Lecture / Ecriture
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El ultimo lector de David Toscana

David Toscana
  El ultimo lector

El ultimo lector - David Toscana

Une saison en enfer
Note :

   Nous sommes au Mexique, tout au nord, vers l'estuaire du Colorado. Icamole est un pauvre village déshérité où règne la sécheresse et l'on se prend à attendre une merveille dans le droit fil des nouvelles de Juan Rulfo. Le récit met en scène essentiellement un père, Lucio, et son fils Remigio. Ce dernier, en voulant puiser de l'eau dans son puits — le dernier encore alimenté de tout le village — y trouve le corps d'une petite fille. Après en avoir discuté avec son père, il enterre le corps à l'ombre d'un avocatier. C'est dire que la police est en odeur de sainteté dans ce village!
   
   Par Melquisedec, le paysan qui chaque jour rapporte de Villa de Garcia un tonneau d'eau sur sa charrette tirée par deux mules, on apprend que la disparue s'appelle non pas Babette comme l'imagine Lucio, mais Anamari. La police enquête dans les environs, vient sur place, rencontre Lucio. Étrangement, Melquisedec est arrêté peu après... La mère de la disparue vient elle aussi au village, à bord d'un rutilant 4x4, et rencontre Lucio, qui est veuf, pauvre, et tient la bibliothèque du village, dont il est l'unique lecteur. Un lecteur très particulier qui jette dans son enfer privé les livres qui ne lui plaisent pas.
   
   «Il prend une barre de fer et soulève la planche avec laquelle il a condamné l'escalier qui descend dans le cabinet des livres censurés. Les copeaux sautent avec un fracas qui brise la paix de la nuit. Finalement le bois cède et tombe dans cet escalier qu'on n'a pas emprunté depuis des années. Lucio prend une lanterne et descend. Quelques cafards s'enfuient devant la lumière, d'autres continuent leur travail. Il voit les livres empilés, et reste surpris par la quantité d'âmes nées pour être condamnées, âmes qui auraient dû être exterminées bien avant d'arriver à l'imprimerie, âmes de ceux qui ont troque la plume pour le cocktail, leurs personnages pour leur personne, âmes de ceux qui se laissent détourner par un prix Pavlov, âmes de tous ces fils de pute qui prônent que l'Amérique latine n'a plus rien à donner à la littérature, sauf si elle s'américanise, de ces âmes féminines qui auraient mieux fait de rester assises à coudre, de coucher avec leur homme, d'acheter les légumes du jour, au lieu de s'imaginer qu'on leur a donné la parole pour dire quelque chose de plus que des commérages entre voisines. Lucio marche entre les piles de livres et crache d'un côté et de l'autre. Il approche la lanterne de ses pieds et découvre qu'il marche sur les Causes perdues, encore un livre d'un brillant fonctionnaire du gouvernement. Il lui donne un coup de pied …»
   
   Le procédé par lequel Lucio, le bibliothécaire, récite des passages de romans à chaque étape nouvelle du récit surprend d'abord et intéresse un certain temps. On pense à une influence de Borgès, certainement. Et puis le lecteur est lassé, car il se perd dans les sables du désert d'Icamole, les souvenirs des guerres passées, au temps de Porfirio Diaz, les souvenirs d'Herlinda, l'épouse décédée, et des passages romanesques imaginaires. L'idée paraissait séduisante…
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critique par Mapero




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Compliqué mais pas embrouillé
Note :

   Lucio est bibliothécaire à Icamole, village perdu souffrant de la sécheresse; personne n'emprunte de livres, d'ailleurs officiellement la bibliothèque est fermée.
   
   "Par-dessus tout, il avait méprisé les méthodes utilisées pour cataloguer. Un spécialiste avait expliqué la manière de ranger les livres selon le sujet, la date de publication, la nationalité de l'auteur et d'autres critères, en leur assignant des nombres et des lettres. Jamais il n'avait parlé de séparer les bons livres des mauvais. En revanche, il avait assuré que le critère principal de classification était basé sur le concept de fiction et de non fiction. Lucio avait été profondément déçu par le discours de ce spécialiste. Il ne pouvait pas croire que cette classification eût été conçue par des gens qui connaissent les livres, la littérature, il n'était pas possible de se trouver démuni au point d'assigner à une chose un nom sans rapport avec elle. En outre, où était la frontière entre l'un et l'autre? Où prenaient place les mémoires d'un ancien président? Un roman historique? Les vies des saints? De quel côté devait se trouver le témoignage d'un soldat? En cas de contradiction entre deux livres d'histoire ou entre deux livres sacrés, qui décidait lequel des deux devait rejoindre les fictions?"
   
   "Lucio avait des idées claires. Un livre d'histoire parle de choses qui sont arrivées, tandis qu'un roman parle de choses qui arrivent et, ainsi, le temps de l'histoire contraste avec celui du roman, que Lucio appelle présent permanent, un temps immédiat, tangible et authentique. Dans ce temps là, Babette existe, (...), Babette ne pourrait jamais se trouver sur une étagère, étiquetée comme une fiction. Dans ce présent permanent une main mystérieuse s'empare de Babette chaque fois que quelqu'un ouvre le livre à la dernière page,..."

   
   
   Rémigio le fils de Lucio trouve dans son puits le corps d'une fillette et pour Lucio, c'est sûr, il s'agit de la même histoire que celle de Babette, et Lucio convainc Rémigio de l'enterrer comme il est fait dans un autre livre, il aiguille la police sur un coupable en suivant un autre récit, bref même la mère de la fillette était déjà convaincue que sa fille aurait un sort funeste à cause de sa ressemblance avec Babette (car la mère a aussi lu le livre...).
   
   
   Embrouillé? Eh bien pas trop, finalement! Il faut quand même s'accrocher un peu pour suivre les péripéties virtuoses de ce livre original où le véritable héros c'est le livre et où se mêlent réalité et fiction.
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critique par Keisha




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Au moins, c’est original
Note :

   Pourquoi donc avoir conservé un titre en espagnol pour ce roman écrit par un Mexicain? Je n’ai toujours pas trouvé d’explications logiques après avoir achevé la lecture de cet étrange roman contemporain. Passons…
   
   L’originalité de ce roman tient à ce que l’auteur décide de mêler au sein de son propre récit mille autre récits romanesques imaginaires rendant indémêlables la réalité objective et celle conçue par un quelconque esprit littéraire ; tout événement, toute situation ne peut que faire écho à ce qu’un auteur a au préalable conçu et trouvera donc son explication dans ce que ce même auteur aura décidé, dans son propre roman, de donner comme extrapolation ou comme suite narrative. Le glissement de l’un à l’autre est permanent, délibéré de la part de D. Toscana. En outre, la vie qui compte vraiment dans ce livre est celle figée, imaginée auparavant par un auteur qui aura trouvé grâce auprès de l’un des protagonistes de ce récit.
   
   En plein désert dévasté par la sécheresse, dans une petite bourgade abandonnée de tous, Remigio trouve au fond de son puits le cadavre d’une sublime jeune fille. Il alerte bientôt son père, Lucio, improbable bibliothécaire dans ce village qui n’a cure des livres ou de la culture. Lucio trouve aussitôt une explication à ce meurtre en faisant référence à un roman de Pierre Lafitte et identifiera le coupable, réel ou putatif, nul ne le saura, en lisant un simple passage prophétique à la gendarmerie venue enquêter.
   
   La mère de l’enfant lui rendra alors visite. Aussi décalée que le bibliothécaire, elle aussi amoureuse des livres, ils se lanceront dans un duo imaginaire où chacun fera assaut de ses connaissances pour imaginer ensemble un avenir théorique mais impossible ou bien encore réinventer la bataille historique qui se déroula sur place au début du XIXe siècle.
   
   Bien étrange bibliothécaire qui condamne les livres qui ne trouvent pas grâce à ses yeux remisés dans un enfer de cafards dévoreurs qui grouillent dans une pièce sombre et humide spécialement conçue à cet effet.
   
   Bien étrange mère, résignée par la mort de son enfant, réplique idéalisée du roman de Pierre Lafitte qu’elle idolâtre et dont l’auteur l’y avait condamné par avance.
   
   Bien étrange duo fantomatique, à l’âme vacillante, aux corps en manque d’amour, plus attiré et happé par la tentation de l’imaginaire que par l’insupportable et prosaïque quotidien.
   
   Il en résulte un original roman aux accents de Garcia Marquez qui, sans être une réussite totale, se démarque assurément des innombrables romans que nous avons pu lire jusqu’ici, ce qui, en soi, est une indéniable performance.
    ↓

critique par Cetalir




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Un livre qui se mérite
Note :

   Oh my... comment je vais faire pour vous parler de ce livre. Et vous donner envie de le découvrir. Parce que je pense sincèrement qu'il vaut la peine d'être lu, même si parfois, on se demande un peu sur quelle planète on est tombé!
   
   Dans ce roman, nous sommes transportés à Icamole, dans le nord du Mexique (à chaque fois que je lisais ce nom, j'étais prise d'une envie irrépressible de manger des tacos au guacamole... no comment...). C'est la sécheresse et, dans le seul puits où il reste un peu d'eau dans le village, le cadavre d'une jeune fille est découvert. Une jeune fille qui ressemble étrangement à Babette, telle que décrite dans "La mort de Babette" de Pierre Lafitte. (Ne cherchez pas... c'est inutile...)
   
   C'est l'entrée en matière. Par contre, ce n'est pas le réel intérêt du roman. En effet, si Remigio, le propriétaire du puits et Lucio, le bibliothécaire du village, vont tenter de résoudre le mystère (à leur manière... particulière, disons), l'auteur s'amuse ici à entremêler habilement réalité et fiction, à tenter d'expliquer l'un par l'autre, à retrouver l'un dans l'autre. Et une fois que l'on a compris où il s'en allait, c'est jubilatoire.
   
   Par contre, avant, j'étais perplexe.
   
   Parce que disons que les personnages ne sont pas particulièrement agréables, ni même logiques. (Non mais la réaction de Remigio face à la macabre découverte... heu... ok. Lucio, va toujours, on comprend... mais pourquoi il l'écoute?). Le bibliothécaire a des goûts très précis sur ce qu'il aime et sur ce qu'il n'aime pas. Selon lui, ce sont des critères tout littéraires. Il veut du vrai, du concis, rien qui soit écrit par quelqu'un qui n'a pas vécu vraiment ou, pire, une femme. Rien qui soit américanisé, glamourisé. Mais est-il aussi détaché qu'il ne le croit? N'y recherche-t-il pas quelque chose? Quelqu'un?
   
   C'est avant tout une réflexion sur la lecture, la littérature, ses pouvoirs. Peut-elle influencer la réalité, aussi facilement qu'on peut rayer une phrase, une lettre, dans une fiction? Et qu'est-ce qui est le plus vrai, en fait? Pour Lucio, plus rien n'est clair. Les personnages de fiction envahissent sa vie, sans avertir. Sans nous avertir non plus, en fait.
   
   Contrairement à d'autres, je n'ai pas du tout été dérangée par l'apparition de la fiction dans le récit. Au contraire, c'est ce que j'ai préféré. C'est ma foi fort maîtrisé. Par contre, c'est un roman qui demande de l'attention. Toute notre attention. Le lecteur a clairement un rôle à jouer, tout ne lui est pas offert sur un plateau. Et le pouvoir du lecteur... n'est-ce pas l'un des thèmes de ce roman?
   
   Bien entendu, les personnages sont froids, distants. Il ne faut pas chercher le récit policier ou encore l'action. Il ne faut pas chercher de la compassion, du politically correct. Il y a des réflexions cruelles, dérangeantes (pour moi, tout le passage sur Melquisedec a été profondément troublant et difficile à lire). Mais au final, je garderai un très bon souvenir de cette lecture!

critique par Karine




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