Lecture / Ecriture
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Laver les ombres de Jeanne Benameur

Jeanne Benameur
  Un jour mes princes sont venus
  Les demeurées
  Laver les ombres
  Les insurrections singulières
  Profanes
  Otages intimes
  L'enfant qui

Jeanne Benameur est une écrivaine française née en 1952.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Laver les ombres - Jeanne Benameur

Par ce silence
Note :

    Léa danse, elle se perd entre sa compagnie dont elle fête les dix ans, les tournées et ses échecs amoureux. Sa mère, elle, au fond de la Bretagne, se tait. Elle tait comme elle l'a toujours fait les blessures d'un passé qui ronge, comme une lèpre, sa vie et celle de sa fille.
   
   Par ce silence, Romilda, la mère, a empli d'un vide immense le coeur de sa fille. Si Léa danse, c'est parce qu'elle a peur du silence, peur de l'immobilité qui appelle la mort. Parce que bouger est le seul moyen de ne pas penser, de ne plus penser et d'écarter la souffrance. Léa danse pour fuir, mais aussi pour que son corps lui appartienne même si elle ne sait pas très bien pourquoi il lui faut cette maîtrise totale de son corps pour se sentir bien.
   "Danser c'est altérer le vide.
   Pourquoi inscrire un mouvement dans le rien? Elle voudrait tant pouvoir juste contempler et habiter simplement, sans bouger. Elle envie ceux qui le peuvent. Elle, elle n'y arrive pas.
   Elle est un mot étranger jeté dans une langue. Comme un mot tout seul jeté dans le silence. Elle se sent intruse. Depuis toute petite.
   Alors elle danse. Il faut qu'elle trace, avec son corps, les lignes qui permettent d'intégrer l'espace. Seule la beauté du mouvement peut la sauver.
   C'est sa façon de trouver place dans la vie."

   
    Mais en rencontrant Bruno, tout en immobilité, en le fuyant malgré l'amour profond qu'elle éprouve pour lui, elle comprend qu'il va falloir qu'elle aille chercher les origines de la peur qui habite les yeux de sa mère, de la violence contenue de cette italienne en exil qui a fait d'elle ce qu'elle est. C'est au coeur d'une tempête d'une rare violence que la parole va éclore.
   
   Jolie métaphore que celle de la tempête. Cette tempête est celle qui habite Léa et sa mère, qui les dévaste le temps d'une vie avant de les laisser enfin sereines, aptes à faire face au passé et au présent. C'est dans le cocon d'une cuisine qu'elles vont enfin se parler, se découvrir l'une l'autre, au chaud, alors que le vent détruit tout à l'extérieur.
   
   Comme dans "Les demeurées", Jeanne Benameur explore les méandres des relations entre mère et fille, de la transmission. Léa et Romilda, l'une et l'autre brisées par un homme. Romilda a aimé passionnément, aimé jusqu'à se taire quand l'homme qui lui avait promis le mariage a vendu son corps au premier venu. Aimé au point de le suivre en France, de l'épouser et de donner le jour à son enfant. Romilda a aimé, mais n'a fait que survivre, habitée par la peur qu'un jour sa fille apprenne et la rejette. Une peur qu'elle lui a transmise en même temps que les gestes, la nécessité du mouvement, la fuite. Laver les ombres raconte le poison du secret, mais aussi l'amour inaltérable et immense qui peut unir une mère et sa fille.
   "Elle consacre.
   Son unique baptême, il est là.
   Elle se reconnaît fille de.
   Et cette femme-là, allongée, qui ose enfin parler, c'est sa mère."

   
   L'écriture syncopée, sèche de l'auteur traduit à merveille l'étouffement, la peur et la douleur rentrée. La difficulté de mettre en mot la souffrance, de parler. C'est violent, moralement, et physiquement aussi, mais très beau. On lit presque sans respirer ce texte. La narration qui alterne le présent de Léa perdue dans ses souvenirs et le passé de Romilda distille petit à petit l'horreur, la compréhension des noeuds noués dans cette famille.
   
    Laver les ombres, en photographie, c'est amener des visages à la lumière. Là, c'est passer à l'âge adulte en regardant en pleine lumière ceux qui nous entourent. Quand Romilda met enfin des mots sur son passé, Léa quitte l'enfance, apprend, à défaut de comprendre, que son père, comme sa mère ont été des individus avec leurs noirceurs, leurs naïvetés, et la complexité d'un amour.
   
   C'est beau, poignant, étouffant, très juste aussi.
   "Aimer c'est juste accorder la lumière à la solitude.
   Et c'est immense."

    ↓

critique par Chiffonnette




* * *



Tout en finesse
Note :

   Léa est danseuse. Elle aime les espaces, une pièce de son appartement est vide pour qu’elle puisse s’exercer. Sa relation amoureuse avec Bruno, un peintre, est tumultueuse: elle souhaite maîtriser son corps, et n’accepte pas de se livrer, de s'abandonner en posant pour son compagnon. Mais son univers est ébranlé par un appel téléphonique de sa mère, car celle-ci doit absolument lui parler d'un événement important.
   Léa prend donc la route pour rejoindre sa mère, qui habite en bord de mer, où sévit la tempête. Et la tempête va se propager à son esprit, car Léa est bousculée par les révélations de sa mère.
   
   C’est un très joli roman que signe Jeanne Benameur avec "Laver les ombres". C’est un court roman, qui prend le temps d’installer la situation: on suit d’abord longtemps Léa, chez elle, puis à l’extérieur. On découvre son rapport obsessionnel à la danse et à la maîtrise de son corps, ce qui l’empêche de s’abandonner, de se laisser aller devant le regard de Bruno.
   
   Et puis cette narration alternée instille un mystère: qui est Romilda, qu'on voit pendant la seconde guerre mondiale, en Italie? Après l’espace et la maîtrise de Léa, on ressent l’enfermement, l’oppression et la soumission de Romilda. Puis le lien qui unit ces différents protagonistes s’éclaire, bien qu’on le devine rapidement. On quitte peu à peu l’Italie pour s’installer en France, et découvrir le secret que cache la mère de Léa.
   
   Le dévoilement du secret est d’ailleurs lui aussi l’objet d’une narration très particulière. Jamais de dialogue, ni de narration à la première personne, mais un narrateur externe plein d’empathie pour les personnages. Ce qui donne un ton très original, à la fois discret, puisque les révélations sont suggérées, et plein de compassion pour Léa, qui perd pied face à ce bousculement intérieur.
   
   Voilà un court roman qui emmène son lecteur bien loin, dans les bas-fonds de l’Italie de la guerre ou dans la peau de la danseuse. Un livre tout en finesse, à l’intrigue principale assez remuante, que Jeanne Benameur réussit à exploiter sans en faire trop sur un sujet qui pourrait s'y prêter.
   ↓

critique par Yohan




* * *



Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.
Note :

   Lea. Romilda. La France, aujourd’hui. L’Italie, hier. Lea a 38 ans. Elle danse. Elle aime Bruno, peintre de l’immobile. Mais cette immobilité est contraire à sa soif de mouvements. Aussi, elle le fuit, comme elle a fui toutes ses conquêtes auparavant. La langue de sa mère, Romilda, lui permettra-t-elle d’accepter le temps suspendu de l’amour?
   
   "Laver les ombres" : "Laver les ombres, en photographie, signifie mettre en lumière un visage pour en faire le portrait". C’est ce que souligne Jeanne Benameur en incipit. "Laver les ombres", c’est aussi permettre aux mots de jaillir pour faire exister l’innommable, à ses yeux, aux yeux de l’autre. C’est au cœur d’une tempête, à la fois réelle – l’environnement se déchaîne – mais aussi et surtout symbolique, que Romilda va choisir de laver les ombres de son existence pour dire à sa fille, Lea, les 3 années de son adolescence qu’elle préférerait oublier. La rencontre avec un homme dont elle attendait tant, peut-être une libération qu’un roman d’amour lui avait laissé entrevoir? Cet objet d’amour devient vite, dans le même temps, objet de haine. Figure de l’ambivalence qui donne corps à une existence, qui permet que naisse Lea.
   
   Jeanne Benameur nous livre une ode aux mots, aux livres libérateurs. Elle sait choisir ses mots avec soin pour composer cette ode grandiose. Son écriture est puissante, enchanteresse, précise, bien mise en valeur par le choix de la mise en forme typographique. Dans un style incisif, elle sait dire le poids des non-dits, la relation mère-fille (on retrouve ce thème dans « Les demeurées », autre roman magistral de la même auteure), les espérances adolescentes meurtries par la cruauté des hommes, d’un homme. Au départ, l’auteure alterne les courts chapitres relatant le présent de Lea, en France, et des tableaux évoquant le passé de Romilda, à Naples, en 1940. Ces derniers sont brefs (2-3 pages), les mots sont choisis avec soin et nous coupent déjà le souffle tant ceux-ci savent rendre l’innommable du vécu de la jeune femme de 16 ans. Vers la fin, de nouveaux tableaux surgissent, esquissés par Bruno, peintre de l’immobile, qui essaie de figer Lea en une danse de couleurs. Jeanne Benameur sait dire avec justesse les sentiments de chacun. Parlant de Bruno, elle écrit son amour pour Lea qui lui fait prendre conscience, par contre coup, de sa solitude radicale:
   "Il regarde le ciel par la fenêtre.
   Le gris pâle des nuages.
   Il mesure qu’il aime pour la première fois. Et c’est violent. Parce que, dans le même temps, il mesure à quel point chacun est seul.
   Une épiphanie double. Maudite.
   L’oiseau est seul dans le vol des oiseaux, le mouton dans le troupeau et chaque pierre sur le chemin."
   p. 116.

   
   Jeanne Benameur dépeint également la détresse de Lea, sa révolte, sa rage contenue face à ses parents, qui se dévoilent soudain, face à son enfance:
   "Ça hurle à l’intérieur. Devant la mère, elle retient. Laisser éclater toute la rage, elle ne peut pas.
   La rage dévore à l’intérieur.
   Contre la mère qui avait peur.
   Contre le père.
   Contre la peur.
   Contre l’enfance toute fausse."
   p. 94.

   
   L’auteure propose ici une réflexion tout en métaphores sur le mouvement, sublimé dans un art, sur l’immobilité:
   "Danser c’est attirer le vide.
   Le faux pas, elle, c’est tout son art de l’éviter.
   Danser, c’est suspendre l’équilibre du monde.
   Quand le pied glisse, c’est le danseur ou le monde qui chute?"
   p. 96-97.

   
   Ce livre m’a beaucoup touchée, émue et bouleversée. C’est une ode aux mots qui célèbrent un vécu, dénichant les non-dits, les sentiments contenus qui jusque là se manifestaient dans un art maîtrisé, puis qui se disent, lavant les ombres. Quand le visage de Romilda se met ainsi en lumière, devient-il une nouvelle fois étrange, encore plus étrange aux yeux de Lea?
   
   Au final, Bruno croit avoir compris ce qu’est l’amour dans son rapport à la solitude, et en filigrane, le sens de son œuvre artistique:
   "Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.
   Et c’est immense."
   p. 152.

   
   Un livre magistral.
   

critique par Seraphita




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