longtemps, Gabriel a cru que les mots des autres - les mots des écrivains qu’il traduit – pouvaient lui servir de refuge. Mais à l’occasion d’un voyage en Hongrie, et d’une visite au cimetière juif de Budapest, puis à l’annonce de la naissance prochaine de son enfant, son silence lui est devenu insupportable. Et Gabriel a fui vers l’anonymat du quartier londonien de Golders Green, et le murmure des fidèles de la Synagogue Beth Hamedrash.
   
   Au long des pages des "bains de Kiraly", Gabriel se raconte, il se confesse sans se chercher d’excuses ni espérer d’absolution. Multipliant les allers-retours entre le présent et le passé de son héros, Jean Mattern élabore une construction aussi fascinante que bouleversante. Une double spirale qui nous entraîne vers un enfermement où nul langage n’a plus cours – selon les mots de Gabriel, "Croire que les mots sont insuffisants. J’avais seulement dix ans, mais je ne me suis jamais relevé de cette croyance-là." (p. 91) – puis qui nous libère, nous rend la puissance du langage en une conversion bien plus profonde, essentielle et fondamentale que ne pourrait jamais l’être une conversion au sens religieux du terme.
   
   Avec ce premier roman, Jean Mattern – éditeur chez Gallimard, où il veille aux destinées de la collection "Du monde entier" – nous offre paradoxalement une réflexion d’une rare force sur les failles du langage, en même temps qu’il rend le plus bel hommage qui soit au pouvoir des mots. Un hommage frémissant, aussi, à quelques livres majeurs des littératures d’Allemagne et d’Europe centrale, au premier rang desquels "Le docteur Faustus" de Thomas Mann qui, sans doute plus encore que "La Montagne magique" ou que "Les Buddenbrook", peut être considéré comme son grand œuvre: "Mais comment pouvait-on ne pas admirer cette parabole du Mal absolu, la mise en scène magistrale du destin d’Adrian Leverkühn, ce musicien qui vend son âme au Diable en même temps que l’Allemagne, et presque toute l’Europe, offre la sienne au nazisme." (p. 74)
   
   Lu dans les derniers jours de décembre, ce roman fort, bouleversant, sensible et subtil a pris rang in extremis mais de toute évidence parmi mes plus belles lectures de l’année 2008. Et je ne pourrais le recommander assez chaleureusement!
   
   Extrait :
   "Les dictionnaires, à force de remplir mes journées, ont vidés les mots de leur sens. Je n’ai plus de langue maternelle, je n’en ai jamais eu. Celle qui aurait pu l’être, mes parents la chuchotaient seulement quand ils se croyaient seuls. J’entendais leur langue à travers la cloison de leur chambre, mais elle m’était interdite. La grammaire de leur enfance ne s’appliquait pas à la mienne. On l’a voulue ordinaire, passe-partout. Oubliant leur exil, ils voulaient m’offrir une enfance ordinaire dans une petite ville de province ordinaire. J’appris par cœur les mots et les phrases qui permettent de se fondre dans le décor, j’obéis à leur désir. Je devins brillant élève, surtout en français, un habitué des félicitations. Mon oreille absolue et ma mémoire photographique me permirent d’apprendre plus vite que les autres, et je n’eus aucun nul besoin de l’aide de mes parents. Ils parlaient un français désuet aux formules bien rodées, figés dans l’angoisse de se trahir par une faute de grammaire. Mais cette langue ne devint jamais mienne, et la seule grammaire que je possède est faite de cette règle unique énoncée un jour par un mon père : « Dieu a donné, Dieu a repris.»" (p. 21)
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critique par Fée Carabine




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Le poids du secret
Note :

   Gabriel a tout pour être heureux: une épouse, un enfant qui s’annonce. Mais il plaque tout et quitte le nid conjugal pour vivre seul. Gabriel est tourmenté par des secrets. Il se rend à la synagogue pour tenter de trouver l’apaisement. Mais les événements qui ont marqué sa vie remontent à la surface et le submergent: sa sœur, fauchée par un chauffard ivre, ses parents, muets sur cet accident qui a bouleversé leur vie et sur l’histoire de leur propre famille. Surtout, c’est le silence qui étouffe Gabriel: il n’a jamais osé raconter à son épouse ou à son meilleur ami, qui a vécu un drame similaire, l’histoire de cette sœur trop vite disparue. Et c’est à l’occasion d’un voyage professionnel en Hongrie qu’il va découvrir ce que ses parents n’ont jamais voulu lui dire.
   
   Ce roman m’a laissé une impression étrange, double. Commençons par le positif (qui prend le pas sur les points plus négatifs, tout de même!). C’est une histoire sur un secret de famille, thème à la mode actuellement, que ce soit en littérature (avec le très bon livre de Philippe Grimbert) ou au cinéma. Ici, l’originalité est que ce secret est double. Le personnage de Gabriel est à la fois victime et propagateur de secrets qui le minent.
   
   Victime, car les parents de Gabriel ne lui parlent pas de leurs propres parents, d’origine hongroise. Grands-parents que Gabriel découvre par hasard lors d’une visite d’un cimetière de Budapest. Mais il n’arrive pas à ne pas faire subir à son entourage ce que ses parents lui ont fait subir. Il lui cache ainsi la mort de sa sœur. Cette incommunicabilité le détruit, l’empêche de construire ce que tous considèrent une vie de famille classique. C’est la découverte par sa femme d’une lettre où il raconte la peur de devenir père qui déclenche la rupture, lettre qui donne lieu à un très beau passage du roman.
   
   Il y a aussi la trace de la littérature d’Europe Centrale qui irrigue tout le roman. Gabriel est traducteur, spécialiste de Thomas Mann. Il a contracté l’amour de la littérature chez un libraire de la campagne champenoise, chez qui il dépensait tout son argent de poche.
   
   Néanmoins, je n’ai pas été complètement emballé par le récit. Je pense que cela tient à la narration de ce roman. Car si c’est agréable à lire, je n’ai pas ressenti le trouble de Gabriel, qui est le narrateur. Ce choix de la première personne ne me parait pas cohérent avec une écriture léchée, où on ne ressent pas les hésitations, les tourments de Gabriel. On sent ce trouble par moment, avec un récit éclaté, mais pas aussi intensément que je l’aurais imaginé.
   
   Voilà un premier roman agréable, bien écrit, mais dont le choix de narration ne m’a pas séduit. Un premier essai néanmoins prometteur.
   
   
   P.S. à Sabine Wespieser, l’éditrice: Dans ce genre de roman, le lecteur imagine souvent une part autobiographique au texte. Dans "Le secret", Philippe Grimbert explique clairement qu’il raconte son histoire. Ici, on ne sait pas si Gabriel et Jean sont les mêmes personnes. Ce qui ne me dérange aucunement, chaque lecteur imaginant sa version. Mais l’éditrice jette le trouble en indiquant en quatrième de couverture que l’auteur est originaire d’Europe de l’Est, comme le personnage. Remarque que je trouve de trop, car elle crée un mystère qui donne l’impression d’avoir lu un roman dont on ne sait pas tout, dont le lecteur n’a pas toutes les clés. Si rien n’avait été indiqué, j’aurai pris cela pour une fiction. Là, je suis dans un entre-deux qui me laisse une impression d’inachevé assez frustrante!

critique par Yohan




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