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Trois femmes puissantes de Marie NDiaye

Marie NDiaye
  Rosie Carpe
  Trois femmes puissantes
  Mon cœur à l’étroit
  Hilda
  Ladivine

Marie NDiaye, née le 4 juin 1967 à Pithiviers dans le Loiret, est une femme de lettres française, ayant notamment remporté le prix Femina en 2001 pour "Rosie Carpe", et le prix Goncourt en 2009 pour "Trois Femmes puissantes".
(Wikipédia)

Trois femmes puissantes - Marie NDiaye

Attention messieurs!
Note :

   Prix Goncourt 2009
   
   
    Puissance des caractères, puissance de l'écriture: on ne résume pas un roman de Marie Ndiaye, on l'habite. Norah, Fanta, Khady: en trois chapitres ces trois visages révèlent la femme africaine, sa force de caractère née de la solide conscience de sa dignité. Face aux humiliations que leur inflige la vie, ces femmes résistent et s'opposent, fût-ce jusqu'à la mort. L'écriture de Marie Ndiaye impose ce roman; sa vivacité fluide cache un rigoureux travail syntaxique et lexical.
   
   L'auteur relie succintement les trois récits, les ponctue de quelques repères — Dakar, la campagne bordelaise, les clandestins aux frontières de l'Europe — suffisants pour situer l'essentiel: le déplacement, voyage ou fuite, imposé à chacune de ces femmes par un père, un mari, une belle-mère. Elles le subissent — "c'était ainsi" — mais n'en sont nullement anéanties, pas même Khady, contrainte à la prostitution et la mendicité. Car, affrontant le mal sous toutes ses formes, ces femmes ne s'éprouvent jamais victimes: elles savent s'adapter à l'adversité grâce à leur forte conscience de ce qu'elles valent et désirent.
   
   A l'inverse, confrontés aux mêmes épreuves, les hommes se montrent faibles, incapables de surmonter leurs échecs. Même s'ils ont été, autrefois, sociables et humains, tels Rudy ou Lamine, même s'ils éprouvent parfois de la honte, leur orgueil et leurs passions égoïstes les mènent à la violence, voire au crime — à la lâcheté toujours. Blancs ou africains, Marie Ndiaye fait de ces consciences noires et indignes une incarnation du mal.
   
   Trois victoires viennent au jour dans le "Contrepoint", point d'orgue de chaque chapitre: Norah triomphe de son père, Fanta de son époux, Khady de son destin, même si son corps de chair s'arrache aux barbelés de l'Europe. Car la force mentale de ces femmes s'exprime aussi hors d'elles: ainsi Norah parvient-elle à extirper "les démons du ventre" de ses proches, Fanta incarnée en buse à guider Rudy, Khady devenue oiseau à consoler Lamine.
   
   • Marie Ndiaye sait habiter la conscience de ses personnages, percevoir leurs sensations les plus triviales comme leurs plus nobles sentiments. On aime ses phrases complexes, jamais pesantes ni confuses, où le monologue introspectif joue du souvenir comme de l'avenir, où l'indicatif laisse exister le subjonctif et le conditionnel. Dans l'épaisseur tourmentée de leur conscience, les personnages fortement contrastés restent terriblement humains. Marie Ndiaye demeure un oasis dans la littérature actuelle.
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critique par Kate




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Trois parties
Note :

   Norah rentre en Afrique à la demande de son père, qui a commis l'irréparable.
   Rudy prie toute la journée pour que sa femme, Fanta, à qui il avait promis monts et merveilles si elle acceptait de le suivre en France, ne le quitte pas.
   Khady Demba, qui ne possède rien en dehors de son nom auquel elle se raccroche désespérément, est contrainte par sa belle-famille de tenter de passer en Europe, se livrant au pouvoir des passeurs et autres.
   Trois femmes, trois destins.
   
   "Trois femmes puissantes" est assurément un bon roman, chers happy few, même si j'ai trouvé sa deuxième partie moins bonne que les deux autres, parce que moins dense. Mais reprenons par le commencement (évidemment qu'il y en a un, méchantes langues). Ce roman est composé de trois parties distinctes qui sont reliées entre elles par le lieu (il est question dans la première et la deuxième partie de Dara Salam, un village de vacances au Sénégal, et je me suis demandé si ce n'était pas à cause de la tragédie enclenchée par le père de Rudy que le père de Norah avait pu acheter ce village pour une bouchée de pain) ou par les personnages (Khady Demba apparaît dans la première histoire comme la jeune domestique qui s'occupe des fillettes du père de Norah, et on lui ordonne dans l'histoire qui lui est consacrée de rejoindre Fanta, une cousine qui vit en France), mais, de manière plus profonde que ces détails narratifs, elles sont liées par l'Afrique, cette terre qui impose aux femmes une place dont elles ne peuvent sortir.
   
   La première partie raconte comment Norah, par amour pour son frère, enlevé par son père alors qu'il n'avait que 5 ans, et emmené en Afrique (ils vivaient tous en France), accepte de retourner voir ce père qu'elle exècre et qui la domine totalement, homme machiavélique et terrible. Le désarroi de cette femme, qui a pourtant fait son chemin (elle est avocate) pour se sortir d'une enfance triste marquée par l'absence du frère et la cruauté psychologique du père, est magnifiquement rendu dans son errance autant psychologique que physique dans une ville africaine qu'elle refuse de reconnaître et le portrait du père, en patriarche absolu est glaçant de justesse. La deuxième partie est celle qui m'a le moins touchée, certainement en raison de la personnalité de son personnage principal. Rudy est un homme veule et lâche, dont la mesquinerie et l'étroitesse de vue contaminent le récit et le rendent terriblement poisseux, à l'image du soleil qui irradie tout au long de cette journée d'errance (lui aussi erre, dans sa toute petite ville de province française). Le style se fait moins dense et plus répétitif, à l'instar des pensées qu'il ressasse comme une mélopée plaintive et sans fin. La troisième histoire, enfin, est elle aussi une histoire d'errance et de quête mais physique cette fois, Khady se laissant ballotter par les événements sur lesquels sa condition de femme veuve et sans enfants l'empêche totalement d'avoir prise. C'est sans conteste la plus terrible des trois et la violence qui lui est faite coupe le souffle du lecteur.
   
   Ces trois histoires font toutes l'objet d'un contrepoint très court, qui donne le point de vue de l'autre personnage de l'histoire, de manière parfois inattendue et saisissante. "Trois femmes puissantes" est donc un bon roman, au style beaucoup moins hermétique que ce que j'avais pu lire jusque là de Marie NDiaye, traversé de fulgurances incantatoires, de figures féminines bouleversantes et d'oiseaux magiques.
   
    Je recommande.
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critique par Fashion Victim




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Prix Goncourt 2009
Note :

   Le magazine LIRE, a de longtemps souligné le talent de Marie Ndiaye. J’avais donc rangé dans ma petite case annotée «penser à ouvrir» son nom et quelques titres… Et puis le Goncourt 2009 est venu à point nommé réactiver la fonction «se souvenir de»…
   
    Le roman "Trois femmes puissantes" nous convie à côtoyer trois personnages féminins durant un moment crucial de leur existence. Apparemment, elles ne sont unies par aucun lien spécifique, si ce n’est l’Afrique (en l’occurrence quelques rares allusions au Sénégal) comme origine commune, à des degrés divers. Mais d’une manière ou d’une autre, leurs parcours, leurs cheminements s’enracinent dans l’Histoire de ce continent …
   
   Norah, justement, retourne au pays d’origine pour rendre visite à son père. D’entrée, nous comprenons qu’elle entretient avec le vieil homme un rapport difficile, ombrageux, tissé de craintes et de rancoeurs. Elle s’attend à le retrouver impérial, élégant et froid, maître de sa tribu, cassant envers cette fille abandonnée à la France et ses banlieues… Elle est accueillie par un homme dont la tenue paraît négligée, et l’esprit accroché aux branches envahissantes du flamboyant qui ombrage sa demeure… Dans cette maison désertée, elle découvre avec stupeur deux petites sœurs, nées du dernier mariage de ce despote domestique… Elle s’étonne de l’absence de Sony, son frère bien-aimé dont elle a été séparée dans l’enfance par ce Père qui avait manifesté son dédain des filles en s’emparant de son seul fils. Au fil du récit, nous suivons la confusion des sentiments de Norah, face à ce père qui a perdu toute superbe, personnage à la dérive, retranché dans son troublant repaire végétal. Les souvenirs de Norah sont perturbés, et sa perception de malaise accrue par l’angoisse d’avoir laissé à Paris sa propre famille, culpabilisée par la certitude que son compagnon ne pourra faire face à l’éducation des filles.
   Norah est loin de se douter de l’épreuve qui l’attend. Sony n’a pas disparu… Il a vraiment besoin d’elle, c’est ce qu’a décidé leur père. Norah se retrouve face à un choix contraint, sa force tiendra à la manière dont elle saura grandir avec les événements…
   
   La seconde femme que Marie Ndiaye nous invite à rencontrer se prénomme Fanta. À l’opposé de Norah, elle a grandi au Sénégal, où elle est devenue professeur de français. C’est alors qu’elle a rencontré le personnage autour duquel s’organise le récit, Rudy Descas. C’est en effet à travers les mots de ce personnage glauque que nous suivons la triste histoire de Fanta, si aérienne et lumineuse lors de leur rencontre, où il est séduit par… «Ces chevilles qui paraissaient ailées car comment auraient-elles pu, si étroites, si raides, deux vaillants petits bâtons bien droits recouverts d’écorce luisante, transporter aussi vite et légèrement le long corps délié, dense, musclé de la jeune Fanta, comment l’auraient-elles pu, s’était-il demandé avec ravissement, sans le renfort de deux petites ailes invisibles, certainement les mêmes que celles qui faisaient frémir doucement entre ses omoplates la peau de Fanta, dans l’échancrure de son débardeur bleu ciel, alors qu’il se tenait derrière elle à la cafétéria du lycée Mermoz, attendant son tour dans la file des professeurs, et qu’il se demandait, regardant sa nuque bien dégagée, ses épaules sombres, solides et la peau fine palpitante »
   Avec une mauvaise foi cachant mal sa conscience humiliée, Rudy livre une bataille intime contre la déréliction de son destin. Au fil de ce récit de presque deux cents de pages, nous suivons la chute de Rudy, dont le corollaire tragique est le déracinement de Fanta et le gâchis de sa vie. Rudy se l’avoue mal, tant il est obsédé par un amour-propre aussi malmené qu’il malmène la femme qu’il aime.
   Marie Ndiaye travaille ici le rebours des éléments.
   C’est en France que la canicule englue la superbe du narrateur. Le récit principal se situe en Gironde, où Rudy essaie de reconstruire la vie de sa famille. Mais cet érudit spécialiste de littérature médiévale se reconvertit mal en technico-commercial de l’entreprise de meubles où sa mère a réussi à le faire employer. Les erreurs professionnelles et affectives de Rudy s’enchaînent impitoyablement dans la fournaise d’un été français… Des cabines téléphoniques à sa vieille voiture, la chaleur indispose Rudy à la mesure de sa mauvaise conscience. Il se sait manipulateur, harceleur, odieux, menteur, mauvais père, mauvais fils, mauvais mari, lui qui a lésé sa femme de son avenir en prétendant l’emmener vivre dans un château… Au détour des phrases, les événements qui ont contribué à ce désastre se font jour…
   À travers l’histoire désastreuse de ce couple mixte, Marie Ndiaye aborde allusivement la fragilité et l’ambiguïté des différences. Jusqu’aux funestes événements qui déclenchent la chute de Rudy, la chaleur de Dara Salam n’est pas difficile à supporter. Rudy se projette comme un homme charmant et charmeur, sa blondeur mentionnée de façon récurrente comme l’étendard de sa séduction. En France, Rudy est haletant, suant, conscient de la gêne due aux odeurs corporelles.
   
   
   Khady est la troisième femme «puissante» de l’ouvrage. Ce récit, le plus court, est peut-être le plus dense et le plus puissant. Même si Khady Demba n’est pas une femme triomphante, elle possède une force structurante qui lui permet de survivre à tous les malheurs, toutes les humiliations, les abandons et les trahisons:
   «De telle sorte qu’elle avait toujours eu conscience d’être unique en tant que personne et, d’une certaine façon indémontrable et non contestable, qu’on ne pouvait la remplacer, elle Khady Demba, exactement, quand bien même ses parents n’avaient pas voulu d’elle auprès d’eux et sa grand-mère ne l’avait recueillie que par obligation – quand bien même nul sur terre n’avait besoin ni envie qu’elle fût là.»
   Khady est veuve d’un homme bon, un mari imposé qu’elle a appris à aimer après sa disparition soudaine, alors qu’elle est obligée de vivre auprès de sa belle-famille haineuse et mesquine.
   « Ce n’est qu’après la mort de son mari, de cet homme si bon, si pacifique qu’elle avait eu pour mari trois ans durant, qu’elle prit la mesure de la patience de cet homme, une fois, que, arrachée à sa hantise, elle fut redevenue elle-même… »
   
   Petite malice de l’auteure, Khady Demba apparaît furtivement dans le premier chapitre du roman, furtivement, sous l’identité de la domestique du père de Norah, qui veille sur les deux sœurs cachées. De même, la Fanta du second récit sera citée comme cousine lointaine à contacter en arrivant en France. Car la tragédie de Khady se noue quand sa belle famille la chasse, organisant sommairement son exil en Europe, chez cette vague parentèle réputée installée dans le confort européen grâce à son mari. Là s’arrête toutes connexions entre les trois femmes.
   Incapable d’entendre et de comprendre les tours et les détours que lui jouent ses beaux-parents, Khady réagit à l’instinct, et s’éveille à la conscience d’exister; pour la première fois, elle prend des décisions la concernant, et s’extasie de ressentir l’émergence de sa propre volonté.
   « …La disparition de cet homme bloqua le cours apaisé, studieux, absorbé de sa pensée nouvellement soumise et canalisée et Khady retomba dans les brumes vaguement angoissées de ses rêvasseries monotones.
   Elle se laissa tomber à terre, se pelotonna sur son ballot.
   Ni éveillée ni somnolente elle demeura ainsi prostrée, presque inconsciente de ce qui l’entourait et seulement accessible aux sensations de chaleur, puis de faim et de soif qu’elle éprouvait du fond de son inertie entrecoupée de soubresauts anxieux, jusqu’à ce qu’un soudain remue-ménage l’obligeât à lever la tête, à se dresser sur ses pieds.»

   
   Consciente de son ignorance, c’est à un viscéral instinct de vie que Khady obéit en sautant de la barque qui la mènerait à coup sûr au trépas. Elle s’en sort avec une blessure qu’elle est incapable de soigner et qui handicape lourdement la suite de son périple, car elle ne peut plus échapper à l’obligation de cheminer, vers un ailleurs qu’elle ne sait pas imaginer. Le voyage, la pérégrination se suffit à elle-même, elle devient la vie de Khady, avec sa charge d’aléas, de douleurs et de trahison, d’agressions et de périls. Mais en elle s’est levée une certitude inébranlable qui lui permet de tout absorber, de survivre en dépit de tout:
   « Au vrai, elle ne regretterait rien, immergée tout entière dans la réalité d’un présent atroce mais qu’elle pouvait se représenter avec clarté, auquel elle appliquait une réflexion pleine à la fois de pragmatisme et d’orgueil (elle n’éprouverait jamais de vaine honte, elle n’oublierait jamais la valeur de l’être humain qu’elle était, Khady Demba, honnête et vaillante) et que, surtout, elle imaginait transitoire, persuadée que ce temps de souffrance aurait une fin et qu’elle n’en serait certainement récompensée (elle ne pouvait penser qu’on lui devait quoi que ce fût pour avoir souffert) mais qu’elle passerait simplement à autre chose qu’elle ignorait encore mais qu’elle avait la curiosité de connaître.

   Armée de cette certitude, Khady affronte la suite logique et tragique de son destin.
   
   
   
   Sort-on comblé d’aise de la lecture d’un tel ouvrage?
   Assurément non, et ce, pas en raison du fond des histoires mises en mots par Marie Ndiaye. D’ailleurs, les deux premières femmes assurent la part positive de leur destin, et Khady, on l’a vu, s’impose par sa dignité. Alors où réside la lourdeur du récit?
   Peut-être l’avez-vous pressenti à la lecture des extraits dont j’ai émaillé cette note: Marie Ndiaye affectionne les longues, très longues phrases qu’elle maîtrise parfaitement. Mais cette logorrhée savante fatigue le lecteur, elle le presse de se sentir «à la hauteur» du style, elle induit l’appartenance du lectorat à un haut niveau de langage… Pour être honnête, je me suis sentie lasse du procédé, au détriment de la sensibilité compassionnelle à l’égard du destin de ces femmes. La littérature n’est pas un exercice; le lecteur prêt à s’immerger dans l’univers d’un auteur se lasse vite s’il est amené à être conscient de son effort. Les pères fondateurs de notre littérature romanesque, Balzac, Hugo, Proust ou même Simone de Beauvoir n’ont jamais produit cet effet d’élitisme, quant à ma modeste expérience de lectrice.
   Autant les trois destins de ces femmes apparaissent comme les témoins indispensables d’une société qu’il nous appartient de comprendre et d’accueillir, autant l’art précieux de Marie Ndiaye établit un écran entre les mots et notre cœur. Dommage.
    ↓

critique par Gouttesdo




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«Quel démon s'était assis sur le ventre de sa sœur ?»
Note :

   Menteurs dans le meilleur des cas, lâches,"subtilement malfaisants","mal charmants", traîtres,voire tranquilles massacreurs de vies de femmes et d'enfants, tels apparaissent les hommes dans le très beau roman de Marie Ndiaye, "Trois femmes puissantes".
   Pourtant ces femmes ne récriminent pas. Elles agissent. Avec obstination. Se tenant droites uniquement par la force d'une dignité à laquelle elles tiennent plus que tout. Ainsi Norah qui quitte la France où elle est née et a toujours vécu pour rejoindre un père africain qu'elle a à peine connu, possède une "inépuisable colonne des griefs à l'encontre de son père, sachant bien qu'elle ne lui ferait part ni des graves ni des bénins, sachant bien qu'elle ne pourrait jamais rappeler dans la réalité du face -à- face avec cet homme insondable dont elle ne manquait pas au loin pour l'accabler de reproches, et de ce fait mécontente, déçue par elle même et plus fâchée encore contre lui de plier le genou, de n'oser rien lui dire." Pourtant cet homme elle le rejoint et accomplit la mission qu'il lui confie pour délivrer sa famille du démon qui l’a ravagée, démon qui prend sans doute la forme d'un oiseau puisque tel lui apparaît son père lors de son arrivée...
   
   C'est un quartier africain et une prison qui établissent un lien apparemment ténu avec la deuxième partie du roman où s'exprime un homme, un homme fou d'amour pour Fanta qu'il a emmenée en France et qu'il est en train de perdre. La chaleur l'accable tout au long de cette journée où il part en vrille, se remémorant tout ce qu'il a commis à l'encontre de celle qu'il a trahie, lui faisant miroiter un avenir qu'il se complaît à saborder. Saura-t-il lui aussi lutter contre l'oiseau qui le harcèle et redonner le sourire à Fanta?
   
   Fanta , seule vague référence donnée à Kady Demba si elle parvient à rejoindre la France où l'expédie sa belle-famille après le décès de son époux. Mais la route est longue, hérissée de périls que n'envisage même pas celle qui a pour tout viatique son nom, nom auquel elle se raccroche farouchement tout au long de son chemin de croix.
   
   Il se dégage du roman de Marie Ndiaye une atmosphère lourde, saturée de lumière et de chaleur. On se laisse prendre au piège de ses longues phrases sinueuses qui ne diluent pas la violence mais la rendent plus sournoise. Accablante. On frémit, on enrage et on a le cœur
   serré en refermant ce livre qui dit le malheur et la force des femmes liées à l'Afrique. Trois femmes que nous n'oublierons pas.
    ↓

critique par Cathulu




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Belle écriture poétique
Note :

   Fanta, Nora, Khady Demba. Trois femmes au destin malheureux, partagées entre leur solitude et leurs liens complexes avec leur terre d'origine. Trois femmes que Marie NDiaye nous fait découvrir, parfois au travers des yeux de leur mari, comme pour Fanta, professeur au Sénégal mais rien en France, ayant suivi son mari, ancien professeur devenu vendeur de cuisine. Nora, elle, retourne après plusieurs années voir son père et son frère, en Afrique. Une Afrique qu'elle a quittée il y a longtemps, tout comme son père l'a quittée, lui qui a fui le domicile familial en emmenant son frère. Quant à Khady Demba, elle est celle qui souhaite quitter l'Afrique, partir coûte que coûte pour arriver en Europe, pays où elle pense pouvoir avoir une vie décente.
    
   Ces trois femmes, différentes mais qui se retrouvent dans leur lutte contre un monde hostile, font preuve de courage pour surmonter cette vie qu'on leur impose. Loin de chez elles et de leur position sociale antérieure, comme Fanta, ou loin d'une famille qu'on a hâte de retrouver, comme pour Nora et son frère. Ou encore loin de la terre vu comme un eldorado.
    
   Ces trois histoires, qui constitueraient presque trois nouvelles indépendantes s'il n'y avait pas un lien géographique ténu, m'ont surtout beaucoup plu par l'écriture de Marie NDiaye. Les intrigues, en soi, n'ont que peu d'importance, finalement. L'histoire de Khady Demba, celle d'une femme qui tente d'arriver en Europe par tous les moyens, devient un thème assez fréquent en littérature, même si Marie NDiaye prend ici l'histoire du côté féminin. Ce qui permet une approche du thème souvent négligé dans ces cas-là, comme la prostitution.
    
   Mais vraiment, j'ai savouré ce livre, par petits bouts, car je me suis laissé bercer par cette écriture, poétique et aux frontières du fantastique, avec un ensemble plus réaliste que l'intrigue de Rosie Carpe. Marie NDiaye donne de l'ampleur à son récit, à toutes ses phrases, et par là même à ses personnages. Car on se prend finalement d'amitié pour ces trois femmes, dont on ne connaît finalement que peu de choses. Et l'écriture de Marie NDiaye n'est pas pour rien dans cette empathie qui prend le lecteur, heureux d'avoir rencontré ces trois destins hors du commun, et ravi d'avoir croisé la plume de Marie Ndiaye.

critique par Yohan




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